‹ La vie des eaux [electronic resource]Chapitre 5 sur 50 · TROUVILLE · texte numérisé non relu

TROUVILLE

vont vite, et, sous peu, la retraite maritime de MM. Moz i 11 et Isabey ne sera plus reconnaissable. L'arrondissement de Pont-1'Évêque, auquel appartient Trouville, est un des mieux doués de l'antique Neustrie, et les environs immédiats du bourg méritent bien d'être explorés. Par un caprice et une faveur exceptionnelle de la nature, l'air de la mer y laisse germer, non ces pousses rabougries, non ces arbres malingres qui contristent l'œil dans le rayon de la plupart des autres plages, mais de nobles et vigoureuses plantations, pleines d'ombre et de séve, qui, défiant le vent du nord-ouest, descendent du haut de leurs collines et viennent se mirer dans l'eau salée, étonnées sans doute de s'y voir, comme le doge de Gênes à Versailles.

Pour le village, je l'abandonne à la critique dieppoise. Il y a dans la langue française un monosyllabe expressif qui caractérise assez bien ces agglomérations de huttes. À part le quai de la Touque, assez riant et fort long, qu'animent çà et là de jolies maisonnettes et des chaumières d'opéra, la bourgade n'est qu'un écheveau de rues sombres et un amas de constructions prosaïques, sans symétrie et sans beauté. Les costumes n'y ont point de cachet spécial, et on n'y remarque aucun type digne de fixer l'attention, à moins qu'on ne veuille absolument considérer comme tels les mariniers du port et les pêcheuses béquilles ou de crevettes, qui n'ontd'autre beauté sai generis que des jambes noires et nues, une robe sale et un épouvantable accent.

Mais Trouville, en revanche, a sa grève douce comme un tapis d'hermine. C'est là sa grande et incontestable supériorité sur Dieppe. A Trouville, plus de galets; plus qu'un lit de sable fin et dense aux atomes vitri fiables qui resplendissent au soleil. La mer, moins belle qu'à Dieppe,

se retire au loin dans son reflux; par les grandes marées, il n'est pas rare de la voir entièrement disparaître : plus vite aussi, plus impétueuse, elle aecourt et moutonne sur cette plage unie comme une allée de jardin. Quelques rochers, nids de crabes et de congres, couverts d'un goémon visqueux et noirâtre, et déchiquetés par la tourmente en stalagmites dures comme l'acier et brunes comme la pierre d'aimant, tranchent seuls de ton et de consistance sur cette marine sablonneuse. Ses falaises ne sont point abruptes comme celles de la patrie d'Ango; elles s'étagent en divers plateaux jusqu'à d'imposantes hauteurs couronnées d'arbres, entre lesquelles glisse et serpente la jolie route qui conduit à Honfleur et à la côte de Grâce; au nord-est se profile en masse gigantesque le promontoire élevé que termine le Havre, dont on est séparé seulement par l'embouchure de la Seine, et dont les phares allumés se confondent, la nuit venue, avec les premières étoiles.

Il n'existe point encore à Trouville d'établissement de bains proprement dit. Quelques douzaines de petites tentes en coutil rayé font tous les frais de cette installation récente. Quelques-unes, montées sur roues, servent à brouetter le baigneur à la vague si la montagne liquide ne vient point assez vite. Souvent aussi les guides-baigneurs, reconnaissables à leurs vareuses de laine rouge, font l'office de véhicules et transportent à bras dans la mer les paralytiques et les femmes.

Ces pauvres gens font là un froid et dur métier. La façon dont ils précipitent leur fardeau la tête la première au milieu du flot écumeux ne laisse pas d'avoir un certain imprévu, réjouissant pour le spectateur. On faisait à Trouville, quand j'y prenais les bains, une quête pour un

Page 1