‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 22 sur 50 · VIC11 Y · texte numérisé non relu

VIC11 Y

inspecteurs peuvent seuls autoriser l'usage des bains, ce qui annule toute concurrence et assure aux titulaires des bénéfices considérables. Il faut donc passer par leurs mains; et, comme l'aftluence est grande, qu'ils ont à donner certains jours des consultations par centaines, il en résulte que les malades sont, dans notre opinion du moins, observés trop légèrement.

Ce n'est pas le tout que se faire délivrer un ordre de bain : reste à obtenir une baignoire; et c'est ici que commence une nouvelle série de manœuvres diplomatiques, qui n'est le plus souvent couronnée de succès qu'après une semaine au moins. En attendant, on est baigneur surnuméraire, de même qu'on a été commensal aspirant de Guillermen ou de Cornil. Il faut saisir au vol une baignoire vacante par suite de l'inexactitude de quelque malade en pied, jusqu'à ce que le chef baigneur, touché de vos peines et de votre persévérance, daigne vous conférer enfin le grade et le peignoir de baigneur titulaire. Dès ce jour, vous avez une heure et un numéro de baignoire Homme heureux! 11 est vrai qu'il vous faut d'ordinaire acheter cet avantage inappréciable parla vigilance du coq. « A demain matin trois heures, » vous dit le chef baigneur avec son plus gracieux sourire.

— Trois heures! grand Dieu!

— Eh! oui, sans doute! si l'on ne commençait pas avant l'aube, jamais, avec les quatre-vingts baignoires que possède l'établissement, on ne pourrait suffire à abluer tout le monde.

Il importe donc au plus haut degré d'être matinal à Vichy. A trois heures, une partie de la population exotique est déjà sur pied : les paresseux se lèvent à cinq- Le bain du matin étant spécialement recommandé comme plus

actif, c'est par là d'habitude que commence la journée. Il dure une heure, montre en main. Un coup de cloche vous ordonne d'avoir à vous déshabiller; à un second coup, il faut s'arracher aux tièdes embrassements de la naïade thermale, et faire place nette pour la série suivante.

Après le bain, il s'agit déboire, de demi-heure en demiheure, trois, quatre, cinq, six, et quelquefois jusqu'à dix ou douze verres d'eau minérale, en arpentant dans l'intervalle la promenade qui conduit de l'établissement à la fontaine Rosalie, ou de celle-ci aux Célestins. La marche et l'inspiration de l'air matinal, voilà deux puissants auxiliaires de l'action des eaux. Aussi, est-ce un curieux spectacle pour un indolent citadin que l'animation quotidienne de cette promenade, à l'heure indue où les laitières et les porteurs de journaux peuplent seuls, parmi nous, le Paris géant qui sommeille. De jeunes et frais visages, qu'envient non sans raison les mystérieuses alcôves, battent déjà l'estrade en capotes de satin et en robes de poultde-soie. C'est qu'il s'agit de supporter l'inspection des gentilshommes, qui abondent à Vichy, nous l'avons dit plus haut, et qui, eux aussi, ont arboré le négligé galant à la dernière mode, l'habit à carreaux dénué de basques, la veste et la culotte du même, le tout couronné par le feutre gris à larges bords que portaient les raffinés du temps de Louis X1IÏ. Ce mélange mi-parti Bassompierre et Mabille ne laisse pas d'être réjouissant.

A dix heures précises, nouvelles cloches agitées dans tous les hôtels, c'est-à-dire dans toutes les maisons. C'est un carillon qui éclipse singulièrement celui de Dunkerque. Tout Vichy déjeune comme un seul homme; et Dieu sait quels crotoniens appétits se donnent carrière, aiguisés par la promenade, l'air du matin et l'action singulièrement

stimulante des eaux thermales. On ne mange pas, on dévore. Les médecins font des efforts incroyables pour modérer la fougue gastronomique de leurs malades; mais ils y réussissent bien mal. C'est là un écueil contre lequel il est bon toutefois de prémunir les néophytes. L'appétit insatiable, développé par le gaz et le bi-carbonate de soude, n'est salutaire et profitable qu'à la condition expresse de ne pas l'user jusqu'au bout. Experto crede...

Après le déjeuner, on va faire un bout de toilette pour se produire au salon ou à la promenade. Les exercices hygiéniques étant à peu près terminés, il faut songer un peu aux plaisirs. C'est ce dont chacun a l'habitude de s'acquitter consciencieusement. La distraction est nécessaire : il y a ordre de s'amuser comme chez le sultan Schahabaham. Les joueurs font dresser la table de whist. Là-bas, on se rassemble en rond sous prétexte d'ouvrages à l'aiguille, et on s'occupe du prochain. On va faire une partie de billard, ou fumer un cigare sous les grands arbres. Il y a un tir au pistolet. On trouve à rétablissement tous les journaux et les revues. Si l'on a quelques louis de trop, on peut prier madame Strauss de vous montrer son cabinet de peintures et de curiosités; et il est rare qu'on ne trouve pas l'occasion de se séparer, avec un plaisir tout philosophique, de cette superfluité. Vers midi ou une heure, on monte en calèche, en landau, en tilbury, à cheval, à âne, pour aller visiter les sites et les châteaux du voisinage. On improvise dans chaque hôtel des cavalcades générales; il y a des chevaux de manège; mais, le plus souvent, on se contente de la monture de Balaam, fort en crédit dans la contrée.

Les eaux de Vichy sont certainement les eaux les plus polkantes de France. Il faudrait graver sur l'antique

porte de la ville ce que Ton écrivit jadis sur les ruines de la Bastille : Ici Von danse. Le cotillon-morbus y semble la seule maladie régnante. Nous n'avons pas mémoire d'avoir jamais assisté, même en plein temps de carnaval, au cœur des plus fougueux hivers, à pareille dansomanie. Ce n'est point assez de danser chaque soir au salon de conversation et dans les principaux hôtels; des matinées polkantes sont instituées aussi : le quadrille, relégué au nombre des vieilleries antédiluviennes, voit pâlir son avant-deux et sa classique pastourelle devant les danses plus vives et plus accentuées qu'a vu naître le dernier règne.

Vichy, toutefois, diffère de beaucoup d'eaux thermales, en ce que le nombre des malades y est assez considérable et la nature des affections assez grave pour motiver dans le régime de ce séjour une certaine sévérité hygiénique. Les malades sont tenus de se lever matin pour aller prendre et rendre leurs eaux, absolument comme au bon temps de madame de Sévigné. On n'y passe point les nuits au bal, mais seulement la moitié des nuits; on n'y joue point un jeu d'enfer : les princesses parisiennes, si nombreuses à Spa et à Bade, ne se risquent point à Vichy et n'y seraient point tolérées. En un mot, les eaux de Vichy sont honnêtes et recommandables entre toutes : si l'on n'y goûte point les jouissances effrénées des salons d'outre- Rhin, on y savoure des voluptés plus délicates, assaisonnées par la morale et couronnées par la santé.

Quoique le pays soit assez plat, mal boisé, assez peu pittoresque en somme, n'en déplaise à l'enthousiasme de madame de Sévigné et aux épanchements lyriques de Fléchier, quelques points sont dignes d'être vus et méritent une mention spéciale.

Il faut citer d'abord le château d'Effiat, berceau de

VICHY. 175 Cinq-Mars, dont les propriétaires actuels ont eu le bon goût de conserver et de restaurer les vieilles tentures, les lambris de chêne sculpté et le sévère ameublement; et celui de Randan, admirable résidence de madame la princesse Adélaïde, entouré d'un parc princier et situé à l'entrée de cette belle Limagne que couronnent et dominent , du fond de l'horizon, les montagnes du Puy-de-Dôme, à la croupe arrondie et bosselée comme celle d'un gigantesque dromadaire.

Randan, qui fut dans l'origine un monastère bénédictin, a appartenu successivement aux maisons de Polignac, de la Rochefoucauld, de Foix, de Lorges, et enfin au duc de Choiseul, de qui la sœur du dernier roi l'acquit en 1822. Cette princesse a considérablement embelli et augmenté ce domaine, où elle avait l'habitude de passer, tous les étés, quelques semaines. Le château, flanqué d'une grosse tour ronde, ne manque pas de caractère; il est très-simplement meublé, mais il renferme des tableaux de prix. On voit dans la chapelle, attenante au château par une galerie découverte, une assez curieuse peinture : c'est un Martyre de sainte Dorothée, pour lequel ont posé madame de Genlis et ses trois augustes élèves, le duc de Chartres (Louis-Philippe ), alors âgé de douze ou quinze ans, et ses deux frères puînés. La sainte, un peu douteuse, se présente sous les traits de l'auteur des Annales de la vertu.

Il y a encore les vieux châteaux de Billy, de Russet et de Maumont. On gagne ce dernier par un pont suspendu sur l'Allier, qu'à sa pile et à ses piliers gothiques on serait tenté de prendre d'abord pour un ouvrage du treizième siècle; mais il n'y a que les architectes modernes pour faire des ponts si moyen âge. Celui-là porte le millé-

. sime de 184-5 : son auteur est M. Adolphe Boulland, ingénieur civil, au talent et au goût duquel cette construction fait honneur. C'est un joli petit pastiche, qui s'harmonise on ne peut mieux avec le château de Maumont, auquel il donne accès, et dont il est, pour ainsi dire, le pont-levis sur un fossé qu'on nomme l'Ailier.

La côte Saint-Amand, la Montagne-Verte, les bords du Sichon, délicieuse petite rivière, le Saut de la chèvre et la cascade du Jour saillant offrent d'autres buts de promenade aux buveurs avides d'excursions. Enfin, quand on a tout épuisé, reste la ressource première et dernière d'aller à Cusset, sous prétexte de renouveler sa provision de cigares ou tout autre, ou même sans prétexte. On va de Vichy à Cusset comme de Londres à Greenwich ou de Paris à Saint Germain. 11 n'y a pas de chemin de fer; mais il y a des ânes, ce qui égalise les distances. Cusset est l'un des chefs-lieux de l'arrondissement de la Palisse, qui a le malheur d'en compter deux, La sous-préfecture et la recette particulière sont à la Palisse ; mais Cusset, jaloux, a réclamé et obtenu le tribunal. Cusset est une petite ville endormie au fond d'un vallon, qui se figure qu'elle existe, mais, en réalité, ne s'éveille à la vie que pendant les trois mois de la saison des eaux. Alors Cusset est envahi par Vichy, et réciproquement. Les élégantes du lieu, intrépides danseuses, toujours les premières au bal et les dernières, font feu de toutes lleurs et de toutes guipures pour lutter, au salon de conversation, avec les lionnes de passage: Quelques-unes le font sans trop de désavantage. Hélas ! on n'en peut dire autant des cavaliers. Puis, à la fin d'août, quand les derniers baigneurs apprêtent la malle du départ, quand le dernier trio de la dernière polka a expiré sons l'archet de Strauss, Cusset remet son bonnet

de nuit et sommeille de nouveau jusqu'à l'année suivante. Pour Cusset, la saison thermale est un conte des Mille et une Nuits, qui se termine par celui de la Belle au bois dormant.

Retournons à Vichy, où nous rappellent d'ailleurs les mille cloches du dîner. A cinq heures précises, sont servies des tables pantagruéliques, dans d'immenses salles à manger où se pressent jusqu'à cinquante, soixante, et même cent convives. L'appétit du soir ne le cède aucunement à celui du matin. On mange trop et trop vite : il semble qu'on soit sur un radeau de la Méduse. La nourriture est peu recherchée, peu variée, mais abondante. Le déjeuner se sert en ambigu ; au dîner, il n'y a qu'un seul service et les assiettes de dessert, nombreuses comme en un repas de noces. En trois quarts d'heure, tout est dit. Après le dîner, il faut aller s'habiller pour la promenade, en attendant le concert du soir, ou l'un des bals qui se succèdent sans interruption, soit au salon, soit dans les principaux hôtels.

C'est ici le lieu de constater les embellissements importants et les améliorations qu'a reçus, depuis peu, l'établissement. Les cabinets de bain, repeints, remis à neuf, revêtus de lambris de porcelaine qui les mettent à l'abri des concrétions salines, munis de parquets, au lieu d'un humide carreau, ont reçu, avec un mobilier plus approprié aux habitudes élégantes des buveurs d'eau, des baignoires en cuivre étamé, à la place des auges sordides en bois ou en pierre où coulait précédemment l'eau minérale. C'est là un grand progrès sans doute : mais le nombre des baignoires a surtout besoin d'être augmenté, en face d'une affluence de malades qui suit une progression inouïe. Faute d'une quantité suffisante d'eau thermale, on est

obligé de couper, par tiers ou par moitié, les bains d'eau de rivière, et cependant on laisse se perdre toute la nuit les eaux du grand puits, parce qu'on manque d'un réservoir pour l'approvisionnement du jour.

11 y a quelques années, le salon de l'établissement était à peu près abandonné. Au sortir des eaux d'Aix, M.Strauss en a pris la direction ; il a y rappelé la foule, et voilà que peu après il a fallu agrandir ce même salon, insuffisant à loger tous ses habitués.

Un cabinet de jeu, un autre pour les journaux, un salon pour les dames, une salle de billard, et une vaste galerie ouvrant sur la façade du jardin et servant'de salle de bal, voilà de quoi se composait naguère encore le salon de l'établissement. Au milieu de cette galerie, où naguère nous avons vu des réunions si brillantes, et qui, aujourd'hui, n'est plus, pour ainsi dire, qu'une salle des Pas- Perdus, s'ouvre une suite de nouveaux salons percés dans le bâtiment intérieur, et pouvant être réunis ou séparés à l'aide de cloisons mobiles. Toutes ces salles sont reliées entre elles par une vaste rotonde destinée aux bals et aux concerts, au delà de laquelle ont été établis une bibliothèque et un salon d'exposition permanente pour les tableaux et objets d'art.

L'agrandissement du salon a entraîné l'accroissement du personnel harmonique de M. Strauss, qui, de six musiciens dont il se composait dans l'origine, s'est élevé à quinze ou vingt. Tout le monde connaît ce merveilleux orchestre de danse qui concourt chaque hiver à faire polker tout Paris. Tout le monde connaît aussi le talent de compositeur de M. Strauss, et pourrait au besoin chanter ses valses pour les avoir cent fois dansées. Nous n'ajouterons donc rien à sa renommée, en disant qu'il est le dign<j

frère et émule en Euterpe de son homonyme de Vienne. Soit comme musicien, soit comme imprésario, il a bien mérité de Vichy.

La vaste et belle promenade, plantée de tilleuls et de platanes, qui fait face à rétablissement et conduit à la source de l'hôpital, appelle aussi de considérables et nécessaires embellissements; elle n'a d'un jardin que le nom. Ses plates-bandes n'offrent à l'œil qu'un fond sablonneux hérissé de mauvaises herbes ; et ses pelouses dépourvues de clôtures, outrageusement foulées aux pieds par les promeneurs, présentent, à peine juillet venu, l'aspect rechigné et incongru d'une immense perruque de chiendent.

Le nécessaire résultat des améliorations orchestrales et autres apportées au salon de l'établissement a été dé doubler l'ardeur de danse, la frénésie de plaisir qui possèdent cette réunion maladive et aristocratique qu'on nomme les baigneurs de Vichy. Strauss et Cellarius, — qui prend depuis quelques années son quartier d'été dans cette véritable capitale du Bourbonnais, où il a ouvert un cours de mazurka et de valse suivi avec assiduité par les grandes dames et les gentilshommes buveurs d'eau, — ont, il faut le dire, beaucoup contrecarré les ordonnances de la faculté. Aussi chaque jour de nouveaux bals s'organisent-ils par souscription dans les quatre ou cinq grands hôtels qui se partagent l'élite des baigneurs. Comment se concilie ce système de veilles et de fatigues quotidiennes avec l'obligation impérieuse d'être matinal? Je ne sais trop : ce genre de vie se supporte encore assez bien, du moins en apparence, grâce à la surexcitation du plaisir et surtout à la tonicité des eaux; mais, comme tout se paye ici-bas, je crains fort que plus d'un brillant coryphée des fêtes de

Vichy ne quitte les eaux un peu plus malade qu'il n'y était venu.

11 est temps de donner au lecteur quelques détails sur les diverses sources minérales, leur composition et leurs principales vertus, en tenant compte des controverses auxquelles donnent lieu quelques-unes de leurs diverses propriétés, et dont nous n'avons pas qualité pour nous faire juge.

Les sources de Vichy sont au nombre de cinq principales. La plus considérable est celle du Grand-Puits carré, qui est située sous la galerie nord de l'établissement, dont la température est la plus élevée, et qui alimente en grande partie les baignoires et les douches.

La Grande-Grille, située à l'extrémité de la même galerie nord, concourt aussi à l'alimentation des réservoirs. C'est, avec la source de l'hôpital, celle dont il se consomme et expédie au dehors la plus grande quantité d'eau.

A côté de la Grande-Grille, on voit s'élever les eaux du Petit-Puits ou Puits Chomel, qui ne s'emploient qu'en boissons, et dont la température est assez élevée.

La Fontaine Rosalie ou Source de V Hôpital est située près du vieux Vichy, sur la place de l'Hôpital, à l'extrémité du jardin que domine l'établissement. Ses eaux sont reçues dans un bassin circulaire entouré d'une grille, et c'est là que se porte habituellement la plus grande affluence de buveurs. Cette fontaine dessert l'hôpital, où il a été établi quelques baignoires et quelques appareils ù douches. Ses eaux conviennent particulièrement pour le traitement des maladies de foie et des inflammations chroniques de l'intestin.

VICII V. 179 Enfin, près dos bords de l'Allier, sur l'emplacement qu'occupait l'ancien couvent de ce nom, on voit sourdre à la base d'un grand rocher calcaire un mince filet d'eau, qui est la source des Célestins. C'est celle à laquelle s'abreuvent presque exclusivement les goutteux et les calçuleux, pour lesquels un pavillon d'attente a été élevé prés delà source, les malades de cette catégorie pouvant difficilement se livrer à la locomotion que les médecins recommandent de pratiquer, à titre d'entracte, pendant l'absorption des eaux.

Deux autres sources sont situées sur la route deCusset : l'une est la Source des Acacias, à laquelle on donne aussi le nom peu noble de Fontaine des Galeux. La seconde a reçu le nom de M. Lucas, prédécesseur de M. Prunelle dans le poste de médecin inspecteur des eaux. Ces deux sources sont peu abondantes , et on en fait rarement usage.

Les eaux de toutes ces sources présentent, avec une base et un caractère communs, des variations assez importantes de volume, de température et même de composition.

C'est ainsi que, quant au volume, le Grand-Puits carré fournit ou fournissait du moins, il y a quelques années, cent soixante-douze mille mètres cubes de liquide par heure, tandis que le produit des Célestins n'était que de cinquante mètres cubes. Depuis peu, les frères Brosson, propriétaires du domaine d'Hauterive, près Vichy, ayant fait forer sur leurs terrains des puits qui ont fourni une eau minérale identique à celle dont nous venons de parler, le volume des sources de Vichy a notablement diminué, et on a supposé, non sans de grandes apparences de fondement, que ce déchet ne pouvait être attribué qu'aux

sondes artésiennes employées par les frères Brosson. L'administration s'est émue, et une instance en suppression des puits forés dans Je voisinage a été engagée contre MM. Brosson, qui, de leur côté, sans nier absolument l'influence qu'aurait pu avoir ce forage sur la diminution des sources de Vichy, et en l'absence de toute législation spéciale, se prétendent dans leur droit, en ce que le sondage a été effectué sur leurs terrains. Une ordonnance de référé a ordonné la fermeture provisoire des puits Brosson, par l'apposition d'une bonde. L'affaire en reste là, et dans ce conflit il est bien urgent qu'une loi intervienne enfin pour régler l'aménagement des eaux thermales et le périmètre dans lequel il sera interdit de percer les terrains avoisinants.

La différence de température entre les diverses sources n'est guère moindre que celle du volume. Ainsi la chaleur moyenne des eaux du Grand-Puits est de près de quarante-cinq degrés centigrades, tandis que celle des Célestins n'est que de dix-neuf degrés soixante -quinze centièmes.

Toutes ces sources, qui sont limpides, incolores en sortant de terre, prennent à l'air une teinte verdâtre, trèssensible dans le bassin de Y Hôpital, où les eaux sont en grande masse, et qui paraît due à la présence d'une matière verte organique en suspension. Elles dégagent toutes, par bulles plus ou moins abondantes, suivant leur degré de température, un gaz acide carbonique, mêlé d'une certaine quantité d'air atmosphérique plus oxygéné que l'air ambiant. C'est sans doute à ce mélange gazeux que les eaux minérales de Vichy doivent une grande portion des qualités stimulantes qui les rendent si énergiques. Aussi remarque-t-on une bien grande différence dans l'effet des

eaux bues sur place, ou transportées au loin, à des prix qu'il n'est malheureusement pas donné aux modiques bourses d'atteindre.

La composition de ces eaux est uniforme, sauf quelques variations de quantité dans les différentes sources. Le carbonate de soude, qui en fait la base, leur donne ces propriétés alcalines qui les distinguent entre toutes. La substance qui y prédomine le plus ensuite est le muriate de soude, ou sel marin, commun à la plupart des eaux minérales. Le sulfate de soude, ou sel de dauber, s'y montre également en quantité notable. Viennent ensuite le carbonate de chaux, le carbonate de magnésie, ce dernier à dose peu élevée. Enfin les eaux contiennent, sans parler du mélange d'acide carbonique, d'azote et d'oxygène qu'on voit bouillonner à leur surface, de Yoxijde de fer, du silice, et quelques autres matières en quantités insignifiantes.

On voit que l'alcalinité est la qualité dominante de ces eaux. Elles agissent à la manière des remèdes altérants, c'est-à-dire qu'en se mêlant au sang et en pénétrant nos tissus elles modifient profondément, bien que d'une façon lente et à peine sensible d'abord, toutes les humeurs de l'organisme. C'est ainsi qu'elles neutralisent les acides de l'estomac et des diverses sécrétions, rendent le sang plus alcalin, c'est-à-dire plus lluide, et activent sa circulation, presque toujours très-ralentie sous l'empire des maladies chroniques.

C'est au traitement de ces maladies que conviennent particulièrement les eaux de Vichy, alors surtout qu'elles ont revêtu dans l'origine une forme plus ou moins inflammatoire. Il est reconnu que les affections de cette dernière nature entraînent toujours la tuméfaction et l'épaississe-

ment des parties qu elles ont envahies, c'est-à-dire ce que, dans l'ancienne médecine, on appelait des obstructions, faute de pouvoir définir le caractère de ces obstacles. Or l'albumine et la fibrine, qui forment la base de ces engorgements, étant solubles dans l'alcali, et le sang acquérant d'autre part une plus grande activité, on conçoit sans peine que, saturées sans cesse de liquide alcalin, les parties indurées finissent par s'amollir, diminuer de volume et se résoudre sous la simple action des eaux. 11 ne faut donc pas s'étonner que celles de Vicby fassent merveilles contre toute une catégorie de maladies presque toujours accompagnées d'engorgements, telles que les affections du foie, pour lesquelles elles sont spécifiques, celles de la rate, des ovaires, les métrites chroniques, les tumeurs du mésentère, et, enfin, les inflammations de V estomac et des intestins, où, sans qu'il y ait d'engorgement proprement dit, on remarque toujours, après un certain temps écoulé, une induration des tissus subjacents à la membrane muqueuse. 11 importe au plus haut degré que ces dernières maladies soient bien décidément passées de l'état aigu à l'état chronique : autrement, loin de les guérir, les eaux occasionneraient les plus graves désordres chez les malades qui en sont atteints et qui ne doivent, dans tous les cas, les prendre qu'avec mesure et circonspection.

Les eaux de Vichy réussissent encore contre le catarrhe vésical, les affections scrofuleuses et la chlorose ou pâles couleurs, dont tant de jeunes filles sont atteintes à l'époque de la puberté.

Enfin, les alcalis corrigeant les acides, les eaux de Vichy conviennent aussi parfaitement au traitement de la gravelle, notamment de la gravelle rouge, qui se compose d'acide urique. Sur ce point, pas de contestation. Mais M. Petit,

VJCJIY.

aujourd'hui médecin inspecteur, ayant remarqué une tirsgrande analogie entre la formation et les causes déterminantes de la gravelle et celles de la goutte, a pensé que les eaux de Vichy pourraient également opérer la cure de cette dernière maladie, et d'heureux résultats sont venus corroborer cette opinion. C'est sur ce point que M. Prunelle était spécialement en désaccord avec son ancien inspecteur adjoint. M. Prunelle concédait que les eaux peuvent apporter quelque soulagement aux malades qui souffrent d'une goutte interne; mais il les jugeait plus nuisibles qu'utiles dans les cas de goutte articulaire. Placés entre ces deux avis, les malheureux goutteux ont élevé leurs supplications jusqu'à l'Académie de médecine, à laquelle un de ses membres, M. Pâtissier, a fait un rapport favorable à l'opinion de M. Petit; mais qui, ne jugeant pas encore la question suffisamment étudiée, a évité de se prononcer, en déclarant seulement que « les faits observés permettaient au moins d'établir que les eaux de Vichy étaient plutôt utiles que nuisibles pour le traitement de la goutte. »

M. Petit pense également qu'il est possible, facile même, dans presque tous les cas, de guérir la pierre par le seul usage des eaux de Vichy prises en boissons et en bains; et il cite, à l'appui de cette opinion, diverses cures et expériences qui la rendent au moins très-plausible.

Telles sont les diverses maladies, bien différentes de nature et d'origine, auxquelles les eaux salines et alcalines de Vichy peuvent apporter, sinon toujours une guérison radicale, au moins un grand soulagement.

La durée delà saison des eaux, qui varie naturellement suivant la gravité des cas, est généralement de vingt à vingtcinq jours. Ce temps passe bien vite: à peine a4-on formé quelques relations pleines de charme, que l'heure du dé-

partarfîve, et il faut brusquement les rompre. On est amis intimes : on se quitte pour ne se revoir jamais, sans doute. Gela vaut peut-être mieux ainsi : on conserve toute la fraîcheur, toute l'illusion du souvenir; on évite les désenchantements tristes, amers ou prosaïques, que trop souvent l'avenir ne fait qu'apprêter aux gens de revue.

MX EN SAVOIE

Il y a trois Aix fameuses, toutes trois thermales, l une en Prusse, la capitale et le tombeau de Charlemagne ; l'autre en Provence, illustrée par les naïves réjouissances d'un vieil enfant couronné et les dynastiques douleurs de la veuve de Henri VI; la troisième, Aix en Savoie.

De ces trois, comme ville, la moins considérable est, sans contredit, la dernière. Aix la savoyarde ou la savoi- §ienne (euphémisme prétentieux et de nouvelle' introduction, que je repousse au nom de la vérité des origines et des langages-, qui nommera jamais l'admirable épisode du philosophe de Genève le vicaire savoisien?), Aix la savoyarde, dis-je, malgré sa filiation romaine, ses quartiers de noblesse antique, n'est qu'une petite ville, ou plutôt un gros bourg de trois ou quatre mille habitants tout au

plus, dont l'importance a cependant plus que triplé depuis

Mais, comme établissement thermal, nous ne craignons pas de le dire, Aix en Savoie prime et Aix-la-Chapelle et surtout Aix en Provence, qui n'offre, à dire vrai, que des sources d'eau chaude dépourvues de principe minéralisateur, et de magnifiques piscines, reste des thermes construits sub proconsule Sextio.

A douze ou quinze kilomètres de Chambéry, sur la route qui lie Genève à la première de ces deux villes, à l'extrémité d'une pittoresque vallée, profondément encaissée à droite par une chaîne non interrompue de collines au flanc desquelles s'étagent de gros hameaux ou des villages de la meilleure apparence, on trouve, sur une éminence, et à l'endroit où le vallon, s'élargïssant, forçant sa ceinture rocheuse, se contourne et se transforme en une façon de cirque ou de plaine mouvementée, bornée par les silhouettes lointaines de sommets déjà grandioses, on trouve, dis-je, à mi-sommet d'une colline, la ville d'Àix en Savoie.

Kl le n'est, à vrai dire, qu'une longue rue formant les limites de la grande route, à part toutefois quelques appendices latéraux et voies bâties adjacentes. On laisse à droite le Casino, où nous entrerons tout à l'heure; on arrive au grand trot sur une place oblongue et trapézoïde, le cœur et le centre de la cité, the heart of mid-Lothian, garnie de cafés et d'hôtels d'assez avenante apparence. Une rue débouchant de la place conduit sur un plan ascensionnel à l'établissement des bains, où nous ferons une visite. A l'autre extrémité de la place, celle par où se continue la route de Genève, on passe sous une arche semblable aux deux arceaux dont l'Odéon était autrefois accoté sur les rues Corneille et Molière. Là, une descente assez rapide

AÎX EJN SAVOIE. 187 conduit entre deux haies de maisons, bientôt plus rares, et bientôt après disparues dans une riante plaine ombragée de platanes et de peupliers gigantesques, bornée par les crrics aiguës qui environnent les Ilots limpides du Bourget.

Voilà tout Aix. Comme la plupart des villes thermales, elle est et demeure assoupie jusqu'aux environs d'avril. Elle se lève alors pour une veille brillante et ininterrompue jusqu'à la fin de septembre, où elle se rendort de nouveau comme la marmotte allobroge.

Ce qui fait sa fortune annuelle et croissante, c'est la rare possession, le deux fois heureux privilège d'eaux véritablement curatives, jaillissanl d'un sol poétique, attractif, sous un doux ciel, à deux pas des plus grandes merveilles d'une nature sans rivale.

Il ya peu d'années encore, Aix n'était que le rendezvous des baigneurs de l'ouest et du midi de la France, et du nord de la Péninsule; les beaux lyonnais y florissaient , et on les y nommait, si j'ai bonne mémoire, les dévorants, mot fatidique dans cette Savoie qu'un peu plus tard devaient envahir les voraces. Mais, depuis dix années que la mode des eaux passe de plus en plus dans les mœurs et que la médecine reconnaît le pouvoir empirique, mais constaté et quelquefois miraculeux, de cet agréable remède, Aix a pris des proportions pour ainsi dire européennes.

Nous applaudissons sans réserve à cette régénérescence; elle est de tout point méritée : nous Talions prouver tout à l'heure. Depuis le temps où s'élevait à Aix l'arc de Campanus, qu'on y voit encore aujourd'hui, où Rome s'y portait comme actuellement Londres, où la ville savoyarde (Hait successivement dénommée: Aqux Allobrogum, Aquse

Domitix et Aqux Gratianx, du nom de l'empereur Gratien, les réservoirs d'hygiène et de salubrité qu'elle contient n'ont pas cessé de faire couler et de répandre, inaltérables, la vie, la santé à pleins bords. Ce qui s'y passe aujourd'hui, le mouvement qui y rayonne, la restauration qui s'y fait, est donc de droit divin et appartient à cette nature de légitimité heureuse dont jamais secte politique ne contestera les bienfaits.

Les eaux thermales d'Aix jaillissent de deux sources : l'une dite de soufre; la seconde, iïalun, qui n'en contient pas une parcelle. Toutes les deux sont sulfureuses, mais la deuxième l'est à un degré bien moindre que la première; elle est potable et la saveur en est un peu acidulée ; d'où, sans doute, le sobriquet traditionnel que des chimistes peu experts lui ont attribué, et qui subsiste par les besoins du distinguo et la force de la routine.

L'eau de ces sources est d'une limpidité parfaite ; elles exhalent, la première surtout, un parfum d'œufs couvés assez désagréable, et la chaleur moyenne en est de quarante-cinq degrés centigrades.

Elle est administrée dans deux établissements : l'un dit Établissement royal, alimenté par les deux sources, et qui fut construit, en 1772, par Victor-Amédée III; l'autre, nommé Thermes Berthollet, du nom de l'illustre savant que nous devons à la Savoie, et dont les mânes doivent frémir, en entendant qualifier eau d'alun l'onde sulfureuse que reçoivent les baignoires des thermes placés sous leur invocation.

L'établissement royal ne manque pas d'élégance ; et il est l'un des plus complets, sans contredit, de toute l'Europe thermale. Il se compose de trente-six pièces formant quatre divisions. De vastes baignoires y sont mises à la

Page 1