‹ La vie de Voltaire [Texto impreso]Chapitre 1 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

F. s Souverains , tels que Titus > Trajan , Marc - Aurïle , Henri IV, font fans doute de grands dons de la nature ; mais un don plus grand encore eft un vrai philofophe; et fous ce titre. Voltaire eft , fans contredit, le plus beau préfent quelle ait encore fait aux hommes.

A ce bienfait, la nature ajouta celui de le faire naître à une époque où quelques philofophes ayant ' préparé fon fiecle à le recevoir et à Pentendre , il a pu être? tout ce qu’il a écé et faire tout ce qu’il a fait.

Tout homme qui voudra lire cette hiftoire avec fruit j doit obferver que dans toute autre époque , où le génie de Voltaire n’eût pu fe développer et eût péri faute de feve , comme un germe feche et meurt dans ? un terrain trop aride , où les vérités qu’il eût hafardées, euflent été perdues dans un amas de fuperftitions , comme de faibles arbultes font étouffés dans un champ couvert de ronces et de plantes parafites; où lui-même retenu par la crainte de la fuperftition , n’eût ofé faire aux hommes tout le bien qu’il leur a fait , fi c’eft vraiment un bien , ain/i que les honnêtes gens éclairés n’en

i A VIE.

doutent point, de leur ôter ce qui les tyrannife le plus, ce qui les avilit le plus et ce qu'ils chérilïent davantage , leurs préjugés , c’eft- à-dire, toutes les chimères de leur enfance. -

Dans le feizieme fiecle , vers ce moment où du fein des ténèbres on vit fortir quelques pâles étincelles de lumières , l’Europe était couverte de bandes d'intolérans, tous demandant la liberté de confcience , et tous la refufant dès .qu’ils étaient les plus forts. Ici, et au nom de Dieu , on égorgeait les Calvinifles , les Luthériens , et tous ceux qui , fous quelque bannière qu’ils marchaflent, au courage de dire qu’il était honteux au pape de faire payer aux peuples, par un infâme trafic d’indulgences, fon luxe et fes plaifirs , joignaient l’imbécillité de croire que ce pape était le précurfeur de l’ante-Chrift.

Là , et toujours au nom de Dieu , on livrait au mépris et fouvent à la mort , tous ceux qui , dans Luther et dans Calvin ne voyant que deux charlatans effrontés , et ne voulant croire que ce que leurs peres avaient cru , s’obftinaient de vouloir aller à la meffe , quand on voulait les traîner aux prêches. Chaque parti invoquait le Dieu des miféricordes en afTafïïnant fes frétés.

Dans ces tems déplorables , l’honnête homme inftruit avait de grands dangers à courir. Servet , le favant et vertueux Servet échappe au bûcher que le fanatifme des Catholiques lui allumait dans la ville de Vienne, et va fe faire brûler à Geneve par quelques juges ignorans que le barbare Calvin avait énivrés de fon fanatifme. Pour un philofophe il n’y avait de fureté nulle part ; et tout homme qui , placé fur le bord du puits où fe cache la.

vérité , en avait vu s'échapper quelqu’étincelle , s'il voulait vivre et mourir tranquille , même dans le fein de fa famille , était obligé d’en garder le fecret , et de fléchir refpectueufement le ' genou devant l’idole du canton barbare où il fe trouvait. Ces tems malheureux étaient peu propres à la philolophie.

Pendant le règne orageux de Louis XIII , prince faible et dévot , et qui , pour s’épargner l’embarras d’être roi , fe fit le premier fujet d’un miniftre qu'il haïlTait , la moindre gaieté d’efprit fur les prêtres ou fut les moines , la plus légère vérité contre les préjugés , contre Rome et fes audaci ufes prétentions , eût perdu Voltaire. • . 1

On fait l’aventure du bel efprit Théophile ( i ) , - qui était aimé de fon roi Louis XIII , et que ce roi abandonna à la juftice , qui , pour deux vers qu'il n’avait pas faits , fut , fur la délation des Jéfuites , condamné à être brûlé vif par le Châtelet de Paris. Sous un fembiable régné , Voltaire eût continuellement été expofé à perdre la vie: s’il fe fût fauve de la rage des Jéfuites et du fanatifme des juges leurs pénitens , le pape l’eut mis à prix pour lé juger à Rome ; et Richelieu n’eût pas manqué de raifons d’intérêt pour le lui vendre , comme pour un chapeau de Cardinal à fon frere , il vendit la foi du vertueux Rucher ( i ) , dont tout le crime était d’avoir dit que l’Evêque de Rome ne peut détrôner un roi de France.

Sous Louis XIV , Voltaire placé entre l’intolérance des janféniftes et l'intolérance des Jéfuites en crédit , eût été , à l'exemple de Defcartes et de Bayle , forcé de s’expatrier ; et quelque part qu’il fùc allé , il eût trouvé

X A VIE

des Voet , des Jurieu , des Lange et des perfécuteurs. Point de coin de terre en Europe d’où il eût pu impunément braver le fanatifme et le rendre odieux , montrer aux hommes leurs extravagances, les en faire rire et rougir.

Voltaire, pour être ce qu’il a été , devait peut-être naître au moment où il eft né , et trouver au fortir du berceau , comme nous le dirons dans peu , un homme afTez au-deflfus des préjugés , qui lui enlêignât à faire ulage de fa raifon , et à ne croire dans le cours de fa vie qu’à ce qui n’eft point oppofé aux lumières de cette raifon.

La régence du duc à! Orléans fut un tems favorable à Voltaire. On commençait à fentir le ridicule des querelles de la religion , et à s'en expliquer ouvertement. Ce prince d’ailleurs était très-aimable , très-inftruit , amateur de tous les arts, dédaignant les théologiens , n’étant pas fâché qu’on s’en moquât publiquement, et ne fe mêlant de leurs querelles que pour les empêcher de troubler l’état.

Le régné de Louis XV fembla d’abord peu propre à la. philofophie : les vingt premières années de ce régné furent marquées , d’un côté, par une longue luire d’actes d’un fanatifme obfcur , et qui tenoit de la démence par les convulfions ; et de l’autre par une perfécution auflï inutile que foutenue. On emprifonna , on exila , on fit des milliers de malheureux , et on ne guérit perfonne de la folie de fe tourmenter pour des opinions qu’on méprife aujourd’hui. -

Cependant les vérités hafardées par Voltaire pendant que les théologiens fe fefaient la guerre, fructifièrent prodigieufement. Tous les jeunes gens qui lifaient fes écrits, fe faifaient gloire de penler comme lui. Il leur femblait

DI VOLTAIRE,

far-tout fort raifonnable qu’on ne perfécutât perfonne , qu’un chacun , à fes rifques et périls , en croyant en Dieu , en obéillant au roi , allât en paradis par le chemin qu’il voudrait, et je me fouviens avoir entendu dire dans ma première enfance , que tous les faints-peres mis enfemble avaient, par leurs nombreux ouvrages, fait beaucoup moins de chrétiens que Voltaire , par le peu qu’il avait encore écrit , n’avait déjà fait de profélytes à la philofophie.

Louis XV était un roi bon , faible , mais tolérant : il n’était point philofophe , mais il était plein de fens ; et quand le cardinal de Fleury fut mort , il ne tarda pas à voir que pour ramener dans (on royaume la paix que les théologiens , par leurs vaines difputes , en avaient bannie, la philofophie était encore plus propre à ce grand ouvrage que tous les édits de fon confeil et tous les coups ds l’autorité.

Audi , malgré la crainte que pendant plus de vingt ans on lui avait infpiré du mal que pouvait faire Voltaire , il aima encore mieux le fouffrir , que de fe priver du grand bien que chaque jour il voyait réfulter des lumières que le philofophe répandait dans fes états.

Plus Voltaire rendait odieufe la fu perdition , plus le monarque croyait fa vie en fureté , fur -tout après le coup de couteau dont le frappa , dans un accès de démence religieufe , le fanatique Robert Damiens,

Dans une première éducation on avait noirci l’efprit de ce roi de nombreux et bien triftes préjugés: il n’eut jamais le courage de.fe défaire de cette rouille j malgré cela,) fur la fin d’une longue vie on l’a vu très-perfuadé que plus

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il y a de philofophes dans un état , moins il y a de fanatiques et moins de troubles : moins aufîi de revers ‘ les louverains ont à craindre fur le trône.

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