THOU VILLE
gligent nulle part, et les femmes à faire chaque jour trois toilettes somptueuses à huis clos. Comme échantillon du raffinement de barbarie systématique auquel est parvenu Trouville, il suffira de dire que le principal, sinon le seul pâtissier de l'endroit, le Félix de la bourgade, est un étalier-boucher. Un mouton pendu par les pattes indique la demeure de cet industriel. C'est là que les marquises vont faire collation. Sur une table on trouve des gigots et sur l'autre des tartelettes. Mais des loups de mer comme ces dames ne sont pas pour se laisser rebuter parce ragoût à l'allemande.
J'ai dit loups de mer, et en effet ces dames passent une portion de leur vie à se promener à la voile sur la Touque ou à croiser le long de la plage. L'une d'elles commande l'équipage et dit, je pense : Mille sabords! si la manœuvre n'est pas bonne ; le capitaine fume à son bord, laissant aux matelots la même liberté, et les gabiers reconnaissants lui confectionnent des cigarettes. La franchise du port de Trouville y amène toutes sortes d'amateurs. Je sais un I avocat de Rouen qui y passe tout son été et s'est fait pêcheur de harengs. Il vend sa pêche, et l'on estime qu'il gagne plus à écouler son tonnage que ses plaidoiries.
Pour les voyages en terre ferme, il existe dans le bourg deux ou trois vénérables coches que chacun loue à tour de rôle. A Trouville, la promenade est la première, pour ne pas dire l'unique ressource. A part les grands souvenirs historiques, et au point de vue purement pittoresque, les environs de ce petit port ne le cèdent pas à ceux de Dieppe. Le château de Beaumont, la route de Pont-l'Évêque, le vallon de Hennequeville, offrent des aspects imprévus et d'une beauté toute spéciale à cette banlieue de mer si remarquablement boisée. Mais le meilleur but d'excursion
est sans contredit le Chalet, ravissante propriété de M. Ulric Gnttinguer. Pour s'y rendre, on traverse une forêt montueuse toute pleine de mystère et de fontaines sacrées, de grandes futaies et de clairières tapissées d'un vert tendre qu'émaille une Flore sauvage incomparable. Un petit parc de sapins est aux abords de la maison, entourée de pelouses et perdue dans les fleurs. Ce Chalet est un vrai chalet, avec les balcons de bois et le toit en degrés. On pourrait se croire à la porte d'un riche montagnard helvétique. Mais, en risquant un œil tant soit peu indiscret à travers les châssis vitrés, on aperçoit le piano, les statuettes, les objets d'art, les livres, les meubles confortables, tout ce qui témoigne d'une vie facile, intellectuelle et élégante. Cette gracieuse demeure occupe le plus haut point de la colline. Le bois tourne autour du chalet, et, par une pente rapide, se déverse jusque dans la mer. Heureux l'homme de lettres, heureux l'artiste à qui l'indépendance, le meilleur des Mécènes, a fait de ces loisirs dorés! Le seul mal, c'est qu'une fois dans sa maison Sabine, ayant tout à souhait, hors ce peu de nécessité si nécéssaire, il cesse trop souvent d'écrire; mais ce n'est pas ce qui arrive, heureusement, à M. Ulric Guttinguer.
Les hôteliers de Normandie jouissent d'un renom d'avidité proverbial et trop mérité. On m'a cité à ce sujet un mot vraiment sublime d'un hôtelier de Trouville. Un gentilhomme légitimiste, qui porte un nom des plus connus dans les fastes de la Restauration, s'était établi sans défiance chez ce Rolando des aubergistes. Au bout d'une semaine, la note s'élevait au taux le plus invraisemblable, quelque chose comme trois louis par jour. Refus de payement; choix d'un arbitre, nécessairement Trouvillais, mais qui, scandalisé lui-même d'une telle rapacité, la