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C'est sur la digue que se confondent et se rencontrent à toute heure du jour les baigneurs. De toutes les plages thermales, Ostende est sans contredit celle dont il est le plus exact de dire qu'on y vit au bord de la mer. Les environs de la ville, dénués d'intérêt, n'offrant pas le moindre prétexte à excursion, c'est sur cette chaussée, longue de trois cents pas sur sept ou huit en largeur, que se réfugie et se concentre tout le mouvement des baigneurs. C'est là que du matin au soir ils stationnent, fument, causent, boivent, contemplent, lisent, et se livrent à la promenade précipitée que le besoin de réaction nécessite au sortir du bain. L'infinie variété de la mer dans son apparente monotonie peut seule rendre vraisemblable et possible un mode d'existence el de locomotion si immuable. Tantôt elle vient battre les pierres bleues de la digue, grondant avec furie et lançant ses flots jaunâtres ou blancs d'écume à l'escalade de ce rempart, tantôt elle se retire au loin, comme sentant son impuissance à détruire l'ouvrage des hommes, ou, pour mieux dire, à dépasser les limites tracées par Dieu. Elle laisse alors à découvert une plage merveilleuse, unie comme l'allée sablée d'un parc anglais irréprochable, douce, moelleuse, lustrée comme une étoffe de soie, et pourtant d'une consistance inébranlable sous le pied. La foule des enfants et des baigneurs eux-mêmes se hâte de l'envahir avec des cris joveux, jusqu'à ce que le retour du flot vienne circonvenir la chaussée d'un nouveau blocus maritime. Ces journées uniformes ont, moins le mal de mer, une grande analogie avec la vie de bord. En effet, les baigneurs, parqués sur leur éternelle chaussée, peuvent, sans grand effort d'imagination, se croire sur le pont d'un navire, et leur perpétuel va-et-vient dans cet étroit domaine rappelle assez les trois ou quatre lieues par
jour qu'en fumant leur pipe les marins trouvent communément à faire du gaillard d'arrière au gaillard d'avant. Cette immobilité active et cette vie semi-nautique, semicontemplative, suffiraient difficilement, je pense, à défrayer d'émotions et de jouissances un Parisien ; c'est peut-être une des raisons pour lesquelles on trouve à Os-, tende si peu de nos compatriotes ; mais les Allemands et les Flamands sont de meilleure composition et s'amusent patiemment.
A l'extrémité est de la digue, celle qui fait face au chenal formant l'entrée du port, sans cesse animé par des barques de pêcheurs, des canots de plaisance et les paquebots britanniques qui gagnent ou quittent la haute mer, s'élève le phare d'Ostende, un pilier gigantesque, dont le fût svelte disparaît à demi sous une construction adossée à sa base, contrairement aux règles de l'art et de la perspective, mais adaptée en revanche au goût et calculée pour le plaisir des baigneurs, qui se soucient peu de la ligne droite on brisée, et font bon marché d'un hiatus architectural, moyennant qu'ils trouvent leur compte à ce péché fort véniel. Cet édifice parasite n'est autre que le Cercle du Phare, établissement mixte et de grande ressource, où Ton trouve à la fois un restaurant, un café, une salle de danse et un cabinet de lecture fort approvisionné de gazettes belges, anglaises et allemandes, mais fort peu de journaux français. Un modique prix d'abonnement donne droit d'entrée dans ce cénacle littéraire et gastronomique pour le mois, la semaine ou même la journée. Tout auprès du Cercle est situé le Pavillon royal ou pavillon Hamers, autre restaurant, autre café, dont l'abord n'est assujetti à aucune rétribution, et que décore la statue colossale de sainte Espérance, la patronne des matelots, s'appuyant
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d'une main sur son ancre, de Vautre tenant une palme, et levant naturellement sa tete vers le ciel, pôle magnétique de la vertu théologale qu'elle symbolise et dont elle est la filleule. Cette grossière statue de pierre coloriée est en grande vénération parmi les marins de la côte, et ils lui rendent hommage à leur façon, en venant s'attabler aux pieds de la sainte, et en lui envoyant pour encens la fumée de leurs pipes d'écume de mer et les vapeurs gazeuses du faro, du lambick ou de la bière de Louvain. Tous ces restaurants sont montés à l'instar de ceux de Paris, et ils en reproduisent fidèlement la carte à l'endroit des colonnes de chiffres ; mais là se borne la ressemblance. Entre les deux établissements, des libraires et des marchands de coquillages exotiques dressent leurs étalages en plein vent. De l'autre côté de la chaussée, celui qui regarde la mer, des haies de chaises appuyées au garde-fou reçoivent du matin au soir, mais surtout dans l'après-midi, une multitude contemplative, heureuse de reposer et de tromper ainsi son oisiveté ambulante. Les femmes devisent en s'occupant de quelques travaux d'aiguille: les hommes fument, jouent ou boivent. Les promeneurs passent et repassent entre les deux rangées de chaises et de tables, comme au boulevard, devant le Café de Paris, et tous, humant avec délices la salutaire brise marine dont la Faculté recommande de se saturer les poumons, se recueillent, quand vient le soir, dans une muette admiration à laquelle ne peuvent échapper les âmes les plus prosaïques, devant les splendeurs d'une marine qu'éclaire un beau soleil couchant.
La plage d'Ostende est admirable d'égalité, de douceur et de solidité. Le flot y déferle avec force; mais, comme il n'existe que peu de courants sur cette grève privilégiée, et que d'ailleurs le voisinage des jetées en
amortit la violence, l'exercice si salutaire de la natation ne présente aucun danger sur cette côte, et les secousses des laines n'ont d'autre effet que d'ajouter un très-puissant auxiliaire à l'action médicale du bain. On ne saurait non plus trop louer le service de cet établissement thermal. Le zèle, la promptitude et la ponctualité des employés sont exemplaires. Le prix du bain, voiture et costume compris, est d'une modicité extrême, et il est regrettable que cetl° modération ne s'étende pas à tous les objets de la vie, que l'affluence des étrangers a singulièrement fait renchérir à Ostende depuis ces dernières années.
Il est, je crois, peu de séjours plus salubres que cette ville, malgré le luxe de murailles qui la compriment de façon à l'étouffer, si l'air impétueux, frais et vivifiant, qui souffle sur cette côte, ne savait rompre ce cordon antisanitaire de bastions et de contrescarpes, et se frayer un ample passage jusqu'au cœur de la cité emprisonnée. Tous les visages respirent la santé; les femmes, roses, florissantes et réjouies, sont les splendides incarnations du type qu'idolâtrait Rubens. Les hommes sont grands et vigoureux. Sur cent personnes qui meurent en moyenne à Ostende, on n'en compte pas deux phthisiques. A Paris, si je ne me trompe, la proportion est d'un tiers. Le bien-être corporel réagit puissamment sur le reste de l'existence, et la santé n'est pas seulement un bienfait, mais un capital. Aussi 1 aisance, et, si ce n'est la gaieté, le contentement et la quiétude, paraissent-ils universellement régner parmi les habitants d'Ostende. Cela n'empêche pas un grand nombre de pauvres d'errer sans cesse par la ville, et particulièrement sur la digue, implorant l'aumône étrangère dans leur propre pays, ce qui est, à mon sens, la plus dure, la plus cruelle humiliation où l'homme puisse s'abaisser. Les
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étrangers n'ont garde de la leur refuser, et la leur font môme abondante, tout en se reprochant peut-être au fond de l'àme d'épancher ainsi leurs largesses sur des pauvres si bien portants. Mais ces pauvres, dignes rejetons de In gueuserie espagnole, font de la mendicité, je oe dis pas seulement une profession, mais un art. Ils ont pour attendrir le passant des discours et des mines irrésistibles, et Ton se ruinerait volontiers en gros sous, rien que pour jouir de leur physionomie radieuse, de leurs remercîments pleins d'effusion, et du geste véritablement gracieux avec lequel ces grands artistes portent leur propre main à leurs lèvres et la baisent avec ferveur, avant de la tendre pour l'aumône qu'ils y savent si bien faire tomber.
Les marchands eux-mêmes, dans les rapports qu'ils ont avec les étrangers, rendent les mêmes honneurs et au divin métal et à ses heureux possesseurs.
— Je vous remercie bien, monsieur, de votre bonté! disent-ils avec un élan de gratitude qui va à L'âme, en recevant leur payement, comme s'il y avait disparité dans rechange et si le numéraire qu'ils reçoivent était hors de toute proportion avec la valeur des objets qu'ils fournissent à l'acheteur.
Et, en effet, ils ont raison; car l'argent vaut toutes marchandises, et, par conséquent, mieux que toutes; mais est-il beaucoup de vendeurs qui se rendent ainsi justice?
Comme toutes les villes de Belgique, Ostende possède nécessairement son Casino, où les baigneurs se mêlent aux habitants le soir, en quittant le bord de la mer. Cet étai 'cernent est situé à l'hôtel de ville, sur la grande place, , ;i est voisine de la plage. On y trouve un grand nombre de journaux, des revues, un café, un estaminet, et les étrangers y sont admis facilement sur la présentation d'un
membre habitant de la ville. C'est d'ordinaire le propriétaire de l'hôtel où l'on a pris quartier qui se charge spontanément de faire inscrire ses pensionnaires sur le registre du cercle, toujours libéralement ouvert à chaque nouveau nom moyennant ce patronage un peu banal. Cette hospitalité facile et bienveillante, et, je me plais à ajouter — aussi désintéressée que possible (les étrangers étant admis sans rétribution aucune durant les dix ou quinze premiers jours au moins), est pour eux, il faut l'avouer, une ressource précieuse dans une ville fermée, peu vivante, sans monuments ni environs. Du Casino dépend une salle de bal, où des soirées de danse réunissent la population mixte des citadins et des baigneurs, une ou deux fois dans la semaine. Quelques virtuoses ambulants y donnent aussi des concerts. J'ai eu naturellement le désir d'assister à l'une des solennités dansantes de la saison dernière, et j'avouerai que les splendeurs ne m'en ont pas paru au niveau de la prospérité ni de l'importance d'un établissement tel que celui d'Ostende. Il est vrai qu'alors la saison approchait de son terme et que la ville commençait à se dépeupler. Les indigènes, auxquels j'exprimais ma surprise de voir une fête si peu animée, m'ont juré que les précédentes avaient été bien plus brillantes. Je doute, toutefois, qu'elles aient pu jamais rivaliser avec les belles réunions qu'offrent aux mêmes époques les célèbres salons de conversation d'Allemagne, et même de quelques eaux françaises. La salle de bal est vaste, fort bien éclairée, mais d'une simplicité qui m'a paru par trop provinciale et maritime. Des tentures de calicot rouge ne sont point une décoration appropriée au lieu de plaisir d'une foule choisie et élégante. L'orchestre est plus nombreux qu'habile, et plus bruyant qu'harmonieux. Les danses sont fort