LES PAINS DE M EU
immédiat ; ils encouragent le malade à persister, en lui montrant un avant-goût de l'heureuse santé qu'il espère, el exercent sur son moral une salutaire influence.
Ceci est pour la règle. Quant aux exception-, elles sont □ombreuses et bizarres. Les -vus dont le tempérament ou l'état morbide auraient dû contre-indiquer les bains de mer éprouvent quelquefois des effets tout contraires à ceux dont il vient d'être parlé : perte de l'appétit et prostration complète. Les sujets trop nerveux ou trop sanguins doivent s'abstenir, sous peine de désordres fâcheux, sinon même d'accidents graves : les uns frissonnent et bleuissent en mettant le pied dans la mer : un froid mortel contre lequel leur nature débile ne saurait réagir les poursuit sous les vêtements de laine dont ils essayent inutilement de ranimer leur calorique. Cet autre, au contraire, pousse les hauts cris et se sent littéralement brûlé dans une température liquide de douze ou quinze degrés au plus. Une belle jeune femme que j'ai vue jadis se baigner à Trouville offrait vun phénomène vraiment singulier. Atteinte d'une maladie cruelle qui l'avait, peu d'années avant, enlevée aux salons du plus grand monde, paralysée presque en entier, et ne pouvant marcher qu'à raidi1 de béquilles, elle recouvrait soudainement dans la mer une suffisante force pour se livrer longuement à la natation, exercice où elle excellait. C'était une complète régénération : l'eau marine agissait sur elle à la façon du plus puissant des galvanismes. L'instant d'après, en touchant le bord, elle retombait, non épuisée, mais inerte et incapable de se mouvoir sans aide. Cette vie factice de cinq minutes avait quelque chose de navrant. Cependant, à travers ces brusques alternatives, l'action latente des bains prenait insensiblement le dessus, et j'ai appris depuis avec fort grand
plaisir que* cette daine était rendue à la santé. Je connais fort intimement un baigneur qui à la suite de quelques immersions était devenu complètement sourd. 11 était hors d'état de suivre une conversation à très-haute voix et songeait déjà à se pourvoir de quelque appareil acoustique, quand fort heureusement l'ouïe lui revint après une absence de trois semaines.
La vie des bains de mer offre peu de caractères génériques qui la distinguent essentiellement du régime des eaux thermales. Ce sont, à peu de nuances près, les mêmes plaisirs, les mêmes mœurs, le même traitement combiné, selon l'aperçu hautement philosophique de Cabanis, pour opérer tout à la fois sur l'ordre physique et moral. Les différences, s'il en surgit, proviennent des lieux et non des choses. Nous les signalerons au reste chemin faisant, et elles trouveront naturellement leur place éparse dans les pages de cette revue maritime.
Peu après Rouen, l<i chemin de fer se bifurque : l'une des deux voies se dirige sur Barentin et Pavilly, c'est celle du Havre -, l'autre, franchissant tout d'abord la vallée de Monville, de désastreuse mémoire, cQurt sur le Tôt, passeà Glerès, Richemesnil, et gagne Dieppe en traversant l'un des plus pittoresques, l'un des mieux cultivés, des plus riches pays du monde. Ce n'est pas une campagne : c'est un jardin anglais semé de luxuriants villages abrités sous de séculaires futaies, tels qu'Étampuis, Saint-Maclou, Aufray et son église admirable, Notre-Dame d'Àmpuy, Saint-Crépin, Longueville, dont le souvenir se lie à ceux de Duguesclin et de Dunois, auxquels appartient le château fondé par Gaultier Giffard, l'un des plus braves compagnons d'armes de Guillaume le Conquérant, aujourd'hui rasé par des mains vandales qui en ont transformé les nobles débris en granges et en moulins dans la vallée de la Scie. Voici, en revanche, une filature chevaleresque qui, elle troisième
dans le département de la Seine-Inférieure, n'a pas interrompu son travail après le 24 février 1848 : honneur au digne et courageux industriel qui fait envers ses ouvriers de la fraternité pratique. Plus loin, voici Denestanvil e, Anneville, et enfin Dieppe.
Dieppe est une petite ville, propre, élégante, bien bâtie, parisienne autant que peut l'être un chef-lieu de souspréfecture assis au bord de l'Océan. Le port est vaste, peu animé, si on le compare à celui du Havre, mais plus spacieux; le site, surtout, en est beaucoup plus pittoresque. De ma fenêtre, je découvre tout l'arrière-port, qui bientôt va se transformer en un bassin, et que prolonge, dans le fond, la délicieuse vallée d'Arqués. En face de moi est le célèbre faubourg du Pollet, bastionné d'abruptes falaises, que relie un pont de bateaux à la ville proprement dite; à droite, sur le quai, une jolie promenade où se tient chaque matin le marché aux poissons, devant une maison à arcades; plus à droite, mais cache par cette partie de la ville, est un large bassin où mouillent des bâtiments anglais, hollandais, danois, norvégiens, qui apportent à Dieppe des houilles, des chanvres, des sapins et des chênes du Nord. Le port principal est occupé par des navires de moindre tonnage. A l'exception des lougres et des schooners de l'État, affilés comme des espadons et luisants comme des dorades, qui font le service de stationnaires, et des paquebots de Brighton, ce ne sont guère que des pêcheurs dont la carène, courte et massive, peut tenir la mer en tout temps. Dieppe n'a conservé de son ancienne splendeur maritime que cette spécialité de pêche, pour laquelle, du reste, son port est en première ligne. Celaest triste, quand on songe ail rôle qu'a joué cette petite ville dans les expéditions lointaines et les guerres acharnées dont l'Océan
DIEPPE. 25 fut le théâtre du treizième au dix-septième siècle. D'où est prévenue cette déchéance? Qui peut déterminer les causes mystérieuses auxquelles tient le destin des ports et des empires? Pourquoi Nantes et Bordeaux sont-ils en décadence? Que sont devenus Algues-Mortes, où s'embarqua saint Loujs allant en Terre-Sainte, et Harfi eur, ce célèbre Harfleur, où Guillaume mit à la voile pour s'en aller prendre u n roy a urne; qui, alors, était réputé le premier port de Normandie, et, aujourd'hui, n'est plus un port? Tour à tour, la mer ronge la terre ou se retire devant elle. Il y a déjà plusieurs siècles qu'elle a déclaré la guerre à Dieppe. Ses projectiles sont les galets, dont elle ne cesse d'encombrer, avec un terrible fracas, la plage et le long chenal qui conduit au port. Si l'on n'y porte un remède, bientôt la passe, dan i tout à fait obstruée, ne pourra plus livrer passage qu'aux barques de pêcheurs du plus mince tonnage. Les Dieppois se désolent de ce blocus pierreux, et avec raison; mais il •me semble qu'il y aurait un peu mieux à faire que d'assister, la larme à l'œil, du haut de leur jetée, comme le peuple hébrjeu de plaintive mémoire, super flumina Babylonis, à la destruction complète de leur port. Qu'on me pardonne cette comparaison médicale en faveur de la frappante analogie; mais est-il raisonnable à un malade de se laisser mourir de la pierre, sous prétexte que, le principe n'en étant pas détruit, le calcul pourra ultérieurement se reformer dans ses entrailles? Dieppe en est là. A diverses époques, quelques tentatives ont été faites pour nettoyer le chenal et mettre le port à môme de tenir des bâtiments d'une jauge plus forte; mais, menées sans persévérance ou conçues sans habileté, elles ont été abandonnées devant quelques difficultés d'exécution. Espérons qu'elles seront reprises quelque jour et conduites à bonne
fin. La patrie d'Ango et de Duquesne pourrait alors prétendre à voir renaître ses anciens beaux jours.
Si Dieppe est déchue du côté de la mer, elle a eu, en revanche, la bonne fortune, au point de vue continental, d'être bombardée et incendiée parles Anglais, en 1694: circonstance à laquelle elle doit, aujourd'hui, d'être une des jolies villes de France. Le grand Duquesne était mort depuis plusieurs années, et le bombardement de Dieppe expia alors celui d'Alger : de toute la ville il ne resta que les deux églises debout. Le grand roi jura, dans sa colère, qu'elle se relèverait plus splendide et plus florissante que jamais. Un sieur Ventabren, se disant architecte, fut chargé par le pouvoir royal de la tirer de ses décombres. Il fit de beaux plans et n'oublia dans ses maisons que l'escalier. Ce n'était qu'un détail. Il en résulte seulement qu'aujourd'hui encore les Dieppois montent chez eux par une échelle ou quelque chose d'approchant. Mais l'éducation nautique des enfants n'en est que meilleure; ils apprennent ainsi à grimper dans les hunes et ont de bonne heure le pied marin.
A cela près, la ville doit des actions de grâces à l'Angleterre. Sans l'incendie de 1694, qui consuma l'amas d'incohérentes masures dont elle se composait alors, qui lui eût donné de beaux quais réguliers pour encadrer son port? une place monumentale comme la place Duquesne, où l'inauguration de la statue colossale de M. Dantan aîné réchauffait naguère les instincts et les souvenirs maritimes? et cette Grand'rue magnifique qui longe et coupe parallèlement à la plage, avec de larges trottoirs, une chaussée propre et spacieuse, et des étalages luxueux qui offrent au baigneur oisif une si précieuse ressource?
Mais, quelque attrayante que soit cette contrefaçon de
l'élégance parisienne, il est difficile de ne pas y préférer, et de beaucoup, le spectacle éternellement mouvant, sous son apparente monotonie, qu'offrent le port et la jetée. Si vous avez le goût des tableaux vivants, voici, et à toute heure, des marines en action et des pêches miraculeuses. Les Polletais que vient de ramener la marée haute vident leurs chaluts, sorte de filets exterminateurs, d'énormes sacs munis de poids, qui hersent et sondent le fond des mers et forcent le poisson blotti dans la vase à se précipiter de lui-même dans leurs béantes cavités. Là-bas, c'est un navire de pêche qui s'apprête à prendre la mer, remorqué jusqu'à la jetée par une douzaine de brunes et vigoureuses femmes, épouses, filles, mères de marins qui forment l'équipage de la barque. Quand on voit ces pauvres créatures conduire de leurs mains, souvent par une nuit noire et orageuse, leurs maris et leurs fils, dans une coque de noix, aux périls d'une mer comme la Manche; quand on songe que peut-être aucun n'en reviendra, on se sent le cœur pris d'jme étrange pitié, et l'on se demande s'il est vrai que ces malheureuses puissent dormir. Mais l'habitude a mis un calus sur la plaie :
— Bah! disent-elles, il y a des accidents , sur la terre comme sur la mer.
C'est seulement quand cette dernière devient tout à fait furieuse ou tout à fait méchante, selon leur expression, qu'elles commencent de s'alarmer. Quant à prier, cela ne se voit plus guère que dans les romances : ce n'est pas que les calvaires ne soient très-répandus en Normandie, comme en Bretagne; mais il y manque les saintes femmes.
Voici un autre navire qui entre dans la passe, ou plutôt essaye de la franchir ; mais le goulet est difficile, le maladroit n'a pas assez serré la côte du Pollet, et il est venu
s'échouer sur ce lit de galets qui est l'ennemi et l'épouvantai! delà marine dieppoise. La mer s'en va; il lui faudra donc attendre douze heures pour se renflouer, et, cependant, il reçoit le choc de lames énormes qui semblent bientôt devoir le réduire en pièces, et' il talonne horriblement sur les cailloux, qui ont déjà à demi brisé le gouvernail. Pour toute consolation, les indigènes, éternellement postés en vigie sur leur jetée, prodiguent l'invective aux gens de l'équipage et les appellent perruquiers. Le fait est que, pour un Polletais, la bévue est impardonnable ; niais perruquier est un mot bien dur. Je ne sais pourquoi les Dieppois, et les marins en général, professent tant de mépris pour cette classe d'artistes : elle n'est pourtant point si insensible aux grandeurs de la vie maritime, témoin le perruquier emphatique du Voyage sentimental, qui demande simplement la mer pour y tremper une maréchale indéfrisable.
Une autre hostilité plus explicable est celle qui divise profondément le matelot et le douanier. 11 se passe peu de jours que de terribles collisions n'éclatent sur le port de Dieppe entre les habits verts et les bonnets de laine. J'ai assisté à quelques-unes de ces querelles, très-effrayantes de clameurs, mais assez pacifiques au fond. Un matelot descend à terre; un garde-côte veut le fouiller comme il en a, je pense, le droit. Tel n'est pas l'avis du marin, qui le repousse énergiquement; sur quoi une lutte homérique (d'injures) s'engage entre les deux champions. Au premier bruit de la dispute, cinq ou six grands bonnets de laine accourent prêter le concours de leurs prodigieux poumons à leur matelot molesté. Dire la bordée d'imprécations qui fond sur le représentant du fisc, c'est ce qu'il me serait difficile de faire.
— Voyez-vous, ça finira mal ! lui crie dans le visage un Normand gigantesque.
— Vous avez une mauvaise figure ; vous faites peur à voir! lui crie un autre, à qui l'on peut, certes, rétorquer l'apostrophe, et c'est ce que ne manque pas défaire l'habit vert avec un flegme remarquable.
— Fahigars! oui, vous n'êtes qu'un fahigars! hurle un troisième.
Fahigars, dans la langue normande et maritime, c'est Je dernier terme du mépris, le nec plus ultra de l'injure. Je ne sais pas, au juste, ce que cela veut dire; mais c'est encore pis que perruquier. A toutes ces provocations et à vingt autres que j'omets, à tout ce brouhaha, aux glapissements des femmes qui se mettent de la partie, le douanier oppose, je dois le dire, une fermeté modérée et une attitude impassible. Tous ces géants normands ameutés contre lui ne lui font perdre ni une semelle de son terrain, ni un seul pouce de sa petite taille, et il rend courageusement coup pour coup, c'est-à-dire injure pour injure. Du reste, il n'est nullement question de verbaliser dans ces querelles. Le douanier intrépide dédaigne l'auxiliaire du papier timbré et combat à armes courtoises. On se menace, de part et d'autre, d'une extermination complète ; on se met les poings sous le nez, après quoi, de gosier las, on se sépare pour reprendre, à la première occasion, la suite des hostilités.
La plage de Dieppe est la plage classique. Elle laisse pourtant beaucoup à désirer, et l'édilité de la ville ne s'est pas mise en très-grands frais pour l'embellir. Toujours encombrée de corderies, de matériaux et de débris de construction, elle sert, en outre, de vaine pâture à un bétail qui fait semblant d'y brouter une herbe invisible.
L'épaulement, refuge des promeneurs, n'est nullement entretenu, et présente, presque à chaque pas, des lacunes sous forme de petits précipices. Les galets que roule chaque flot envahissent la grève, et blessent horriblement les épidermes les moins tendres. A marée haute, et pour peu que la lame déferle avec une certaine force, c'est un véritable supplice que se tenir en équilibre, les pieds nus, sur ce lit mouvant de silex. Malheur à qui n'est pas muni de la sandale de lisière, babouche de cérémonie dans laquelle Sa Majesté Amphitrite reçoit les visiteurs à Dieppe. L'imprudent sera châtié dans son talon et dans son tarse de ce manquement à l'étiquette, à moins qu'il n'ait le derme de la plante des pieds dur comme le cuir de l'hippopotame ou le sabot du solipède.
Au delà du banc de galets, et à peu de distance du rivage, je dois dire qu'on trouve la grève unie et douce comme les meilleurs produits d'Aubusson. A marée basse, ce sable, si délicat et si fin, étant laissé à découvert, nulle meurtrissure n'est à craindre. A marée haute, les nageurs peuvent s'épargner le sort d'Œdipe, en plongeant immédiatement.
Si la chaussure maritime est de rigueur, le costume, en revanche, est sommaire à Dieppe. Je ne parle pas, bien entendu, de celui des femmes, qui ne varie pas; il est partout disgracieux. J'en épargne la description à mes lectrices, de peur de nuire à leur santé en les détournant des bains de mer. J'omets aussi, à dessein, la teinte de couperose qui est, le plus souvent, l'accompagnement obligé de la camisole de laine brune et del'horrible serre-tête. Quant aux hommes, l'étiquette varie essentiellement, selon les lieux. A Ostende, ils sont tenus d'endosser le large pantalon de toile ou de laine, et la chemise de couleur à manches
courtes, ce qui leur donne un faux air de nos débardeurs, non pas pourtant ceux de Gavarni, mais ceux de Bercy ou de la Râpée. A Dieppe on est moins rigoriste. On n'y tolère pas, il est vrai, la promiscuité des sexes, comme à Trouville et à Ostende; quelques douzaines de mètres séparent les bains des hommes de ceux des femmes; mais les yeux franchissent la distance sans nul péril pour la morale : il faut bien reconnaître qu'outre l'influence réfrigérante d'un tel milieu, on est trop laid, de part et d'autre, pour s'enflammer mutuellement. Mais ce qu'on ne saurait vraiment trop admirer dans cette communauté aquatique, c'est le paisible maintien des chastes et craintives Anglaises, qui, certes, n'oseraient jamais risquer l'allusion la plus timide à un vêtement nécessaire, et passent leur journée, assises sur la plage, à voir pudiquement des hommes en caleçons prendre leurs ébats maritimes.
L'établissement des bains, à Dieppe, occupe une assez vaste étendue de terrain, à l'extrémité de la plage opposée à celle de la jetée, à quelques pas, et, en quelque sorte, sous la protection des hautes falaises au contre-fort desquelles s'étage le château. Il se compose de trois pavillons reliés par deux galeries couvertes et à jour, présentant ainsi à la mer un grand développement de façade, le tout compris dans un enclos décoré du nom de jardin, mais où pas une fleur ni une plante même n'apparaît pour justifier cette ambitieuse hyperbole.
Les pavillons des extrémités contiennent : l'un, un billard ; l'autre, un salon de lecture. Celui du milieu est une salle de concert, où un orchestre d'harmonie exécute, de trois à cinq heures, des ouvertures et des quadrilles.
Le salon des bains chauds relève de la même direction que l'établissement de la plage. On y offre aux abonnés
une soirée' dansante par semaine et ces mêmes journaux
qui ont déjà défrayé les pavillons du bord de la mer.
Ces réunions sont assez suivies et assez élégantes, non qu'il ne se mêle à leur brillant quelque alliage ; mais, à toutes les eaux du monde, la tolérance est une vertu de première nécessité. M. Laborde, le maître à danser, trône souvent l'été à Dieppe, comme M. Gellarius dans l'île de Wigbt et à Vichy. Ces deux illustres rivaux se disputent les salons de terre et de mer. Si l'un invente la polka, l'autre exhume la rédowa, ce à quoi celui-là repart par la valse à cinq temps, celui-ci par la tarentelle. L'un a conquis le Bourbonnais et l'autre a pris la Normandie. C'est assez dire qu'à Dieppe la Terpsichore bohème, hongroise, polonaise, a pris ses grandes lettres de naturalité, et jouit de la plus haute faveur.
On joue beaucoup au Salon de Dieppe ; mais là encore l'esprit normand se trahit jusque dans ses fougues et ses passions dispendieuses. A l'époque où l'or était rare, cette noble monnaie du joueur était là inconnue : j'ai vu risquer souvent sur un coup d'écarté mille francs en pièces de cent sous. On frémit de gagner cela, à l'idée seule d'être obligé de l'emporter. Si l'argent coûtait un prix de change, nul doute que les grands joueurs n'arrivassent sur le tapis avec des fourgons de décimes. Voilà ce que j'appelle faire raisonnablement des folies.
Les jours où il n'y a ni bal ni concert au Salon, la salle de spectacle offre un refuge à la population désœuvrée des baigneurs. C'est l'époque des congés, et les princes du flonflon viennent prêter appui à leurs camarades de province, ces parias de l'art dramatique, réduits à la triste alternative de ne pas faire de recette, ou de la devoir, dans le sens exigible du mot, à leurs grands confrères de Paris.
DIEPPE. r>5
Le Pollet, cet illustre faubourg de Dieppe, reste fort au. dessous de son antique renom et n'est plus qu'un amas suburbain de maisons sans caractère ni élégance. Il n'y a plus de Polletais, plus de ces costumes bariolés qui ont eu jadis tant de succès dans les albums, au bal masqué et au théâtre. On cherche vainement les amples jaquettes de toile écrue, les longues bottes à l'écuyère et les vestes rouges ou bandées de toutes les couleurs du prisme. Il n'y a plus que les guides-baigneurs de la compagnie dieppoise qui portent des chapeaux vernis. Pour rester lui-même, le Pollet était trop près de Dieppe, qui est trop près de Paris. Chose singulière, ce sont les femmes qui sont demeurées le plus fidèles au vêtement national. On voit encore çà et là un bonnet pittoresque et une jupe écarlate laissant à découvert une jambe solidement musclée; mais le linon et Tindienne ne tarderont pas à faire rentrer dans le néant ces derniers lambeaux du passé.
Si, en revanche, après avoir traversé le Pollet dans toute sa largeur, on veut bien se donner la peine de gravir la haute falaise qui le domine à l'opposite de celle du château de Dieppe, du sommet où le cimetière est assis, l'œil embrassera une immense étendue de mer, la ville tout entière, le port, avec* ses grands mâts, dans le gigantesque ravin qui va d'une montagne à l'autre. Ce lieu, bien que voisin des habitations, a toute l'austère majesté des plus complètes solitudes. Il va sans dire qu'il est peu fréquenté par les merveilleuses et par les gentilshommes en habits quadrillés dont s'embellit l'été à Dieppe. Les calèches n'y ont point accès, et, d'ailleurs, on ne trouve rien là qui soit susceptible de plaire aux habitués du bois de Boulogne ; mais je le recommande aux vrais amants de la nature simple et de l'art sérieux. Je ne sais rien de plus tristement
poétique que le cimetière relégué sur cette lande ingrate comme l'oubli, où ne peut germer aucun de ces ornements symétriques dont le décorum plus que le regret farde la mort dans nos grandes villes. Pour compléter le sentiment du tableau, je trouve là à demeure, attaché par deux pieds à la grille du champ du repos et broutant mélancoliquement quelques pariétaires sauvages, le type vivant et décharné de YOld Mortality de sir Walter Scott. C'est un vieux cheval d'un blanc sale, d'une maigreur apocalyptique, que son propriétaire laisse, sans doute par pitié, mourir provisoirement de faim sur cette falaise, en attendant que la massue de l'équarrisseur fasse justice de son grand âge et de son inutilité. J'ai repassé là plusieurs fois, et toujours j'ai vu à la même place, non, je l'avoue, sans une sorte d'attendrissement, le pauvre vieux cheval, qui semble le génie familier de ce site aride et funèbre.
En suivant le bord de la falaise, par un sentier étroit et fort accidenté, on gagne, à une demi-lieue de là, un monument digne de fixer l'attention des archéologues. C'est une ligne ovale de retranchements en terre, d'une hauteur de près de cinquante pieds, élevée par la main de l'homme et que la voix populaire désigne, dans le pays, sous le nom de Camp de César, quoique les savants croient y reconnaître l'emplacement d'une antique cité romaine, celle de Limnes. Ruine ou camp, ce vestige du peuple-roi, et peut-être du conquérant des Gaules, étonne par sa masse imposante, l'étrangeté de son aspect et de son emplacement sur une hauteur inculte et dont la mer ronge sans cesse la base, loin des terres labourables, de tout chemin frayé et de toute habitation humaine.
Si le lecteur veut bien continuer à me suivre, je prendrai maintenant une autre direction et le conduirai, par
une route unie et ombragée comme une allée de parc où se croisent sans cesse, par un beau jour, les landaus et les cavalcades, sur ce fameux champ de bataille où le duc de Mayenne fut bien près de saper dans sa tige l'arbre bourbonien. Pour l'embrasser dans son ensemble, pour bien comprendre le mot de Henri à Crillon, il convient démonter aux ruines du vieux château d'Arqués, dont la grosse artillerie, le jour de l'action, tonna si à propos pour les troupes royales. A la vue de cette riche et riante vallée, dont le tapis, d'un vert si tendre, ondule mollement entre les deux coteaux, ù l'aspect du panorama que forment d'une part ces hauteurs couronnées de forêts d'une teinte plus sombre; de l'autre, et comme toile de fond, Dieppe et la mer dans le lointain; en examinant ce terrain si favorable au développement d'une armée, on conçoit parfaitement qu'un homme pût se pendre, en ce temps de furieuses mêlées, pour le regret de n'avoir pas fait sa partie d'estoc et de taille en si bon et en si beau lieu. Selon moi, le billet de Henri à Crillon ne signifie pas autre chose.
Une colonne élevée sur le champ de bataille, et peu remarquable en elle-même, produit cependant un bon effet, en ce qu'elle donne à la vallée une teinte de paysage historique qu'eût aimée feu M. Bidault, Elle indique la place qu'occupait le Béarnais durant l'action.
Le château d'Arqués n'est plus qu'une ruine, mais ruine immense et imposante. Du haut du contre-fort au haut duquel il perche, il domine le célèbre champ de bataille, et c'est de ses remparts que tonna le canon décisif qui porta secours au Béarnais, presque écrasé par son corpulent adversaire. Les ruines romantiques du vieux château, qu'ombragent des touffes de lierre magnifique, gagneraient beaucoup à être vues et explorées au clair de lune. Je n'ai pas
joui, pour ma part, de ce beau songe d'une nuit d'été; mais, comme compensation, j'ai eu le coup d'œil d'un basrelief ornantla porte principale, et dû, si je ne me trompe, à M. Gayrard,quia fait beaucoup mieux, si je neme trompe encore. Ce morceau représente Henri IV à cheval, volant sans doute à la victoire, à en juger par certaines formes de sylphides qui lui apportent des couronnes.
Une œuvre d'art que l'on n'a garde de ne pas visiter au retour, et qui mériterait du reste un pèlerinage spécial, est la jolie église d'Arqués, du style gothique très-orné, contenant de charmants détails, et notamment des clefs de voûte du lini le plus précieux et le plus varié, mais enfouies sous un odieux badigeon. Le village lui-même est digne d'être vu : il abonde en vieux manoirs semi-bourgeois, semi-rustiques, dont un grand nombre surmontés d'inscriptions anciennes et curieuses. L'une de ces paléographies décorant une petite maison jaune a fixé mon attention, la voici : Félix domusubi de Maria-Martha conqueritur, 1618. Quelle est cette Marie-Marthe pour laquelle on se bat? Ce ne fut assurément pas celle dont parle l'Écriture. Mais quelle est-elle? C'est ici qu'un épais mystère environne la maison badigeonnée d'ocre. En vain, pour en déchirer le voile, ai-je soigneusement interrogé les fortes têtes de Fendroit, depuis le sacristain jusqu'au maître d'école. Aucun n'a pu m'édifier. En désespoir de cause, j'ai voulu consulter le propriétaire lui-même. J'ai frappé à la porte, dans l'espoir tout au moins de pénétrer à l'intérieur de la maison jaune, et, qui sait? peut-être d'en approfondir les arcanes. Mais cette consolation m'a été refusée, et, quand j'ai demandé le maître du logis, le jardinier m'a répondu : « Monsieur, il esta la campagne. » Ce dont j'ai pu induire que le village d'Arqués se considère
eomine ville. Là se borne ma découverte, et je me retire en jetant sur ce mystère villageois un regard de curiosité singulièrement désappointée.
Au reste, le style lapidaire est en grand honneur à Arques moderne même, si j'en juge par cette inscription placardée aux murs de la principale auberge du lieu : Ici on ne fume pas; et, pour conserver ses amis, on ne fait pas crédit.
En revenant d'Arqués, nous soin mes frappé à moitié chemin par les sons stridents d'une musique évidemment chorégraphique, mais assez peu harmonieuse : c'est celle d'un bal rustique (le Château-Rouge du cru), où la jeunesse de la ville, jeunesse marchande et maritime, se donne rendez-vous trois fois par semaine pour s'ébattrechampêtrement et s'abreuver d'un petit cidre édulcoré, corroboré de montagnes de pain d'épice. A part la spécialité d'un régal aussi excentrique, rétablissement n'aurait aucun caractère tranché, et ne mériterait pas une mention, si Y imprésario normand, véritable suppôt des perfides willis, n'avait eu l'art d'y introduire et d'y impatroniser une danse toute particulière : c'est la contredanse éternelle. Un quadrille n'est pas lini, qu'un autre est déjà préludé; et cela dure ainsi, avec rétributions infiniment multipliées* de cinq à onze heures du soir. Il faut que les danseurs aient des ressorts d'acier pour jarrets, et les musiciens des soufflets de forge pour poumons. Le danseur une fois pris, on ne le lâche plus, et il n'oserait se démettre. L'astucieux imprésario sait du reste qu'il a la [dus belle moitié du genre normand pour auxiliaire et complice; car qui jamais, je ne dis pas en Normandie, mais sur la terre, sous les lambris ou sous le" chaume, v it au bal une femme lasse? Cet atelier de danse forcée s'appelle en style dieppois une
lordurette-guinguette. Les musiciens l'ont pitié; j'en ai \ u un qui n'avait certainement pas trois mois à vivre, et qui oufflait dans un serpent, depuis quatre mortelles heures, avec la résignation du désespoir.
Le baigneur quelque peu artiste ne quittera certes pas Dieppe sans payer, comme disent nos voisins d'outre- Manche, une visite au fameux village de Varengeville-sur- Mer, moins fameux pourtant qu'il n'est digne de l'être. Selon moi, c'est un des lieux les plus extraordinaires du globe. J'ai vu le trop célèbre Broéck en Hollande, et je déclare qu'il n'est, ni pour l'originalité, ni pour la beauté des ombrages, supérieur à Varengeville, qui n'a aucune renommée hors de la Seine-Inférieure. J'étais d'ailleurs curieux de voir le manoir champêtre d'Ango, qui, sur ses vieux jours, revenu des joies et des vanités de ce monde, ruiné par son ami François Ier, auquel il faisait des présents d'empereur, se retira pour planter cliioulx au sein dudit Varengeville. Le loup de mer, après avoir eu cinquante vaibseaux à lui, fait lui tout seul la guerre à une puissance d'Europe, et magnanimement accordé la paix (à la requête de sou ami) aux députés venus du Tage, dont sa Hotte bloquait l'entrée; le loup de mer, dis-je, se fit berger: il endossa le hoqueton, et écrivit sur son chapeau : u C'est moi qui suis, » etc.
Varengeville est à trois grandes lieues de Dieppe. Deux
DIEPPE. 39 routes 5 conduisent : l'Une carrossable et la plus longue, et l'autre longeant les falaises; c'est cette dernière que je suivis. Après avoir franchi Pourville, un petit hameau de pêcheurs à demi enfoui sous une montagne de galets, je cherchais de l'œil dans le lointain le Varengeville désire, et ne voyais à l'horizon qu'une magnifique futaie. Une vieille mendiante infirme, à moitié sourde, s'approche de moi; et, en échange de l'aumône que je lui donne, je la prie de guider mon itinéraire. Pour toute réponse, elle me montre du doigt La haute foret dont j'ai parle je comprends qu'il faut traverser ce rideau pour gagner le but.
— Et la maison d'Ango? lui dis-je.
— Longau? fait la vieille; une fois dans le village, vous prendrez adroite, puis à gauche, puis tout droit...
— Ce n'est pas cela, honnc femme, lui dis-je; ce n'est pas Longau, c'est Ango.
— Oui, oui, Longau le médecin ; vous prendrez à droite, puis à gauche...-
— Mais non, mais non, ma bonne femme, je n'ai point affaire au médecin. Il s'agit de quelqu'un qui est mort...
— Oui est mort? c'est cela; parlez au médecin.
Je n'en pus tirer autre chose. Soyez donc un foudre de guerre, une puissance européenne, l'ami d'un grand roi, le bienfaiteur de votre pays, pour qu'il vienne un jour où les gens de votre village ne sauront même plus votre nom! 0 gloire humaine ! Ango devint meunier, d'é\èque. et les pauvres l'ont oublié; c'est dans l'ordre : pourquoi s'étaitil ruiné?
Je me dirige, tout en faisant ces réflexions, vers ce rideau d'une si splendide verdure, qui, selon les indications que je venais de recueillir, devait me cacher le village. Ce n'était pas un simple bouquet d'arbres, c'était une màgni-
m LA VIE UKS BAI \.
lique forêt. La belle chasse ! Je m'engage dans tes allées tournantes, unies, et sabléescomme celles d'un jardin anglais, do ces ombrages princiers; je m'égare dans leurs méandres, m'atteadant à voir déboucher cerfs et chevreuils à chaque pas ; niais rien, ni gibier, ni hommes, ni village surtout. J'avance toujours, et je m'enfonce de plus en plus dans l'épaisseur de ce labyrinthe sylvestre, lorsque enfin je vois venir à moi une sorte de valet de ferme qui s'en allait en chantonnant, portant ses outils sous son bras et sa veste sur son épaule. Je l'accoste et je lui demande le chemin de Varengeville. Le rustre fond en un gros rire.
— Le village de Varengeville? mais vous \ êtes depuis une bonne demi-heure î
— El où est-il ?
— Autour de vous.
Voilà qui peut sembler étrange; mais ce qui Test bien plus encore, c'est que le fait était parfaitement exact. Éclairé par l'avis railleur de l'homme des champs, et attachant obstinément sur les profondeurs du fourré un regard qui s'était graduellement habitué à leurs obscurités ombreuses, j'aperçus peu à peu le village invisible. Sous le massif, derrière le cordon de futaies dont chaque rue était bornée, et noyée dans les demi-teintes d'un clairobscur tout rembranesque, on voyait poindre çà et là quelqu'une de ces maisonnettes, de ces cabanes si pittoresques aux grands toits de chaume en auvent, aux murs d'un blanc de lait, bizarrement losangés de briques et de j pièces dé bois peintes, dont la Normandie a le type, et qui, de temps immémorial, sont en possession de défrayer le pinceau des paysagistes et les rêves des amoureux. Ainsi, chaque habitation de ce prodigieux village a son parc, et il
n'est si pauvre paysan dont l'humble demeure ne s'abrite sous une plantation séculaire. On conçoil que ce village, avec un tel système, présente une certaine étendue; el en effet, bien que sa population atteigne à peine le chiffre de deux mille neuf cents habitants, il embrasse une superficie de plusieurs lieues carrées de forêt. C'est le plus grand village d'Europe, e1 , je le répète, peut-être en est-ce le plus curieux et le plus beau .
Le manoir d'Ango, que je parvins enfin à trouver, non sans peine, est situé sur la lisière, un peu en dehors <lu village. C'est un corps de ferme à deux ailes, faisant angle ensemble, et flanqué d'une fort jolie tour hexagone du haut de laquelle l'œil embrasse la terre el la nier, et d'où le hardi condottiere de l'Océan, devenu métayer, contemplait son ancien empire. L'édifice n'offre, à l'extérieur, aucun caractère. La façade, très-ornée, fait face au dedans, c'est-à-dire ouvre sur la cour; elle est d'un très-joli goût Rénaissance et semée, à hauteur du premier étage, de médaillons représentant, outre Ango et la dame du lieu, quelques contemporains illustres, entre autres François 1", l'ancien ami de la maison, el l'inévkâble duchesse de Valentinois. C'est ce dont on juge, au surplus, d'après la tradition et le costume bien plus que les portraitures ; car les médaillons, dont bs restes aeeusent une exécution trèsfine et très-remarquable, ont été malheureusement mutiles et défigurés par une fin ie iconoclaste qui ne faisait pas même grâce à des images de saints, comme le vaincu de Pavie, ou de saintes, comme Diane de Poitiers. Somme toute, et à part ces mutilations regrettables, le manoir offre un spécimen curieux et bien conservé de ce que pouvait être, il y a trois cents ans, une métairie seigneuriale.
Jene puis quitter ce manoir (la maison d'Ango) sans ren-
dre hommage à la parfaite hospitalité de son propriétaire, M. S... D..., et à son amour pour les étrangers, dont les visites paraissent le flatter doublement clans son amourpropre d'agriculteur et de continuateur d'Ango. Notre connaissance se lia pourtant sous des auspices qui ne promettaient rien de bon. J'avais pénétré dans la ferme par une porte toute grande ouverte, sans introducteur, et m'apprêtais à en sortir avec aussi peu de cérémonie, lorsqu'un personnage demi-bourgeois, présentant le type connu de Y amateur du jardinage, vient à moi et me demande d'un ton assez brusque si je désire quelque chose. Je réponds que non, et m'apprête à franchir le seuil de la ferme; mais le survenant, M. S... D..., car c'était lui-même, poursuivant son interrogatoire, s'enquiert des motifs de ma présence, qui n'étaient pourtant pas fort difficiles à pénétrer, et laisse tomber en murmurant ces mots très-significatifs : « On n'entre pas ainsi dans un lieu habité... Il y a un domestique pour montrer la maison... c'est son petit profit... » — Je comprends aussitôt, et, jaloux de réparer ma faute involontaire, je m'empresse de protester au propriétaire mécontent que mon intention, en me passant de guide, n'a nullement été de frustrer le cicérone en pied de son pourboire habituel ; et, comme preuve de ma franchise, je le prie de vouloir bien lui-même lui faire agréer de ma part la gratification d'usage. A cette explication, je vois avec plaisir le courroux de M. S... D... fondre comme une neigée d'avril. Ma qualité de Parisien que je décline, sur sa demande, paraît favoriser encore cette heureuse réaction. Il m'invite de bonne grâce à prendre quelques rafraîchissements, ce que j'accepte de grand cœur. Nous voilà attablés l'un en face de l'autre dans la propre maison d'Ango : la conversation s'établit,
DIEPPE. *r> et, dix minutes après notre quasi-querelle, nous étions une paire d'amis.
D après le conseil de mon hôte, je poussai mon excursion jusqu'à la pointe et à la tour d'Ail ly, situées sur la côte à une lieue au delà de Varengeville. Cette tour quadrangulaire est l'un des plus beaux phares de la Manche. Elle contient un appareil d'éclairage à réflecteurs et à éclipses, exécuté d'après le système de Fresnel, dont la lumière, visible de la jetée de Dieppe, se projette à dix lieues en mer. Malheureusement, ce phare est voué à une destruction prochaine : l'Océan ronge sans cesse le pied de la falaise au haut de laquelle il est assis.
Ces souvenirs, ces sites, cette merveilleuse campagne, sont la fortune de la ville. En attendant la renaissance de leur commerce maritime, les habitants de Dieppe vivent, ou à peu près, sur leur établissement thermal. Aux approches de la saison, la cité entière se meut et se métamorphose en une vaste auberge. Les nombreux hôtels qu'alimente le service journalier des paquebots de Brighton ne suffisent plus, tant s'en faut, à recevoir tous les baigneurs. Chaque citoyen de Dieppe se décerne aussitôt une patente d'hôtelier et transforme en logements garnis le tiers, le quart, la moitié de sa maison, sinon la maison entière. Lui-même se dissimule, se fait petit au point de devenir presque invisible, et n'apparaît qu'au bout du mois une note de frais à la main. De beaux et bons loyers lui tiennent lieu, l'été, de salon, de salle à manger, voire de chambre à coucher et de cuisine. Si, comme on l'a dit, il y a du Normand dans tout aubergiste, il faut convenir qu'il y a passablement aussi de l'aubergiste en tout Normand.
Impossible de quitter Dieppe sans consacrer un souve-
nir à Fane de ses plus honorables célébrités. Il ne s'agit ni de Duquesne ni d'Ango, mais d'une gloire plus humble et plus inédite, du simple matelot Bouzard, dont j'ai vu inaugurer le buste sur la façade de sa maison, religieusement entretenue comme un monument public, et qui est l'une des dernières que le baigneur laisse à main gauche quand il se rend à la jetée. Bouzard est un grand nom dieppois. Un jour d'effroyable tempête, le 31 août 1777, il sauva seize naufragés, tout l'équipage d'un navire qui allait se perdre corps et biens. Louis XVI se le fit présenter, lui donna une pension annuelle de trois cents livres et le nom âcbrave homme, glorieux sobriquet qu'il avait certes bien gagné, et qu'il a conservé depuis. L'inauguration de la statue de Duquesne avait donné l'idée de cette ovation, et un jeune sculpteur ivoirier,'M. Blard, élève de David, avait exécuté le buste du brave homme. Un autre ivoirier avait récité à cette occasion un dithyrambe plus français de cœur que de style; et le poëte normand par excellence, M. Coquatrix, dont la provinciale renommée s'étend depuis les bords de l'Eure jusqu'aux confins du Calvados, s'était également mis en frais de lyrisme pour la circonstance. La solennité avait eu lieu en présence du fils de Bouzard, aujourd'hui un vieillard, auquel plusieurs naufragés ont dû également la vie, et de tous les sauveteurs de vingt lieues à la ronde. Il y avait eu discours de M. le maire, grand concert et lecture de biographie en plein vent. Bref, on s'était fort attendri; M. Coquatrix était allé aux nues, et je laisse parler le journal de Dieppe) « tous les assistants, frappés d'une étincelle électrique , étaient prêts à se transformer en autant de sauveteurs maritimes. »
Malheureusement, le lendemain même ou le surlende-
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main de cotte belle fête, un triste accident vint prouver la vanité des sauvetages et des inaugurations. C'est une histoire fort tragique. Un négociant, M. X..., après avoir conduit sa femme aux bains de mer, venait de la quitter pour retourner au siège de son industrie. Deux heures après son départ, dans la soirée, la jeune femme, avec une de ses amies, se promenait sur la jetée. Soit imprudence, soit effet de mirage ou de myopie, elle escalade, tout en suivant une conversation animée, le mince parapet qui borde le chenal, rétréci par une estacade et très-profond à cet endroit; rencontre sous ses pas le vide d'une échelle de quai, tombe dans la mer, et se noie misérablement devant la maison même de Bouzard. Hélas ! où étaient à ce moment les cinq sociétés de sauvetage dont s'enorgueillit Dieppe? Un jeune marin se jeta, il est vrai, à la nage. Un instant, il crut la sauver, guidé par un vêtement flottant , mais il ne put saisir qu'un châle. Avant de disparaître pour toujours, cette infortunée, qui cependant savait nager, avait pu" se soutenir sur l'eau en poussant des cris déchirants auxquels on accourut trop tard. Son corps même ne fut pas retrouvé, et, emporté vers la haute mer parle reflux, il fut sans doute poussé au sud par les courants. Un instant avant sa chute, elle disait en regardant la mer: « Quel magnifique tombeau ce serait! » à tel point qu'on eût pu croire à un suicide, si on ne l'eût connue belle, riche et heureuse de vivre. M. X..., en arrivant chez lui, apprit la mort de sa jeune femme.
Dieppe ne compte pas, en effet, moins de cinq sociétés de sauvetage. Voilà certes de l'assurance maritime et de la meilleure : les' suicides n'ont qu'à chercher fortune ailleurs. Sans le fait que je viens de citer et quelques autres, se noyer semblerait la chose du monde la plus invraisem-
niable, avec un tel luxe de sauvetage. L'un des premiers objets qui frappent les regards, lorsqu'on arrive sur le port, est un pavillon destiné à porter secours aux submergés, ainsi que l'indique une inscription suivie de cette autre en manière de post-scriptum : La clef est chez le pharmacien. Voilà une plaisante précaution : pour être pharmacien, on n'en est pas moins homme. Un pharmacien peut quitter de temps en temps son officine; et qu'arriverait-il, je le demande, s'il était à dîner en ville? Je conseillerai donc à tout baigneur de ne se fier que modérément à ces sinistres promesses de secours qu'on lit affichées sur nos ports, et de compter sur son sang-froid un peu plus que sur les pavillons et les clefs, fussent-elles à la porte, ce qui, de prime abord, semblerait être assez leur place.
Quelques mots seulement, avant de finir, à l'adresse des gens du monde, sur le côté matériel de l'existence dieppoise, côté réel qui ne laisse pas d'avoir une certaine importance pour une population de baigneurs universellement affamée. Les délicats, gens malheureux, doivent chercher fortune autre part qu'à Dieppe, où l'assaisonnement Spartiate de la faim est une épice indispensable, dette Normandie, qui nous envoie tant d'hécatombes annuelles, ne produit pas de bœufs pour sa consommation. Le marché an bétail de Dieppe est divisé en deux parcs distincts que signalent deux écriteaux; sur l'une des pancartes, on lit : Vaches grasses; sur l'autre : Vaches maiares. Hors de ces deux nuances, il n'est point de salut. Cela est naïf et plus sincère qu'on ne s'y attendrait sur la terre classique de la chicane et de la ruse. A l'égard du vin, on sait quelle source de richesses c'est pour la Normandie de n'en point récolter, et avec quel art de maqui-
DIEPPE. 47 gnon elle exploite sa stérilité vinicole en débitant aux étrangers, sous le pseudonyme de Bordeaux, et à des prix exorbitants, un liquide pâle et insipide. Quanta la marée; qui semblerait devoir dédommager du reste, elle rappelle tout simplement, et à son grand désavantage, celle de la rue Montorgueil. Gérard de Nerval, notre si* regretté et si spirituel confrère, s'applaudit quelque part de manger dans un port normand du poisson presque pas plus cher qu'à Paris, — et presque aussi frais, aurait-il dû ajouter pour être tout à fait exact. Les huîtres, dont il existe de beaux et nombreux parcs le long de la rivière d'Arqués, sont du moins grasses et abondantes. Dieppe, pour ses mollusques, l'emporte sur Cancale. dont les parcs avares ne s'ouvrent point pour l'étranger. Je me souviens que l'une de ces dernières années, revenant avec quelques amis d'une visite au mont Saint-Michel, nous fîmes la partie, ou plutôt le projet d'aller déguster, le lendemain, les produits du fameux rocher. Au lieu du déjeuner espéré, nous n'eûmes qu'unadéception de voyage à enregistrer sur nos tablettes. Il fallut de la persévérance et de la diplomatie pour obtenir à grand'peine quelques plats de tristes coquillages, dont les hôtes imperceptibles se noyaient à l'état de fibrilles dans le déluge d'une eau saumâtre, et se mouraient d'inanition. Ce n'est pas tout : l'usage, à Cancale, est de vendre les huîtres au cent, quand toutefois on daigne en vendre, et il nous parut que notre centaine n'avait pas le nombre voulu. Nous étions du reste prévenus que l'arithmétique et la conscience étaient le côté plus que faible des naturels de ces parages. « Bonne femme, dit l'un de nous à l'hôtesse, qui venait d'ouvrir devant nous ces misérables bivalves, de combien donc est votre oen^ d'huîtres1? « Il pensait être fort plaisant. « Monsieur, i
est de soixante-dix, » lui répondit machinalement la bonne femme. — Le questionneur resta atterré sous le coup. Il y avait de quoi. L'instant d'avant, nous avions discuté sur le point géographique de savoir si le hameau et le rocher, situés sur la ligne de démarcation de la Normandie et de la Bretagne, dépendaient de l'une ou de l'autre province. Ceci trancha le différend et nous démontra que Cancale était bien un village normand.