EU ET LE TRÉPORT
Le château, qui était alors la fortune d'Eu, est situé au cœur de la ville. TJne grande cour, fermée par une grille, le sépare seul des autres habitations. Il a été bâti par le duc Henri de Guise (le Balafré), en 4 578, et dessiné par un architecte de Beauvais nommé Pierre Leroi. Il se compose d'un grand corps de logis accoté de deux pavillons assez semblables à ceux du château des Tuileries, dans le style duquel est conçu l'édifice. La place du dôme est occupée par un beffroi ou clocheton contenant l'horloge, flanqué de deux autres plus petits en retraite et ornant la façade du jardin. Le château est construit en briques, sur le ton brun desquelles se détachent assez heureusement, pour le plaisir des yeux, des pilastres et des balcons de pierre. La façade, qui n'a pas moins de deux cent soixante-dix pieds de développement, est coupée au centre par un péristyle à fenêtres oblongues et cintrées où sont contenues les salles d'attente. Les hautes cheminées, les clochetons, les toits aigus, les balustrades et les flèches qui les surmontent, les lucarnes à consojes et à aiguilles percées dans la toiture brune, donnent de l'agrément à la partie supérieure de l'édifice, en y jetant un certain air de désordre mouvementé et pittoresque qui rompt la monotonie des lignes droites. Le château a été restauré avec goût, et il serait difficile de distinguer les parties de date récente d'avec les détails qui remontent au temps de la construction.
Eu, comme la plupart des résidences princières, a subi d'étranges et nombreuses vicissitudes, a été le témoin et le théâtre de bien des scènes imprévues. L'histoire de certains châteaux est intéressante comme celle des hommes qui ont beaucoup vécu, et je ne m'étonne pas qu'un tel sujet ait tenté l'un des brillants et vifs esprits cle ce temps-ci. Ce fut dans ce château que la duchesso de Guise, après la tra-
gédie de Dlois, vint pleurer son époux, peut-être ses propres faiblesses; et, par un cle ces retours subits de piété si particuliers aux héroïnes tumultueuses de cette galante époque, éleva, nouvelle Artémise, un superbe mausolée à celui qui lui avait meurtri le poignet avec son gantelet de fer et l'avait contrainte d'assister toute en larmes au meurtre du beau Saint-Mégrin Ce fut là aussi que la fière et tendre amazone de la Fronde, le vainqueur d'Orléans en jupes et en cornette, l'intrépide artilleur du faubourg Saint-Antoine, mademoiselle d'Eu, de Dombesetde Montpensier, la grande Mademoiselle enfin, devenue propriétaire de la belle comté d'Eu après la mort du dernier Guise, vint passer le long exil auquel la condamna son refus obstiné d'accepter la main d'un roi. C'est là qu'après toutes ces disgrâces, encourues pour l'amour de ce cadet de famille, assez chétif et sans fortune, qui l'en récompensa si bien, elle revit, reçut et adora de plus belle cet incroyable Péguilhem, ce blême épouseur de princesses, dans lequel, alors comme toujours, elle trouva, pour tant de sacrifices, le plus ingrat, le plus glacé et le plus égoïste des hommes.
Après elle, que d' infortunes abritées sous ces mêmes voûtes! la famille du duc du Maine, cette race cle bâtards déchus destinée à périr dans l'ombre; la princesse de Condé, le duc de Penthièvre et- tant d'autres.
En 1795, le château d'Eu est saisi, le mobilier vendu, et tous les tableaux sont envoyés au district de Dieppe. La nation décrète qu'il sera converti en un hôpital militaire; mais bientôt, se ravisant, elle affecte cette magnifique demeure à la sénatorerie de Rouen. Le général Rampon en prend possession sous l'Empire, et les bottes éperonnées du soldat de fortune ébranlent ces parquets que foulèrent ja-
EU ET LE T RÉ PO HT. 65 dis les entourages empanachés des deux grandes maisons de Bourbon et Lorraine. L'empereur, à son tour, en visitant le Tréport, prend fantaisie du château d'Eu et le réunit, après l'avoir fait visiter par M. Fontaine, aux domaines de la couronne.
En 1814, le château fut rendu à la famille d'Orléans.
En 1821, l'ex-roi des Français y revint pour la première fois. C'est à deux lieues de cette résidence, au château de Lamotte, qu'il avait été élevé. Aussi l'un de ses premiers ordres fut-il de conserver, à Cfuelque prix que ce lut, l'ancien château, et, depuis cette époque jusqu'à la fin de son règne, Louis-Philippe a toujours montré une prédilection marquée pour cet historique séjour.
Le parc, dessiné par Lenôtre et agrandi par le dernier propriétaire, est beau et vaste ; le plan offre une certaine analogie avec celui du Luxembourg; les pelouses et les parterres décrivent une ellipse au pied de la façade, en contre-bas d'une allée d'arbres où sont admis les promeneurs. A l'autre extrémité du jardin réservé, le terrain ombragé s'accidente et s'abaisse par une pente rapide jusqu'au niveau de la rivière qui borde le parc. D'autres bras moindres du môme courant sillonnent le parc, et de grandes pièces d'eau forment, avec de petits îlots empanachés de saules pleureurs, des archipels stagnants et verdàtres d'un aspect assez hollandais. Sur la terrasse qui termine le jardin, du côté de la mer, est un belvédère d'où la vue embrasse toute la plaine comprise entre les deux falaises, le village de Mers, les mâts et les agrès des navires à l'ancre dans la Bresle, et la silhouette singulière de la haute église du Tréport.
L'ornement caractéristique et la principale curiosité du château d'Eu sont, étaient du moins, la riche eollection
de portraits historiques, dont la première idée et la fondation appartiennent à Mademoiselle, qui avait fait transporter dans cette résidence les peintures du château de Ghoisy1. Ace premier fonds, elle ajouta un grand nombre de portraits des princes des maisons de Lorraine et de Bourbon, et de la plupart des personnages célèbres du dix-septième siècle. Cette collection, continuée par ses successeurs, et devenue ainsi l'une des plus complètes qu'il fût possible de réunir, échappa, au moins en partie, à la fougue iconoclaste de la Terreur; et, distraite du château d'Eu en 1795, elle y fut rendue dès Tan V. Le duc d'Orléans la fit restaurer par le conservateur de ses tableaux, M. Bélot. J'imagine, toutefois, que bon nombre de ces précieux portraits fut détourné de la galerie, soit pendant la Terreur, soit à d'autres époques : la plupart ne sont plus représentés maintenant que par d'assez mauvaises copies, et je répugne à croire quo Mademoiselle se fût contentée de pareilles toiles. On reconnaît d'ailleurs le goût peu sévère de ce temps-ci dans les portraits contemporains.
Toutes ces toiles étaient répandues à profusion, et comme au hasard, dens les diverses salles du château. Les murs de certains appartements en étaient garnis jusqu'au plafond. A dater de la fin du seizième siècle, on peut dire que toute la France et l'Europe illustres furent là. Elles
1 Le château d'Eu, frappé de mainmise par les décrets du 15 janvier 4852, a vu, dit-on, depuis, son mobilier et sa riche galerie de tableaux dispersés. C'est une grande perte pour Eu, et aussi pour le Tréport. Cette circonstance regrettable ne donnera, nous l'espérons, que plus d'intérêt à la description, aujourd'hui historique, de ce château, tel qu'il faisait naguère l'ornement et la fortune de la ville, et les délices des baigneurs.