OS TENDE
loin aussi d'avoir ce cachet de laisser aller, de grâce et de désinvolture dont la distinction suprême n'existe nulle part à un si haut jiegré que dons les fêtes parisiennes, j'ai vu là polker et valser une centaine de jeunes Jielges, de façon à donner le frisson à Cellarius et à foire dresser les eheveux sur la tête de M. Laborde. 11 y a apparence que les Allemands se tenaient à l'écart, jugeant au-dessous d'eux, non sans raison, de se commettre sur l'arène du parquet ciré en présence de tels partenaires. Quant ;m\ Français et aux Françaises, il n'en figurait d'aucune sorte, ei cela se voyait de reste à la tournure et aux toilettes.
Trois salons attenant à la salle de bal, et en servant euxmêmes au besoin, sont décorés de tentures en soie et en damas, et de quelques tableaux que la parcimonie excessive de l'éclairage permet à peine d'entrevoir. L'entreprise a apparemment épuisé ses munificences et ses becs de gaz en faveur de la grande salle, si bien qu'elle laisse les autres dans une obscurité que Milton lui-même n'eût pas osé dire visible. A ces toiles est jointe une série de gravures représentant les belles cathédrales de l'Europe, genre d'iconographie qui me paraît un peu bien sévère pour un tel lieu. Le jeu est, sinon proscrit, du moins fort négligé aux bals du Casino d'Ostende. Je n'en ai vu d'autre vestige qu'un écarté, d'ailleurs fort patriarcal et justifiant son nom, car il était relégué au fond du quatrième salon, et se faisait petit, semblant fuir les regards et craindre surtout d'effaroucher, par le scandale de sa présence, les instincts moraux et bourgeois de la baigneuse réunion.
Il existe un théâtre à Ostende, et une troupe se proposait de l'exploiter au début de la saison dernière. Mais cette tentative n'a pas été heureuse. Soit insuffisance des
artistes, soit insouciance des spectateurs, il a fallu cesser bientôt l'entreprise, faute de public. V imprésario in angusti s'est retiré en proférant des blasphèmes contre un soleil éblouissant que bénissaient du fond de l'âme les entrepreneurs de bains de mer; mais le soleil ne peut contenter tout le monde et les directeurs de théâtre.
Somme toute, on peut juger, par ce peu de détails, que la vie des bains, à Ostende, n'offre pas de ces jouissances irritantes, de ces amusements de haut goût, qui la relèvent et l'assaisonnent en certains séjours d'eaux thermales. Elle est douce et simple, plutôt que somptueuse et raffinée, appropriée du reste aux besoins et aux tendances des baigneurs germaniques et flamands, qui ne paraissent pas tenir prodigieusement à être amusés, et se tiennent pour satisfaits d'une promenade sur la plage, d'une pipe fumée au Casino, de la lecture approfondie de YAllgemcineZdtumj et de ses quatre suppléments, d'un assez bon dîner, et qui serait meilleur s'il n'était infecté de toutes les muscades et la cannelle des Molluques, d'une ou plusieurs pintes de bière, et du sommeil pesant qu'assure à l'homme vertueux cette quotidienne succession de plaisirs sages et mesurés.
«l'ai souvent entendu à Dieppe les baigneurs se plaindre amèrement qu'il ne fût pas possible d'y faire une promenade en mer, et que ni bateaux à vapeur ni canots ne fussent affectés à ce service de plaisance. C'est une contrariété qu'ils n'éprouvent pas a Ostende. L'industrie du canotier est tellement là en honneur, que l'on ne saurait faire dix pas sur la plage sans être abordé, harcelé, obstinément suivi par une troupe d'indigènes en chapeaux cirés, qui, à toute force, prétendent vous faire les bonneurs de leurs parages et vous supplient de disposer de leurs
OSTENDE. 145 avirons, de leurs bras et de leur barque, toujours tout à votre service, prêts à vous transporter au large, Je long des côtes, en Hollande, en Angleterre même, partout où le eapriee de monsieur ['étranger voudra faire tourner la barre. Il faut être doué d'un rare entêtement ou redouter singulièrement le mal de mer pour ne pas, tôt ou tard, amener pavillon et se laisser traîner en dérive par ces oautoniers plus qu'obstinés. J'avais victorieusement résisté à leurs offres si engageantes et je me flattais déjà d'achever sans nausées ma saison de bain; mais cette confiance ne fut pas de longue durée, et tout mon héroïsme faiblit devant les instances câlines, burlesques et surtout pressantes d'un vieux loup de mer aux mains duquel je délie plus habile que moi d'échapper, et qui pourrait certes chanter à bon droit, comme le vieux Caron, le célèbre refrain de Topera d'Orphée : Il faut passer dans ma barque!... Le l'ait est que, bon gré, nia) gré, je dus passer dans celle du brave Antoine Schaleher : c'est le nom de mon matelot.
Ce digne homme, qui a servi dans la marine hollandaise quelque vingt ans, et a par conséquent beaucoup vu, se pique d'avoir encore plus retenu, et prétend particulièrement posséder la langue française, qu'il manie, au reste, avec une verve de loquacité peu commune. J'ignore si je dois aux souvenirs du flamand, sa langue maternelle, ou aux réminiscences de la vie maritime, l'extrême et affectueuse familiarité dont il m'honore. Toujours est-il qu'il me tutoie avec toutes les formes du plus profond respect et sans cesser de m'appeler monsieur à toute occasion, ce qui ne laisse pas de former une assez plaisante antithèse et donne à son jargon un tour original et imprévu.
— Allons, viens, monsieur, me dit-il en m'attirant amicalement par l'habit du côté de sa barque; viens faire une promenade en mer; le temps est beau; tu ne peux pas souhaiter une meilleure brise.
Je me défends, ou, pour mieux dire, je m'excuse d'accepter son aimable proposition, étant sujet au mal de mer.
— Alors, puisque tu crains les maux de cœur, viens tout de même, dit-il sans se déconcerter, nous n'irons pas en mer aujourd'hui.
, — Et où donc?
— Sois tranquille! je vais te mener voir le port, les bassins, les écluses, le canal, le brick, le parc aux huîtres, le parc aux homards, etc., etc. C'est fort curieux, cela, au moins! Je te montrerai tout; allons, viens!
Impossible de résister à un programme si tentant. Nous partons donc : Schatcher défait ^es avirons, et nous cinglons à petite vitesse vers les bassins, le port, et toutes les curiosités annoncées.
Nous abordons d'abord à l'une de ces huitrières fameuses en possession de défrayer les déjeuners fins de l'Europe, et qui à elles seules portent si haut la popularité d'Ostende. Il est remarquable, au surplus, que les parages de cette ville ne produisent pas une seule huître. C'est d'Angleterre qu'on extrait ces mollusques si estimés, qui, pour atteindre à tout leur degré de saveur et d'embonpoint, ont besoin, comme le vin de Bordeaux, d'être dépaysés et de passer la mer. Quand elles arrivent d'Angleterre, les huîtres sont chétives, malingres; elles ont le spleen apparemment. Après un court séjour dans les parcs d'Ostende, elles recouvrent la santé, l'appétit el la belle humeur. C'est le triomphe de l'hygiène dans ses rapports avec Je genre intéressant de la conchyliologie. Rien n'est simple, au sur]