OBSERVATIONS GÉNÉRALES
« Ah! Zézù! ma sère de (îrignan, la thùlo de soze que d'être zetée toute une dans la mer ! »
[Lettres de Sévigné.)
Depuis quelques années, une heureuse révolution paraît s'accomplir dans les tendances et les pratiques médicales. Après avoir usé et abusé de tous les agents chimiques connus, de toutes les drogues du Codex, après avoir saigné et resaigné à blanc de malheureux malades exsangues, il semble qu'on en revienne enfin à une marche plus conforme au vœu de nature, plus inoffensive en tous cas que les formules du passé. Les remèdes minéraux, les moyens violents et les poisons pharmaceutiques tombent dans' un discrédit croissant, où je souhaite de bon cœur qu'ils restent. Il n'est plus guère question de purger, et l'école de Broussais a épuisé de sangsues tous les marécages de l'Europe. Molière, s'il revenait au monde; ne reconnaîtrait plus ses médecins. L'emploi presque exclusif des traite-
ments externes, des dérivatifs à la peau et de moyens hygiéniques érigés en corps de système, prend d'autant plus de consistance, que la vieille médecine, s'attaquant directement aux organes essentiels de la vie, semble perdre chaque jour plus de terrain. Une nouvelle école issue de l'Allemagne préconise surtout l'hygiène élevée à sa plus haute puissance, en ne prescrivant le plus souvent, et jusque dans les cas aigus, que le régime, l'exercice et l'emploi de l'eau sous toutes ses formes. Cette école compte déjà d'assez nombreux adeptes en France, principalement parmi les jeunes praticiens. Le retour à la simple médecine, qui dut être celle des premiers âges, et l'application plus ou moins ingénieuse, plus ou moins diversifiée, du dissolvant universel, ouvriront-ils enfin une nouvelle voie à ce qu'on se plaît, par habitude, à appeler l'art de guérir? Détermineront-ils une révolution dont la fin sera de fixer définitivement cette science si conjecturale, si incertaine, de la médecine, qui, depuis tantôt six mille ans, cherche sa loi, son évangile, son point d'appui, sans les trouver? Ou bien, après avoir eu la saignée au commencement de ce siècle, l'eau plus tard, phlébotomisés d'un côté, inondés de l'autre, n'aurons-nous en définitive qu'une réédition de Sangrado en deux tomes? — Grande question, qu'il nous appartient tout au plus de poser, et que le temps, ce grand docteui, ce terrible statisticien delà vie humaine, se char, géra seul de résoudre !
Toujours est-il que l'eau sous toutes les espèces est aujourd'hui en grande faveur. Suivant la spirituelle expression de Corvisart, on se hâte de profiter du remède fendant qu'il guérit. Bains russes, bains orientaux, bains froids, bains minéraux, et, en première ligne, bains de mer, sont également bien accueillis du public. C'est aux
LES BAINS DE MER. 15 eaux qu'on envoie toute cette classe de malades qui souffre d'affections nerveuses, classe aujourd'hui si innombrable, el les malades imaginaires, qui, par parenthèse, nelesont pas. Les infortunés que Molière calomniait ainsi sans le vouloir, et que Purgon martyrisait si bien au dix-septième siècle, étaient nés deux cents ans trop tôt. De nos jouis, on leur appliquerait un traitement plus en harmonie avec la nature de leur mal, qui n'était que trop véritable. Ces pauvres patients étaient tout simplement hypocondriaques au premier chef, ce qui revient à dire qu'ils ne digéraient pas: car, de la gastrite à l'hypocondrie, il n'y a, pour ainsi dire, qu'un muscle. Que de peines et de sols tournois épargnés pour ce pauvre Argan, si on l'eût envoyé aux bains de mer, ou plutôt s'il eût eu l'esprit de se les ordonner lui-même, une fois décoré de l'illustre bonnet: mais aussi combien de médecines eût perdues là M. Fleurant!
Mais, au temps de M. Fleurant, on ne s'avisait guère de prendre les bains de mer, et les puissantes propriétés toniques de la Thétis thermale étaient à peu prés inconnues. Nos principales sources minérales, Vichy, Néris, Bourbonne, Plombières, appréciées sans doute des Romains, mais dédaignées ou oubliées au moyen âge, recommençaient pourtant d'attirer un assez bon nombre de visiteurs. Dès les seizième et dix-septième siècles, alors que les plages maritimes demeuraient encore désertes au retour de la saison des bains, se plonger dans l'Océan agité, affronter le choc de lames mugissantes et énormes, eût certainement paru l'acte, sinon d'un fou, au moins d'un homme singulier, comme disait Néricault Destouches; et l'on en peut juger par le naïf effroi de la belle madame de Ludre (voir ci-dessus notre épigraphe), qui no pou-
vait se faire à cette horrible idée d'être « zetée nue dans la mer. »
C'est seulement du milieu de la Restauration et des séjours fréquents de madame la duchesse de Berry à Dieppe que date la prospérité de cet établissement thermal. Jusqu'à ces dernières années, s'il ne fut pas le seul en France, il n'eut du moins à redouter aucune concurrence sérieuse. Aujourd'hui il n'en est point ainsi, et, d'un bout de la Manche à l'autre, il n'est si petit port qui ne vante ses grèves et ne se mette en frais d'hôtelleries et de réclames pour attirer à lui le plus grand nombre possible d'étrangers. On commence parmi nous à connaître la mer autrement que par le classique voyage du Havre, et les baigneurs n'ont plus que l'embarras du choix, que toute cotte multiplicité dé nouveaux établissements rend un embarras véritable. Néanmoins, nous sommes au fond un peuple si peu maritime, que, sans compter les gens qui parlent de la mer comme les rhétoriciens des batailles romaines, il en est en France bon nombre auxquels les plus simples notions de l'eau marine, de ses éléments essentiels et de ses propriétés remarquables, restent encore lettre close. C'est à l'usage de ceux-là qu'il me sera permis, je pense, de faire précéder d'une courte introduction sur la matière les pages suivantes, où notre plan est de passer successivement en revue les principales plages thermales de l'Océan et de la Manche.
La saison des bains de mer commence à la fin de juin, pour se clore habituellement dans les derniers jours de septembre. Toutefois les Anglais, qui sont certainement les plus grands baigneurs de l'Europe, ne commencent guère les leurs avant la fin d'août, et les prolongent quelquefois jusqu'au commencement de décembre. Cette habi-
LES BAINS DE MER. 17 tude n'est rien moins qu'une excentricité fantasque. En automne, la mer, déjà refroidie par la longueur des nuits, saturée d'électricité par l'approche de l'équinoxe, acquiert un degré de tonicité qu'on y chercherait vainement dans les grandes chaleurs de l'été. Je vois d'ici plus d'une belle dame ramener, nouvelle de Ludre, sa mante sur elle et grelotter dans sa bergère, rien qu'à l'idée d'avoir le courage stoïque de dépouiller ses vêtements par une température rigoureuse déjà, pour s'avancer intrépidement audevant d'un Ilot tourmenté par la rafale qui se tord, s'élance, vient à vous, rapide comme un cheval de course, tantôt rasant de près la grève avec un fracas furieux, e* tantôt vous engloutissant sous une écumeuse avalanche. J'admets sans peine que tout d'abord l'épreuve n'ait rien d'attractif; mais, une fois les premières alarmes dissipées, la première impression subie, les femmes, qui au fond aiment le péril parce qu'il est une émotion, deviennent souvent les plus hardies et les plus passionnées à ce plaisir un peu acre que donnent les brutales caresses d'Amphitrite. De vigoureux athlètes, au torse musculeux, aux épaules d'Alcide, m'ont confessé naïvement n'oser nager que dans la Seine; tandis que, non loin d'eux, de petites femmes frêles faisaient admirer leur savoir et abordaient résolûment les profondeurs où Ton perd pied.
L'eau de la mer, d'une température toujours inférieure à celle des rivières durant les mois de juillet et d'août, cause d'abord un violent frisson, un état de malaise général que la nécessité d'avancer graduellement dans l'eau pendant la marée basse ne contribue pas peu à accroître et qu'il faut savoir surmonter. Mais à peine l'immersion est-elle complète, que la souveraine puissance de calorification dont l'homme est doué reprend le dessus; une
réaction énergique se prononce surtout chez les sujets robustes, et un vif sentiment de bien-être succède presque sans intermédiaire aux pénibles sensations du début. Ces lames, si effrayantes de loin, deviennent autant de berceuses amies pour le baigneur qui s'offre à elles avec confiance. Sans efforts, sans secousses, presque sans mouvements, suivre toutes les ondulations de cette mer éternellement mobile, gravir sans peine le sommet d'une montagne qui s'abîme aussitôt pour vous précipiter dans un gouffre peu périlleux, je ne sais pas de plus charmant ni de plus salubre plaisir. Toute impression de froid a disparu; une douce chaleur, au contraire, s'est répandue dans l'organisme. La natation est si facile, la dépense de force musculaire si imperceptible, qu'il semble d'abord impossible de se jamais lasser d'un pareil exercice ou plutôt d'une telle volupté, et que le baigneur novice oublie de regagner le bord, quitté l'instant d'avant avec appréhension, pour ne pas dire avec effroi.
C'est là un véritable écueil. L'eau de mer n'est point inoffensive comme celle des fleuves pour que l'on puisse y séjourner impunément. C'est un stimulant énergique dont il faut user avec réserve, sous peine de le voir bientôt dégénérer en irritant. Il est, même à l'état sain, je crois, peu d'hommes assez vigoureux pour pouvoir prolonger sans inconvénient un bain de mer plus d'un quart d'heure : à plus forte raison un malade ne le peut-il sans imprudence, et en général la durée moyenne de l'immersion n'excède guère quatre ou cinq minutes. Les Anglais, qu'il faut toujours citer en fait de choses maritimes, vont même rarement jusque-là. Les enfants, chez qui la force de réaction calorifique est bien moindre que chez les adultes, doivent à peine entrer dans l'eau. Ces simples
LES BAINS DE MER. If
notions, qu'il est facile d'expliquer physiologiquement, sont souvent méconnues dans la pratique, et engendrent une multitude d'accidents dont la responsabilité remonte à tort jusqu'aux bains de mer.
On pense bien que nous n'avons ni la mission ni le projet d'introduire dans ce recueil une dissertation médicale et hygiénique sur le sujet qui nous occupe. Nous nous bornerons, avant de passer à la causerie familière où notre seule prétention est de guider aux diverses plages les baigneurs de la saison prochaine — et qui n'est baigneur aujourd'hui? — à expliquer ou à rappeler en peu de lignes les principaux effets de l'usage des bains de mer.
Leur action est de deux natures : médiate et immédiate, insensible et instantanée. La première, par plusieurs causes non encore bien déterminées, fortifie graduellement les organes vitaux, affermit les nerfs, durcit les muscles, active la circulation, et, en un mot, imprime une puissante recrudescence au phénomène de la vie. Les fréquentes et fortes révulsions à la peau, la grande quantité d'oxygène qu'absorbent les poumons sous un plus petit volume, les particules salines dont l'eau est imprégnée, le phosphore et l'électricité qui s'y produisent sans cesse à plus ou moins hautes doses, tout cela et sans doute bien d'autre agents ignorés contribuent à modifier, d'une façon lente mais presque sûre, l'économie du corps humain, et à y préparer une de ces grandes révolutions qui sont souvent le signal d'un complet retour à la santé. Il va sans dire qu'une assez grande persévérance est nécessaire pour obtenir de ces effets radicaux qui changent profondément la constitution et rendent à ses foyers, au bout de peu de temps, un homme dispos et rajeuni. Ce qu'on est convenu
de nommer une saison de bains, c'est-à-dire vingt ou vingtcinq jours fort inégalement partages entre les plaisirs et le traitement, me paraît fort insuffisant, dans les affections • Tune certaine gravité, pour amener un résultat quelque peu significatif. 11 faut le plus habituellement une constance de plusieurs mois, et souvent de quelques années, pour atteindre lè but. L'action des bains de nier est, du ivste, semblable à celle des bains minéraux, dont les inlluences ne se révèlent généralement qu'un mois ou deux { après la saison écoulée.
Le second effet de l'eau marine est beaucoup plus appréciable : il se produit subitement. "Une forte chaleur à la peau, souvent même des érubescences et des éruptions cutanées, sont la suite des premiers bains. A peine le nageur a-t-il quitté la plage, qu'au lieu de se sentir brisé et énervé, comme il arrive souvent au sortir des rivières, il éprouve au contraire un redoublement de vie et de séve. Un besoin ardent de locomotion s'empare de l'homme qui, peu de minutes auparavant, avait peine à accomplir un court trajet. Peu s'en faut que le boiteux, rejetant sa béquille, ne renouvelle, par la vertu du chlorure de sodium , le miracle de l'Évangile. C'est à qui. courra le plus vite, tant par goût et par impulsion naturelle que pour réagir contre la déperdition de calorique intérieur. Un appétit crotonien ne tarde pas à succéder, apportant aux palais blasés et aux tristes anorectiques la plus agréable des surprises. Il ne tient qu'à chacun de se croire guéri, et cela à la minute même, mais c'est pour une minute seulement, il ne faut pas attacher à ces premiers symptômes plus d'importance qu'ils n'en méritent : ils sont superficiels et de peu de durée, quelquefois hérissés de pièges. Mais néanmoins ils sont d'un favorable augure, d'un soulagement