‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 1 sur 50 · La vie des eaux [electronic resource] · texte numérisé non relu

La vie des eaux [electronic resource]

Voici venir le temps où il est convenu que Paris est inhabitable. C'est l'heure où les infirmités élégantes secouent le manteau de neige et de givre qui les couvrait, et s'épanouissent comme les roses et les lilas printaniers aux haleines de la mi-mai. L'hiver parisien et ses serres chaudes féeriques ont d'admirables secrets pour maintenir en bon état de conservation apparente ces brillants valétudinaires et ces duchesses souffreteuses qui, de décembre à avril, parlent, marchent, dînent, soupent, dansent absolument comme s'ils étaient pourvus d'une santé quelconque. Mais, vienne juin, le masque tombe... et le valseur s'évanouit. Il ne reste plus qu'un malade encore frais et rose, il est vrai, mais dont le teint ne sert qu'à mieux dissimuler les insaisissables douleurs.

La villa d'Enghien, la terre de Normandie, le château des bords de la Loire, apaiseront ces maux discrets, rompus au commerce du monde, qui savent si bien vivre et ne font point mourir. Mais la villa, le vieux château, le domaine dans les herbages, ce ne sont point là de ces remèdes banaux que la Faculté peut prescrire, aussi facilement que le vin de Bordeaux et la volaille aux

exténués d'inanition et de misère. Non datur omnibus adiré. . . Tuscuhim. Reste donc, pour les gens de médiocre fortune et de santé débilitée par les cotillons de l'hiver, la ressource des eaux, cette villégiature des mitoyennes bourses, cette plébéienne hygie, ce fons salutis où, presque sans variation, on obtient, sur le pied de dix francs par jour (un peu moins que la vie d'un garçon à Paris), plaisir, gaieté, santé, bonheur, distraction, folies et eau chaude.

C'est ce côté tout spécial, et pour ainsi dire exotique de la vie parisienne, que nous avons tâché de saisir et de traduire épisodiquement dans les esquisses qui vont suivre. Cette tentative est, nous le croyons, assez neuve. Non pas qu'il n'existe ou de savants traités et d'excellents guides pratiques des plus célèbres eaux minérales d'Europe, ou de spirituelles et très-complètes monographies de quelques unes; mais les premiers s'adressent aux malades et non à cette population de mondains qui anime les séjours d'eaux; les secondes ne reproduisent qu'une face locale de cette vie cosmopolite et multiple, dont le mal n'est, assez souvent et heureusement, que le prétexte, mais qui, pour véritable but, pour spécifique, pour mot d'ordre, a le plaisir,

Nous avons tâché d'être plus universel, sans toutefois viser à être complet. Interrogeant nos souvenirs personnels de demi-malade et de touriste, nous avons entrepris de conduire le lecteur à quelques-uns des bains de mer les plus famés de l'Atlantique, de la Manche et de la mer du Nord, et à plusieurs des eaux thermales les plus en vogue d'en deçà et d'au delà de la frontière.

Dans ce rapide tour, nous avons effleuré la France, la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et l'Algérie. Effleuré est le mot ; car, sous chacun de ces ciels si dissemblables, nous n'avons que touché aux sommités du genre par les points les plus attrayants, et nous l'avons fait, au gré de l'inspiration du moment, sous des formes assez diverses. Le lecteur nous pardonnera cette variété de tons, ce laisser aller du récit, en considération de notre ardent désir de contribuer à sa cure par un peu de distraction, et il nous permettra de dire, après le fabuliste : Diversité, c'est ma devise.

Nous avons aussi à demander grâce pour le je employé souvent dans ces chapitres. Le moi est haïssable, mais alors qu'il procède d'un ambitieux égotisme. Nous nous servons du je uniquement pour aller plus vite, comme disait Beyle, le grand touriste, ou bien encore, selon la spirituelle et trop modeste expression de George Sand voyageur, seulement pour servir de lunette d'approche au public.

Nous ne sommes point didactique, avons-nous dit; mais, grâce à l'aide que veut bien nous prêter un savant docteur, nous pouvons fournir au lecteur des renseignements positifs sur le mérite curatif des séjours d'eaux où il serait tenté de se transporter sur notre trace, et où l'appellerait un motif plus grave que l'amour de la diversion et le besoin de changer d'air. On trouvera aux Notes, résumées et puisées aux meilleures sources, dans les livres des écrivains spéciaux les plus compétents, toutes les notions qu'il peut importer au lecteur de rechercher pratiquement, sous cet important point de vue.

Puisque tout est dans tout, et qu'une seule maison, comme disait Richardson, présente l'image en raccourci du monde entier, on induira sans peine de ces esquisses l'ensemble des mœurs toutes particulières que nous voulons retracer. C'est pour cela que nous n'avons pas cru nécessaire, pour aujourd'hui du moins, de pousser plus au large nos explorations thermales, et de condenser en un gros volume nos saynètes légères et même un peu frivoles. Mais si nous avions ce rare bonheur que le public daignât prendre sous son haut patronage et en quelque goût nos crayons, nos petits dessins à la plume, nous verrions, encouragé par cet accueil, à étendre un peu le champ de nos chroniques et à nous faire l'historien de plus en plus complet de ces eaux minérales, charmants remèdes dont on a pu dire, non sans raison, qu'ils sont fournis par la maternelle nature pour débarrasser à la fois les malades des médecins et les méT decins des malades.

Mai 1855.

1856. — Il nous reste aujourd'hui à remercier le public du bon accueil fait à ces petits tableaux de la vie thermale, accueil qui nous permet et nous oblige même de lui en offrir une nouvelle édition, augmentée d'un chapitre collectif sur les Eaux-Bonnes et les Eaux - Chaudes, et d'un autre sur le Havre, Fécamp, Gabourg- Dives.

LA

C'est assurément un des traits particuliers à notre époque que cette ardeur d'émigration, cette fièvre de villégiature, qui, au retour de chaque printemps, pousse hors des villes les gens du monde, l'heureuse catégorie des hommes de loisir, et les disperse, soit aux champs, sous d'aristocratiques ombrages, soit, et surtout de préférence, vers les séjours semi-agrestes, semi-mondains, des eaux thermales que la nature fait si libéralement jaillir des sols de France et d'Allemagne. Aller aux eaux, c'est le complément, la continuation obligée des élégances de l'hiver ; c'est le premier devoir social de tout homme qui tient à l'estime de soi; plus encore à celle d'autrui : s'en dispenser, laisser fuir toute une saison sans apparaître ni à Vichy, ni à Dieppe, ni à Bade, ni à Hombourg, ce serait non-seulement une faute de goût, un solécisme impardonnable, mais un crime de lèse-société

punissable par toutes les lois de Yhigh fashion et du tant. (Ju'on nous pardonne ces mots anglais : ils expriment d'une façon fort appropriée le genre de tyrannie anguleuse que la mode emprunte, pour l'exercer chez nous, à l'affeclation et à la gourme britanniques.

La vie des eaux représente donc un côté assez considérable de l'existence parisienne; car, il est bon de le noter, que la scène se passe aux Pyrénées, sur les bords de l'Océan ou sur les rives du Rhin, c'est toujours Paris qui se meut, donne l'élan, règne et gouverne; tout est pour lui ou d'après lui, et l'on n'oserait, j'imagine, ni s'amuser ni se guérir, s'il n'était là, couvrant de sa protection tant soit peu railleuse et superbe les magnificences provinciales ou exotiques qu'on étale de toutes parts, pour l'attirer et lui offrir une copie assez affaiblie de lui-même. Il n'importe : Paris, dans ces occasions, se montre bon prince; il imite ces seigneurs de l'ancien régime qui, las de danser le menuet au salon, avec les marquises, trouvaient piquant de se mêler à un rigodon sous la grange. Quand il s'est rassasié, trois mois durant, de bals, de raouts, de concerts, de loges aux Bouffes, il lui prend tout à coup une grande passion pour les joies simples, la vie rustique, les danses champêtres et la nature, la nature surtout, un grand mot dont le monde abuse beaucoup. Paris ment ou se trompe; il n'aime que lui-même; s'il se fuit, c'est pour se chercher, comme ce personnage obstiné à la poursuite de son ombre. Aussi les thébaïdes ne sontelles point son fait. C'est aux eaux, c'est dans les villages d'opéra-comique, avec jardins anglais, théâtre, salons de bal, de jeu et de conversation, qu'il pousse l'ascétisme jusqu'à se faire ermite pour six semaines, — avec force toilettes d'été.

Le Paris élégant, le Paris populaire, et jusqu'au Paris souterrain, celui de l'égout et des repaires, ont été, dans ces derniers temps, fouillés, analysés, décrits avec un soin minutieux. Peut-être, en revanche, ne Ta-t-on pas assez étudié hors dechez lui. 11 ya, dans les transformations qu'il subit là, à son insu, dans un milieu nouveau, au sein d'un amalgame cosmopolite, comme le sont nécessairement les résidences d'eaux thermales; il y a là, dis-je, toute une face, assez inédite jusqu'ici, de la vie actuelle et des moeurs les plus intimes de l'époque. Peut-être, en cherchant bien, y pourrait-on trouver matière à des études neuves, un cadre propre à recevoir d'assez piquants tableaux de genre. Tôt ou tard sans doute le sujet tentera quelque habile plume. Nous saurons alors l'influence que les grandes capitales, et Paris à leur tête, exercent souverainement, dans leurs migrations d'été, sur les humbles provinces où elles daignent élire un domicile temporaire; les modifications de plus d'une nature et les impressions nouvelles qu'elles y reçoivent en échange; le courant d'idées, de besoins et de tendances sympathiques qui s'établit respectivement du centre vers les extrémités, et des extrémités au centre, préparant ainsi la fusion par la mise en jeu des contrastes, enlevant à l'un quelque peu de ses prétentions altières, aux autres de leurs préjugés et de leur ignorance native, pour leur faire gagner en culture, en lumières, en accroissement de richesses, ce qu'elles perdent en foi naïve et en originalité. Une telle étude, on ne saurait en disconvenir, n'est indigne ni de l'observateur ni du publi- Ciste; elle se rattache au grand travail d'assimilation qui s'opère incessamment sous nos yeux. Nous indiquons le but sans espérer l'atteindre. Nous ne portons point jusque-là nos visées. Toute notre ambition est de présenter

au lecteur quelques esquisses fidèlement relevées sur les lieux mêmes, quelques crayons pris sur nalure de la vie facile, attrayante et éphémère des eaux thermales; qui joue un si grand rôle parmi les joies les plus mondaines de ce temps-ci.

Les sources minérales, qui abondent en France plus qu'en nul autre pays d'Europe, étaient certainement connues ,li appréciées des Romains : leurs monuments en font foi. Au moyen âge, elles furent à peu près délaissées; et c'est seulement vers les seizième et dix- septième siècles que leurs vertus, mises de nouveau en renom, recommencèrent d'attirer un petit nombre de croyants. C'était une grande affaire alors qu'un voyage; on n'entreprenait pas même celui des eaux sans une vraie nécessité ni sans une injonction en forme de la Faculté dévoyée et confessant son impuissance. 11 n'était guère question alors de réjouissances ni de fêtes. Les gens du monde allaient aux eaux tout simplement pour se guérir ; ils n'imaginaient pas, dans leur ingénuité, qu'un hôpital pût être une maison de plaisance, ni une médecine un plaisir. Veut-on savoir au juste comment les choses se passaient, à Vichy, au plus beau temps de Louis XIV, en 1676? Qu'on ouvre la correspondance de madame de Sévigné, ce miroir brillant et fidèle, ce répertoire inépuisable des petites choses du grand siècle, on y trouvera ce passage instructif d'une lettre datée du Bourbonnais et écrite à madame de Grignan :

« Vichy, '20 mai.

« J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère. Ah! qu'elles sont mauvaises!... On va à six heures à la fontaine : tout le monde s'y trouve; on boit et l'on fait une

fort vilaine mine-, car, imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on parle confidentiellement de la manière dont on les rend; il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin on dîne; après dîner, on va chez quelqu'un; c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Planci; le chanoine el moi, nous lisions l'Arioste... Il est venu des demoiselles du pays, avec une flûte, qui dansent la bourrée dans la perfection. C'est là où les bohémiennes poussenl leurs agréments; elles font des dégognades où les curés trouvent un peu à redire. Mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux; à sept heures, on soupe légèrement; on se couche à dix. Vous en savez présentement au tant que moi. »

On le voit, quelques promenades, de confidentiels entretiens sur la manière de rendre les eaux, une parti»1 d'homhre et les dégognades des demoiselles du pays faisaient, dans le plus galant siècle et le plus ardent au plaisir, tous les frais d'une saison thermale. Allez à Vichy voir maintenant comment les choses se pratiquent et de quelle merveilleuse façon les eaux opèrent leur effet au son de l'orchestre de Strauss. Mais aussi il n'y avait là qu'une réunion de vrais malades. Madame de Sévigné se plaignait pour sa part de douleurs aux mains et aux genoux, qu'au reste les eaux minérales dissipèrent comme par prodige. Madame de Brissac, c'est la spirituelle mère de madame de Grignan qui nous le révèle, était sujette il la colique. Il y a même sur cette colique tout un passage ravissant que nous omettons à regret. Fléchier, dans sa jeunesse, vint aussi à Vichy, qu'il chanta même dans des vers hurles-

f> LA VIE DES EAUX.

fjues d'enthousiasme où ne se pressent guère le futur orateur sacré. Ce serait, pour le dire en passant, une recherche intéressante et curieuse que celle de tous les personnages illustres qui, depuis deux siècles, sont venus redemander aux eaux thermales les forces et la santé épuisées par les fatigues de la vie et les émotions du monde. Nous trouverions Montaigne et sa gravelle à Bade, en 1570; plus tard Pierre le Grand à Spa et à Carlsbad, s'efforçant de guérir les convulsions auxquelles il était en proie, ou, pour mieux dire, de se remettre des excès de femmes et de table dont il ne put jamais se détacher, en dépit de sa toute-puissante énergie, et qui, finalement, eurent l'effet déplorable d'abréger sa vie glorieuse; madame de Châteauroux cherchant à Plombières un remède contre la maladie dont elle mourut Tannée d'après dans tout l'éclat de sa faveur, etc. Je cite au hasard quelques noms, ne pouvant les mentionner tous, mais me réservant bien d'aborder ce chapitre en temps et lieu, et de montrer en quelque sorte, dans cette succession de malades célèbres, la généalogie nobiliaire des principaux séjours d'eaux thermales, à mesure que j'y conduirai le lecteur.

Au dix- huitième siècle, la vie simple et patriarcale des eaux avait déjà subi quelques altérations. J'ouvre un petit livre intitulé : Les amusements des eaux de Spa, ouvrage utile à ceux qui vont boire ces eaux minérales sur les lieux , et agréable pour tous lecteurs; Londres, 1782. Ce titre seul & amusements est un indice suffisant de la révolution qui dès lors s'opérait dans le régime des eaux thermales. Je feuillette le livre et j'y trouve l'emploi suivant, heure par heure, de la journée du buveur d'eau :

« 1° On se lève tous les matins au point du jour;

« 2° A quatre heures, chacun vient en déshabillé à la fontaine du Pouhon;

« 3° A cinq, au plus tard, ceux qui doivent aller aux autres fontaines montent dans leurs voitures pour s'y rendre;

« 4° A neuf, tous les baigneurs se retirent pour ni 1er s'habiller ;

« 5° A dix, les dévots vont à la messe;

« 6° A onze, les hommes descendent au café, s'il pleut, ou se promènent dans la rue, si le temps le permet ;

« 7° A onze heures et demie, on se met à table partout ;

« 8° A deux après midi, on va en visite ou à l'assemblée chez les dames;

« 9° A quatre, on va à la comédie ou à la promenade, soit au Jardin des Capucins, soit à une prairie qui, pour cette raison, a pris le nom de prairie de quatre heures;

« 10° A six, on soupe dans toutes les auberges;

« 11° A sept, on fait une promenade à la prairie de sept heures;

<( 12e A dix heures, on n'entend plus personne dans les rues, et les habitants se conforment à cet ordre, comme les bobelins (nom familier sous lequel les naturels de la province désignent les buveurs d'eau minérale). »

Un article supplémentaire de ce consciencieux règlement porte que la disposition législative promulguée au paragraphe 12 est inviolable, et qu'on n'y peut faire impunément infraction, si ce n'est en faveur des seules soirées de bals, lesquelles ne peuvent, dans aucun cas, se prolonger passé minuit.

Certes, nous voici déjà bien loin des innocentes parties d' nombre et des dégognades de Vichy. Spa possède une comédie, des bals, qui, il est vrai, finissent à l'heure où

ils commencent de nos jours, et des assemblées chez les dames. Il y a progrès, et l'on peut voir que le dix-huitième siècle a passé par là, c'est-à-dire l'amour des jouissances el des frivolités mondaines. Quelle différence pourtant entre le Spa d'alors et les splendeurs contemporaines de Bade, de Vichy, de Homhourg, du Spa actuel même, bien (jiie déchu de son antique prééminence! Les eaux thermales ne sont plus des résidences cénobitiques qui participent du couvent et de la maison de santé, mais bien, pour la plupart, des colonies de touristes avides de plaisir, d'émotions, de luxe, cherchant dans une vie nouvelle la guérison d'un mal unique, assez incurable il est vrai, la vanité ou l'ennui. Les malades y sont encore tolérés, mais c'est à l'état de minorité affaiblie, et, comme telle, devant se résigner à subir les caprices, les exigences, les invasions de moins en moins mesurées, et tout le gai tumulte des majorités bien portantes.

Un tel abus devrait sans doute provoquer une loi thermale sur les incompatibilités, s'il n'était parfois très-difficile de distinguer les vrais malades de ceux de leurs voisins qui ne le sont qu'à demi ou qui ne le sont pas du tout. Sincère ou non, chaque baigneur affiche en arrivant aux eaux des prétentions officielles à une portion quelconque, si ténue qu'elle soit, du domaine de la souffrance. Ambition d'un nouveau genre! dira-t-on. Et pourtant ce titre de malade que chacun réclame à l'envi n'est pas seulement un passe-port. Il y a du vrai dans ces dires, même les plus invraisemblables. 11 est toute une nature spéciale de maladies propres au siècle, qui peut à la rigueur se concilier avec les apparences de la santé et les allures d'une vie active. Plus que toutes les autres peut-être elle contribue à peupler les résidences d'eaux thermales, et c'est à elle

qu'il faut reporter le mérite du développement excessif auquel on les voil parvenir, et de leur singulier succès; je veux p. nier de ces affections nerveuses, indéfinissables protées et désespoir de la médecine, qui sont la plaie de notre époque. Certes, on ne peut nier que la santé publique n'ait vu généralement son niveau s'élever, grâce aux progrès de l'hygiène, à La découverte deJenner et à quelques autres non moins dignes de l'admiration des hommes. Les tables de mortalité font foi d'un accroissement notable dans la moyenne de la vie humaine. De tristes maux sont à peu près rayés de la surface du globe, il est vrai, mais* ils ont fait place à des infirmités nouvelles. Un sang plus pur peut-être circule dans nos veines; des stigmates hideux n'affligent plus nos yeux ; un beaucoup plus grand nombre de nouveau-nés survivent aux épreuves du premier âge; le bien-être matériel est à l'ordre du jour et tend à l'amélioration des races; les perfectionnements croissants de l'industrie substituent à l'effort des bras les puissances mêmes de la nature. Le jour viendra sans doute où le laboureur même ne versera plus sa sueur dans les sillons que trace aujourd'hui sa charrue. C'est là, il faut le proclamer, un beau et glorieux mouvement. Mais, Comme tout progrès porte son expiation, si le corps cesse de fonctionner à l'état de pure machine, si les muscles sont en repos, c'est aux dépens de l'encéphale. La tête, prodigieux et sublime ouvrier, préside non-seulement à la direction de l'œuvre, mais aux détails de l'entreprise. C'est en elle que s'élaborent la pensée et l'acte : faut-il donc s'étonner si elle plie souvent sous l'immensité de la tâche, si l'appareil nerveux souffre et s'épuise, et si l'homme fléchit précisément par ce qui fait sa puissance? Qu'on ajoute à ces causes de dépérissement les secrets orages

de l'âme, les agitations d'une vie haletante, fiévreuse, difficile pour la plupart, en voilà bien plus qu'il n'en faut pour justifier l'existence de ces défaillances subites, de ces perturbations profondes que jettent dans l'innervation le développement exagéré et l'irritation incessante du cerveau, qui, fragile Atlas, supporte tout un nouveau monde d'idées et de passions brûlantes.

C'est là le mal du siècle. A ces affections mystérieuses qui déjouent l'effort de sa diagnostique, la médecine ne sait qu'opposer des remèdes vagues et incertains comme le mal lui-même. Son dernier mot est d'envoyer le malade aux eaux, et elle ne saurait mieux faire, la nature n'ayant souvent besoin, après avoir longtemps refusé son secret, que d'un auxiliaire indirect, sinon pour ouvrir ses arcanes, du moins pour se reprendre à la vie, à la séve, à la santé du corps, à celle de l'esprit. Un peu de diversion et d'air pur, autant et plus peut-être que les propriétés chimiques d'eaux thermales dont l'action est aussi un mystère, opère souvent le miracle.

De là ces incroyables réunions de malades qui marchent, dansent, montent à cheval, passent une portion de leurs nuits au bal et au trente-et-quarante, comme le pourraient faire les gens les plus valides, bien qu'atteints et parfois assez profondément dans l'œuvre vive, dans les sources de l'action et de la pensée. Par quel prodige recouvrent-ils pour un temps l'appétit perdu, les forces, l'animation nécessaires pour subvenir aux dépenses d'un tel régime, c'est encore là une question qui ne saurait être résolue, pas plus qu'eux-mêmes ne sauraient définir le mal dont ils souffrent. Le mal n'en est pas moins réel. Les grands malades, comme on dit dans le voisinage de Spa, ceux qu'une affection locale, nettement caractérisée, retient au lit ou

sur leur siège, s'indignent du voisinage de ces turbulents valétudinaires, qu'ils voudraient repousser du temple d'Esculape comme des intrus ou des faux frères. Le sentiment trop exclusif de leurs souffrances personnelles rend les grands malades injustes. Quant aux autres, aux demimalades, si Ton veut, qui forment la majorité dans les républiques thermales, il faut reconnaître qu'ils sont là dans leur élément, et c'est pour eux assurément que le remède fut créé. Un lever matinal, une vie régulière incidentée seulement par le plaisir, de fréquentes et longues promenades, beaucoup d'exercice pour le corps et de repos pour la pensée, une vie en commun dans ces vastes hôtels où Parisiens, provinciaux, étrangers de toutes nations, réunis autour de la môme table, se fondent en une seule et immense famille, la société sans ses liens, les joies du monde sans le servage qui en est trop souvent le prix, agissent indépendamment de la propriété curative des eaux, comme autant de calmants et de réparateurs, sur l'organisme épuisé par trop d'excès ou de secousses. L'hypocondriaque sent sa noire mélancolie se dissiper sous le charme de cette existence nouvelle; l'âme se rassérène, les amers souvenirs ne lui transmettent plus qu'un écho, une vibration affaiblie; les nerfs douloureusement ébranlés ou plongés dans une torpeur maladive reprennent peu à peu leur jeu régulier, et le baigneur quitte les eaux, non pas toujours guéri, mais du moins soulagé. Veut-on juger par un seul fait de l'heureuse modification que l'influence et pour ainsi dire l'aspect seul des eaux manquent rarement d'opérer a l'instant même sur le malade? Nulle part la sociabilité, la fraternité même, ne sont plus largement mises en pratique que dans les séjours d'eaux thermales; telle nature farouche, tel Alceste morose qui faisait profession de haïr ses sem-

blables, les recherche avec passion et devient presque un homme aimable ; toutes les relations respirent la bienveillance, l'unanime désir de plaire; on se fait mille gracieusetés, mille concessions mutuelles ; à un rapprochement fortuit succède bientôt l'association pour le plaisir ; au bout de peu de jours on est amis intimes. Vienne la séparation, on est au désespoir ; on échange force tendresses, on se promet de se revoir, et l'on a besoin mutuellement d'une telle assurance pour se consoler de perdre un compagnon si cher. Que le hasard vous mette plus tard en présence, que l'hiver d'après on se rencontre dans un salon ou au détour du boulevard... ô honte! c'est à peine si Oreste et Pylade peuvent, en bien cherchant, estropier un nom sur leurs visages respectifs. C'en est fait, le charme est rompu, les préoccupations et les soucis du jour ont déraciné sans retour cette amitié de fraîche date. Si Ton était sincère aux eaux en s'embrassant, on ne l'est pas moins en se tournant à peu près le dos six mois après. Un salut écourté, quelques compliments vagues, voilà tout ce qu'on trouve à échanger en mémoire d'une intimité si étroite. On ne se connaît même plus !

a False as ivaterl... » s'écrie Othello. L'eau thermale, double remède, est à la fois un curatif contre les maladies du corps et les illusions de l'esprit.

Page 1