EU ET LE T RÉFORT
l'expédition dirigée contre le roi Harold. Devenus Anglais, les Normands y Tirent par la suite de fréquentes visites; mais ce fut la torche à la main. Le Tréport fut incendié quatre fois par ses anciens citoyens, non-seulement au moyen âge, mais jusque sous le règne de François Ier, ainsi que l'atteste ce quatrain extrait de la gazette poétique de quelque Loret contemporain :
Par un ribaud, et faute de support, L'an mil cinq cent quarante-cinq compris, Le second jour de septembre, fut pris Et mis à feu des Anglais le Tréport.
Le ribaud était un capitaine français qui avait introduit les ennemis par la gorge de Ménival.
Tant d'incendies n'ont pas embelli le Tréport. Un seul bombardement eût beaucoup mieux valu, comme en fait foi celui de Dieppe; et, malgré les Anglais, le bourg n'est aujourd'hui eneore qu'un amas de constructions plus baroques que pittoresques, adossées à une haute falaise que tranche à pic le lit d'une petite rivière, dont l'embouchure forme le port, ou disséminées pêle-mêle autour de la colline escarpée qui porte l'église. Gomme paysage, ces lignes heurtées, cette masse passablement informe, ont de l'effet et ne manquent pas d'une certaine beauté inculte. On n'en pourrait pas dire tout autant d'un peu près. A Dieu ne plaise que je sois assez... architecte pour souhaiter au Tréport un plan symétrique et des rues tirées au cordeau; mais je lui voudrais du moins une plage un peu praticable ; je souhaiterais également voir un peu plus de coquetterie dans la structure et l'alignement des édifices qui la bordent. Le Tréport, comme Dieppe, est sujet à l'envahissement des cailloux de mer, et, plus encore que Dieppe,
se laisse coin plaisamment ensevelir sous les galets. Le rivage en est tellement hérissé, qu'il faut absolument les chaussures indigènes pour le parcourir sans blessure. J'ignore comment les Parisiennes peuvent s'en tirer avec leurs brodequins d'étoffes légères. La municipalité locale devrait bien l'aire aux étrangers la galanterie de déblayer un pou tes abords de sa plage de cette inondation pierreuse, ne fût-ce que pour reconnaître l'alluvion d'or et de bânknotes qui la fertilise chaque année.
Les bains du Tréport étaient placés sous la protection du comte de Paris, que chaque saison y ramenait, avec ses précepteurs et gouverneurs, pendant le séjour de la famille royale au château d'Eu, et pour qui on avait construit un petit palais sur le rivage. C'est une espèce de Trianon maritime, exhaussé de quelques marches au-dessus du sol et formé d'un seul rez-do-chaussée. Celte construction, qui est modestement formée de briques, à angles, à assises et à chaînes de pierres, est conçue dans des proportions qui n'ont rien de trop enfantin. Elle servira à réunir, pour quelques bals d'été, collations ou concerts, l'élite des jeunes baigneurs : il nous a paru même qu'elle serait assez vaste pour contenir les grands parents. Le Tréport, qui eût pu ainsi se prévaloir de la quasi-citoyenneté du jeune prince, se fût sans doute piqué d'honneur : il n'eût pas souffert que l'héritier du trône se déchirât les pieds aux silex de ses parages, et eût pris quelque soin d'un établissement qui peut et doit être pour lui la source d'une haute fortune.
Aujourd'hui cet établissement n'existe, ou du moins n'existait naguère, pour ainsi dire, que de nom. Une vingtaine de tentes en fort mauvais état, de la dimension d'une guérite, en formaient tout le matériel. C'est à peine
EU E.T LE TK ÉVOKT. ai si quelques planches vermoulues et mal jointes, jetées sur l'épaisse couche des galets, permettent au baigneur de gagner la grève et la mer à pied sauf. C'est du milieu des lames que l'œil embrasse le mieux le panorama de la \ille et de ses falaises dentelées. Plus loin, à l'est, la vue s'étend sur les côtes de Picardie, dont le'Tréport est séparé par une petite plaine, au delà de laquelle recommence la falaise abritant de son Ombre le populeux village de Mers. Le port, ta jetée, l'écluse de chasse construite par le dinde Penthièvre, et l'embouchure de la Bresle, où viennent mouiller les navires; occupent le centre de la coupure, qu'on dirait faite de main d'homme.
L'église, littéralement perchée sur une hauteur inaccessible de tous côtés, hors un seul, domine cet ensemble et fait planer le signe de la rédemption sur une immense étendue de mer. Cet édifice est fort bizarre : il semble n'être que Lamas fantasque et confus de douze ou quinze nefs inégales, surmontées d'une tour irrégulière et inachevée. Chacune de ces façades latérales présente six de ces nefs aux toits aigus, adossées à la principale et formant autant de chapelles, ou, pour mieux dire, autant de petites églises, disposées non parallèlement, mais verticalement à la grande. Cette étrangeté ne déplaît pas; et, soil hasard, soit prévision de l'architecte, plus habile qu'il n'a visé à le paraître, cet amalgame prodigieux n'est pas dénué d'harmonie. Au devant de la tour est un porche couvert, tout brodé de varechs, d'enroulements et de feuillages fantastiques. Il faut bien se garder d'aborder ce lieu sombre vers l'heure de minuit; car sous ce porche est une Vierge dans sa niche, et, aux pieds de cette Vierge, une àme en peine est condamnée à venir chaque nuit faire sa [trière à la douzième heure sonnante, quel que soit le vent
qui mugisse ou l'éclair qui zèbre la nue. Cette pénitence doit durer mille ans consécutifs, et serait à recommencer tout entière si l'âme du purgatoire, qui, d'après l'âge de l^glise, doit en avoir encore pour quatre ou cinq siècles, commettait la faute d'adresser une seule parole aux personnes qu'elle peut trouver chemin faisant. Aussi évitét-on soigneusement son approche, tant par frayeur que par commisération. Cette circonstance aggravante de la punition a mis les chroniqueurs, assez mauvais plaisants, sur la voie d'affirmer qu'une enveloppe terrestre du sexe féminin logeait jadis cette âme en peine.
L'intérieur de l'église ne contient aucune œuvre d'art ni aucun ornement remarquable, si ce n'est une belle boiserie dans la chapelle de la Vierge, et une lampe d'argent en forme de vaisseau, déposée à titre de vœu par ordre de l'ex-reine des Français, au moment où le prince de Joinville s'embarquait pour l'expédition et la prise de Saint- Jean-d'UUoa.
Le Tréport, comme résidence, offre peu de ressource; on n'y trouve ni salon, ni théâtre, et ce n1est point là qu'il faut venir chercher la vie mondaine des eaux. Le voisinage d'Eu et de sa splendide forêt est une compensation pour les baigneurs. Une route belle, mais- sablonneuse et exposée à toutes les ardeurs du soleil, conduit de l'un à l'autre point, et des voitures-omnibus de toute forme la parcourent à chaque heure du jour en quinze ou vingt minutes à peine. Eu, situé clans un vallon, aux bords de la Bresle, est une ville de quatre mille âmes, irréguliôre et assez laide, mais qu'animaient, sous le dernier règne, la présence d'une nombreuse garnison d'élite, les séjours périodiques de la famille royale, et tout le bruit de fête qui se fait autour d'une cour, même champêtre.