TROUVILLE
guide-baigneur qui s'était luxe les vertèbres lombaires à transporter ainsi à bras un immeuble vivant, plus d'un quintal métrique, sous la forme d'une dame trop puissante. Comment ces baigneurs peuvent tenir toute la journée dans un milieu où les plus vigoureux d'entre les autres hommes ont peine à séjourner plus de dix minutes, c'est ce qui semble assez difficile à comprendre. L'habitude ne suffit pas pour expliquer le phénomène : il faut y joindre Tusage des vêtements de laine, mauvais conducteurs de calorique, sans lesquels les infortunés perdraient avant la fin du jour jusqu'au moindre rayon, jusqu'à la moindre parcelle de leur fluide vital, et que je ne saurais trop dès lors recommander à tout baigneur.
Ainsi que je l'ai dit déjà, aucune limite bien expresse ne marque le domaine thermal des deux sexes. Comme Achille chez Lycomède, on voit çà et là un mari, un jeune père, mêlés aux groupes des baigneuses, et y ouvrant un cours de natation à l'usage de leurs femmes ou de leurs filles.
Ce pêle-mêle de l'immersion n'est point pour les célibataires, qu'on tient naturellement à distance respectueuse, moins par la crainte du danger, je pense (une femme en costume de bain est à l'abri du mauvais œil), que pour les inciter à chérir et à souhaiter les nœuds légitimes. Du reste, pas de terrasse ni de galerie sur le bord pour contempler ces évolutions aquatiques, et c'est vraiment dommage pour les jeunes Anglaises, qui font de cette aimable vue leur plus cher passe-temps à Dieppe.
Le salon de Trouville occupe une maisonnette dont l'Océan à marée haute vient quelquefois baigner le pied, et où l'on trouvé un billard, un cabinet de lecture et une
salle débat, où deux fois par semaine la société des bains pense danser au piano. Au reste, la liste d'abonnement s'enorgueillit de noms fort aristocratiques. Parmi les patronnesses de l'œuvre, on cite madame la duchesse de R... et madame deB..., qui ont chacune leur pavillon sur la plage et leur canot dans le port; madame de C... et quelques autres nobles daines auxquelles se sont adjoints des gentilshommes de la vraie roche. M. le duc Pasquier et plusieurs notabilités parlementaires ont aussi à Trouville leur maison de campagne, Le parquet de la Bourse et la Banque commencent à s'élancer sur ces illustres traces, abandonnant Dieppe aux courtiers marrons, sauf toutefois M. de Rothschild et sa dynastie, qui paraissent demeurer fidèles aux anciens souvenirs et à la ville de Madame.
Une sorte de grange, intitulée théâtre, attire quelquefois de malheureux bateleurs ou de tristes virtuoses ambulants qui jouent ou chantent dans le désert. C'est justice; mais le spectacle, fût-il infiniment meilleur, n'obtiendrait pas plus de succès. En venant à Trouville, on a de parti pris renoncé à toutes les jouissances de la civilisation; il est convenu qu'on tombe en pleine barbarie et qu'on se donne pour quelque temps les douceurs de la vie sauvage. Le but est on ne peut mieux atteint; je n'ai pas encore vu de séjour d'eaux où les liens habituels de sociabilité fussent relâchés, ou plutôt supprimés et rompus de parti pris comme à Trouville. Chacun vit chez soi et pour soi. L'esprit de caste règne et gouverne dans la république maritime. ïl y a à Trouville le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré. Les gentilshommes se divertissent à aller marchander leur poisson sur le port; les Anglais, à voir peser leur viande, soin domestique qu'au reslo ils ne né-