La vie des eaux
Voici venir le temps où il est convenu que Paris est inhabitable. C'est l'heure où les infirmités élégantes secouent le manteau de neige et de givre qui les couvrait, et s'épanouissent comme les roses et les lilas printanièrs aux haleines de la mi-mai. L'hiver parisien et ses serres chaudes féeriques ont d'admirables secrets pour maintenir en bon état de conservation apparente ces brillants valétudinaires et ces duchesses souffreteuses qui, de décembre à avril, parlent, marchent, dînent. soupent, dansent absolument comme s'ils étaient pourvus d'une santé quelconque. Mais, vienne juin, le masque tombe... et le valseur s'évanouit. Il ne reste plus qu'un malade encore frais et rose, il est vrai, mais dont le teint ne sert qu'à mieux dissimuler les insaisissables douleurs.
La villa d'Enghien, la terre de Normandie, le château des bords de la Loire, apaiseront ces maux discrets, rompus au commerce du monde, qui savent si bien vivre et ne font point mourir. Mais la villa, le vieux château. le domaine dans les herbages, ce ne sont point là de ces remèdes banaux que la Faculté peut prescrire, aussi facilement que le vin de Bordeaux et la volaille aux
exténués d'inanition et de misère. Non datur omnibus adiré... TuscÊlum. Reste donc, pour les gens de médiocre fortune et de santé débilitée par les cotillons de l'hiver, la ressource des eaux, cette villégiature des mitoyennes bourses, cette plébéienne hygie, ce fous snhitis où, presque sans varia lion, on obtient, sur le pied de dix francs par jour (un peu moins que la vie d'un garçon à Paris), plaisir, gaieté, santé, bonheur, distraction, folies et eau chaude.
C'est ce coté tout spécial, et pour ainsi dire exotique de la vie parisienne, que nous avons tâché de saisir et de traduire épisodiquemetit dans les esquisses qui vont suivre. Cette tentative est, nous le croyons, assez neuve. Non pas qu'il n'existe ou de savants traités et d'excellents guides pratiques i\v< plus célèbres eaux minérales d'Europe, ou de spirituelles et très-complètes monographies de quelques unes; mais les premiers s'adressent aux malades et non à cette population de mondains qui anime les séjours d'eaux; les secondes ne reproduisent qu'une face locale de cette vie cosmopolite et multiple, dont le mal n'est, assez souvent et heureusement, que le prétexte, mais qui, pour véritable but, pour spéciliqne, pour mot d'ordre, a le plaisir,
.Nous avons tâché d'être plus universel, sans toutefois viser à être complet. Interrogeant nos souvenirs personnels de demi-malade et de touriste, nous avons entrepris de conduire le lecteur à quelques-uns des bains de mer les plus laines de l'Atlantique, de la Manche et de la mer du Nord, et à plusieurs îles eau\ thermales les j'îii^ en vogue d'en deçà et d'au delà de la frontière.
* Dans ce rapide tour, nous avons effleuré la France, la Bi Igiquc, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie el l'Algérie. Effleuré est le mot ; car, sous chacun de ces ciels si dissemblables, nous n'avons que touché aux sommités du genre par les points les plus attrayants, et nous l'avons l'ail . au gré de l'inspiration du moment, sous des formes assez diverses. Le lecteur nous pardonnera celte variété de tons, ce laisser aller du récit, en considération de notre ardent désir de contribuer à sa cure par un peu de distraction, et il nous permettra de dire, après le fabuliste : Diversité, c'est ma devise.
Nous avons aussi à demander grâce pour le je employé souvent dans ces chapitres. Le moi est haïssable, mais alors qu'il procède d'un ambitieux égotisme. Nous nous servons du je uniquement pour aller plus vite, comme disait Beyle, le grand touriste, ou bien encore, selon la spirituelle et trop modeste expression de George Sand voyageur, seulement pour servir de lunette d'approche au public.
Nous ne sommes point didactique, avons-nous dit ; mais, grâce à l'aide que veut bien nous prêter un savant docteur, nous pouvons fournir au lecteur des renseignements positifs sur le mérite curatif des séjours d'eaux où il serait tenté de se transporter sur notre trace, et où l'appellerait un motif plus grave que l'amour de la diversion et le besoin de changer d'air. On trouvera aux Notes, résumées et puisées aux meilleures sources, dans les livres des écrivains spéciaux les plus compétents, toutes les notions qu'il peut importer au lecteur de rechercher pratiquement, sous cet important point de vue.
Puisque tout est dans tout, et qu'une seule maison, comme disait Richardson, présente l'image en raccourci du monde entier, on induira sans peine de ces esquisses l'ensemble des mœurs toutes particulières que nous voulons retracer. C'est pour cela que nous n'avons pas cru nécessaire, pour aujourd'hui du moins, de pousser plus au large nos explorations thermales, et de condenser en un gros volume nos saynètes légères et même un peu frivoles. Mais si nous avions ce rare bonheur que le public daignât prendre sous son haut patronage et en quelque goût nos crayons, nos petits dessins à la plume, nous verrions, encouragé par cet accueil, à étendre un peu le champ de nos chroniques et à nous faire l'historien de plus en plus complet de ces eaux minérales, chai niants remèdes dont on a pu dire, non sans raison. qu'ils sont fournis par la maternelle nature pour débarrasser à la fois les malades des médecins et les médecins des malades.
Mai 1S53.
1856. — Il nous reste aujourd'hui à remercier le publie du bon accueil fait à ces petits tableaux de la vie thermale, accueil qui nous permet et nous oblige même de lui en offrir une nouvelle édition, augmentée d'un chapitre collectif sur les Eaux-Bonnes et les Eaux- Chaudes, et d'un autre sur le Havre, Pécamp, Gabourg- Dives.
LA
C'est assurément un des traits particuliers à notre époque que cette ardeur d'émigration, cette lièvre de villégiature, qui, au retour de chaque printemps, pousse
hors des villes les gens du monde, l'heureuse catégorie des hommes de loisir, et les disperse, soit aux champs1, sous d'aristocratiques ombrages, soit, et surtout de préférence, vers les séjours semi-agrestes, semi-mondains, des eaux thermales que la nature fait si lihéralement jaillir des sols de France et d'Allemagne. Aller aux eaux, c'est le complément, la continuation obligée des élégances de l'hiver; c'est le premier devoir social de tout homme qui tient à l'estime de soi; plus encore à celle d'autrui : s'en dispenser, laisser fuir toute une saison sans apparaître ni à Vichy, ni a Dieppe, ni à Badr. ni à Hombourg, ce serait9 non-seulement une faute de goût, un solécisme impardonnable, mais un crime de lèse-societé
punissable par toutes les lois de Yhigh fashion et ilu vaut. Qu'on nous pardonne ces mots anglais : ils expriment d'une façon fort appropriée le genre de tyrannie anguleuse que la modo emprunte, pour l'exercer chez nous, à l'affectation et à la gourme britanniques.
La vie des eaux représente donc un côté assez considérable de l'existence parisienne; car, il est bonde le noter, «juo la scène se passe aux Pyrénées, sur les bords de l'Océan ou sur les rives du Rhin, c'est toujours Paris qui se meut, donne l'élan, règne et gouverne; tout est pour lui ou d'après lui, et l'on n'oserait, j'imagine, ni s'amuser ni se guérir, s'il n'était là, couvrant de sa protection tant soit peu railleuse et superbe les magnificences provinciales ou exotiques qu'on étale de toutes parts, pour l'attirer et lui offrir une copie assez affaiblie de lui-même. Il n'importe : Paris, dans ces occasions, se montre bon prince; il imite ces seigneurs de l'ancien régime qui, las de danser le menuet au salon, avec les marquises, trouvaient [tiquant de se mêlera un rigodon sous la grange. Quand il s'est rassasié, trois mois durant, de bals, de raouts, de concerts, de loges aux Bouffes, il lui prend tout à coup une grande passion pour les joies simples, la vie rustique, les danses champêtres et la nature, la nature surtout, un grand mot dont le monde abuse beaucoup. Paris ment ou se trompe: il n'aime que lui-même; s'il se luit, c'est pour se chercher, pomme ce personnage obstiné à la poursuite de son ombre. Aussi tes thébaïdes ne sontelles point son fait. C'est aux eaux, c'est dans les villages d'opéra-comique, avec jardins anglais, théâtre, salons de bal, de jeu et de conversation, qu'il pousse l'ascétisme jusqu'à se faire ermite pour six semaines^ — avec force toilettes d'été.
LA VIK DES BAI \. ô
Le Paris élégant, le Paris populaire, el jusqu'au Paris souterrain, celui del'égoul et des repaires, onl été, dans ces derniers temps, fouillés, analysés, décrits avec un soin minutieux. Peut-être, en revanche, oe fa-t-on pas assez étudié hors dechez lui. Il \ a, dans les transformations qu'il subit là, à son in-u. dans un milieu nouveau, au sein d'un amalgame cosmopolite, comme le sont nécessairement les résidences d'eaux thermales; il y a là, dis-je, toute une face, assez inédile jusqu'ici, de la vie actuelle et des mœurs les [dus intimes de l'époque. Peut-être, en cherchant bien, y pourrait-on trouver matière à des études neuves, un cadre propre à recevoir d'assez piquants tableaux de genre. Tôt ou tard sans doute le sujet tentera quelque habile plume. Nous saurons alors l'influence que les grandes capitales, et Paris à leur tête, exercent souverainement, dans leurs migrations d'été, sur les humbles provinces où elles daignent élire un domicile temporaire; les modifications de plus d'une nature et les impressions nouvelles qu'elles y reçoivent en échange; le courant d'idées, de besoins et de tendances sympathiques qui s'établit respectivement du centre vers les extrémités, et des extrémités au centre, préparant ainsi la fusion par la mise en jeu des contrastes, enlevant à l'un quelque peu de ses prétentions altières, aux autres de leurs préjuges et de leur ignorance native, pour leur faire gagner en culture, en lumières, eo accroissement de richesses, ce qu'elles perdent en foi naïve et en originalité. Une telle étude, on ne saurait en disconvenir, n'est indigne ni de l'observateur ni du publiciste; elle se rattache au grand travail d'assimilation qui s'opère incessamment sous dos yeux. Nous indiquons le but sans espérer l'atteindre. Nous ne portons point ju:>que-là nos visées. Toute notre- ambition est de présenter
i LA VIE DES EAUX.
au lecteur quelques esquisses fidèlement relevées sur les lieux mêmes, quelques crayons pris sur nature de la vie facile, attrayante et éphémère des eaux thermales, qui
joue un si grand rôle parmi les joies les plus mondaines de ce temps-ci.
Les sources minérales, qui abondent ni France plu> qu'eu nul autre pays d'Europe, étaient certainement connues et appréciées des Romains : leurs monuments en font foi. Au moyen âge, elles furent à peu près délaissées; et c'est seulement vers les seizième et dix- septième siècles que leurs vertus, mises de nouveau en renom, recommencèrent d'attirer un petit nombre de croyants. C'était une grande affaire alors qu'un voyage; on n'entreprenait pas même celui des eaux sans une vraie nécessité ni Scin> une injonction en forme de la Faculté dévoyée el confessant son impuissance. 11 n'était guère question alors de réjouissances ni de l'êtes. Les gens du monde allaient aux eaux tout simplement pour se guérir ; ils n'imaginaient pas, dans leur ingénuité, qu'un hôpital pût être une maison de plaisance, ni une médecine un plaisir. Veut-on savoir au juste comment les choses se passaient, à Vichy, au [dus beau temps de Louis XIV, en 1076.' Qu'on ouvre la correspondance de madame de Se vigne, ce miroir brillant et fidèle, ce répertoire inépuisable des petites choses du grand siècle, on y trouvera ce passage instructif d'une lettre datée Ju Bourbonnais et écrite à madame de Grignan :
a Vichy, -20 niai.
« J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère. Ah! qu'elles sont mauvaises f... On va à six heures à la fontaine : tout le monde s'y trouve; on boit el Ton fait une
for! vilaine mine; car, imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on parle confidentiellement de la manière
dont on les rend; il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin on dîne; après dîner, on va chez quelqu'un; c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Planci ; le chanoine et moi, nous lisions l'Arioste... 11 est venu des demoiselles du pays, avec une flûte, qui dansent la bourrée dans la perfection. C'est là où les bohémiennes poussent leurs agréments; elles font des dégognades où les curés trouvent un peu à redire. Mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux ; à sept heures, on soupe légèrement; on se couche à dix. Vous en savez présentement autant que moi. »
On le voit, quelques promenades, de confidentiels entretiens sur la manière de rendre les eaux, une partie d'hombre et les dégognades des demoiselles du pays faisaient, dans le plus galant siècle et le plus ardent au plaisir, tous les frais d'une saison thermale. Allez à Vichy voir maintenant comment les choses se pratiquent et de quelle merveilleuse façon les eaux opèrent leur effet au son de l'orchestre de Strauss. Mais aussi il n'y avait là qu'une réunion de vrais malades. Madame de Sévigné se plaignait pour sa part de douleurs aux mains et aux genoux, qu'au reste les eaux minérales dissipèrent comme par prodige. Madame de Brissac, c'est la spirituelle mère de madame de Grignan qui nous le révèle, était sujette à la colique. Il y a même sur cette colique tout un passage ravissant que nous omettons à regret. Fléchier, dans sa jeunesse, vint aussi à Vichy, qu'il chanta même dans des vers burles-
rçues d'enthousiasme où ne se pressent guère le futur orateur sacré. Ce serait, pour le dire en passant, une recherche intéressante el curieuse que celle de tous les personnages illustres qui, depuis deux siècles, sont venus redemander aux eaux thermales les forces et la santé épuisées par les fatigues de la vie et les ('-motions «lu monde. Nous trouverions Montaigne et sa gravelle à Bade, en 1570; plus tard Pierre le Grand à Spa et à Carlsbad, s'efforçant de guérir les convulsions auxquelles il était en proie, ou, pour mieux dire, de se remettre des excès de femmes el il'- lable dont il ne put jamais se détacher, en dépit de sa toute-puissante énergie, et qui, finalement, eurent l'effet déplorable d'abréger sa vie glorieuse; madame de Châteauroux cherchant à Plombières un remède contrôla maladie dont elle mourut Tannée d'après dans ['Mit l'éclat de sa faveur, etc. Je cite au hasard quelques noms, ne pouvant les mentionner tous, mais me i vant bien d'aborder ce chapitre en temps et lieu, et de montrer en quelque sorte, dans cette succession de malades célèbres, la généalogie nobiliaire Ae< principaux séjours d'eaux thermales, à mesure que j'y conduirai le lecteur.
Au dix-huitième siècle, la vie simple et patriarcale di>> eaux avait déjà subi quelques altérations. J'ouvre un petit livre intitulé : Les amusements des eaux de Spa, ouvrage utile à ceux qui vont boire ces eaux minérales sur les lieux et agréable pour tous lecteurs; Londres, 1782. Ce titre seul d'amusements est un indice suffisant de la révolution qui i\r< lors s'opérait dans le régime des eaux thermales.
.le feuillette le livre et j'\ trouve l'emploi suivant, lieinv
par heure, de la journée du buveur d'eau :
h On se lève tous les matin- au peint du jour;
2° A quatre heures, chacun vient en déshabillé à la fontaine du Pouhon;
d 5° A cinq, au plus tard, ceux qui doivenl aller ;m\ autres fontaines montent dans leurs voitures pour s'i rendre;
« 1" A neuf, tous les baigneurs se retirent pour aller s'habiller ;
« 5° A dix, les dévots vont à la messe;
« 6° A onze, les hommes descendent au café, s'il pleut. ou se promènent dans la rue, si le temps le permet;
« 7°A onze heures et demie, on se met à table partout
« 8° A deux après midi, on va en visite ou à l'assemblée
idiez les dames:
« 9° A quatre, on va à la comédie ou à la promenade, soit au Jardin des Capucins, soit à une prairie qui, pour cette raison, a pris le nom de prairie de quatre heures ;
« 10° A six, on soupe dans toutes les auberges:
« 11° A sept, on fait une promenade à la prairie de sept heures;
« 12* A dix heures, on n'entend plus personne dans les rues, et les habitants se conforment à cet ordre, comme les bobelins (nom familier sous lequel les naturels de la province désignent les buveurs d'eau minérale). »
Un article supplémentaire de ce consciencieux règlement porte que la disposition législative promulguée au paragraphe 12 est inviolable, et qu'on n'y peut faire impunément infraction, si ce n'est en faveur des seules soirées de bals, lesquelles ne peuvent, dans aucun cas, se prolonger minuit.
Certes, nous voici déjà bien loin des innocentes parties d'hombre et des dégognades de Vichy. Spa possède une comédie, île- bals, qui, il est vrai, Unissent à l'heure mù
ils commencent de nos jours, et des assemblées chez les James. Il y a progrès, et l'on peut voir que le dix-huitième siècle a rassé par là, c'est-à-dire l'amour des jouissances et des frivolités mondaines. Quelle différence pourtant entre le Spa d'alors et les splendeurs contemporaines de Bade, de Vichy, de Hombourg, du Spa actuel même, bien que déchu de son antique prééminence ! Les eaux thermales ne sont plus des résidences cénobitiques qui participent du couvent et de la maison de santé, mais bien, pour la plupart, des colonies de touristes avides de plaisir, d'émotions, de luxe, cherchant dans une vie nouvelle la guérison d'un mal unique, assez incurable il est vrai, la vanité ou l'ennui. Les malades y sont encore tolérés, mais c'est à l'état de minorité affaiblie, et. comme telle, devant se résigner à subir les caprices, les exigences, les invasions de moins en moins mesurées, et tout le gai tumulte des majorités bien portantes.
Un tel abus devrait sans doute provoquer une loi thermale sur les incompatibilités, s'il n'était parfois très-difficile de distinguer les vrais malades de ceux de leurs voisins qui ne le sont qu'à demi ou qui ne lesont pas du tout. Sincère ou non, chaque baigneur affiche en arrivant aux eaux des prétentions officielles à une portion quelconque, si ténue qu'elle soit, du domaine de la souffrance. Ambition d'un nouveau genre! dira-t-on. Et pourtant ce titre de malade que chacun réclame à l'envi n'est pas seulement un passe-port. Il y a du vrai dans ces dires, même les plus invraisemblables. 11 esl toute une nature spéciale de maladies propres au siècle, qui peut à la rigueur se concilier avec les apparences de la santé et les allures d'une vie active. Plus que toutes le< autres peut-être elle contribue à peupler les résidences d'eaux thermales, et c'est à elle
qu'il foui reporter le mérite «lu développement excessil auquel mi lis voit parvenir, el de leur singulier succès; je veux parler de ces affections nerveuses, indéfinissables 'protées et désespoir de la médecine, qui sont la plaie de notre époque. Certes, on ne peut nier que la santé publique n'ait vu généralement son niveau s'élever, grâce aux progrès de l'hygiène, à la découverte de Jenner et à quelques autres non moins dignes de l'admiration des hommes. Les tables de mortalité font foi d'un accroissement notable dans la moyenne de la vie humaine. De tristes maux sonl à peu près rayés de la surface du globe, il est vrai, mais ils ont fait place à des infirmités nouvelles. Un sang plus pur peut-être circule dans nos veines; des stigmates bilieux n'affligent plus nos yeux ; un beaucoup plus grand nombre de nouveau-nés survivent aux épreuves du premier âge; le bien-être matériel est à Tordre du jour et tend à l'amélioration des races; les perfectionnements croissants de l'industrie substituent à l'effort des bras les puissances mêmes de la nature. Le jour viendra sans doute où le laboureur même ne versera plus sa sueur dans les sillons que trace aujourd'hui sa charrue. C'est là, il faut le proclamer, un beau et glorieux mouvement. Mais, comme tout progrès porte son expiation, si le corps cesse de fonctionner à l'état de pure machine, si les muscles sonl en repos, c'est aux dépens de l'encéphale. La tête, prodigieux et sublime ouvrier, préside non-seulement a la direction de l'œuvre, mais aux détails de l'entreprise. C'est en elle que s'élaborent la pensée et l'acte : faut-il donc s'étonner si elle plie souvent sous l'immensité de la tâche, si l'appareil nerveux souffre et s'épuise, et si l'homme fléchit précisément par ce qui fait sa puissance4? Qu'on ajoute à ces causes de dépérissement les secrets orages
de l'âme, les agitations d'une vie haletante, fiévreuse, difficile pour la plupart, en voilà bien plus qu'il n'en faut pour justifier l'existence de ces défaillances subites, de ces perturbations profondes que jettent dans l'innervation le développement exagéré et l'irritation incessante du cerveau, qui, fragile Atlas, supporte tout un nouveau monde d'idées et de passions brûlantes.
C'est là le mal du siècle. A ces affections mystérieuses qui déjouent l'effort de sa diagnostique, la médecine ne sait qu'opposer des remèdes vagues et incertains comme le mal lui-même. Son dernier mot est d'envoyer le malade aux eaux, et elle ne saurait mieux faire, la nature n'ayant souvent besoin, après avoir longtemps refusé son secret, que <l'un auxiliaire indirect, sinon pour ouvrir ses arcanes, du moins pour se reprendre à la vie, a la sève, à la santé du corps, à celle de l'esprit. Un peu de diversion et d'air pur, autant et plus peut-être que les propriétés chimiques d'eaux thermales dont l'action est aussi un mystère, opère souvent le miracle.
Delà ces incroyables réunions de malades qui marchent, dansent, montent à cheval, passent une portion de leurs nuits au bal et au trente-et-quarante, comme le pourraient faire les gens les plus valides, bien qu'atteints et parfois assez profondément dans l'œuvre vive, dans les sources de l'action et de la pensée. Par quel prodige recouvrent-ils pi mi' un temps l'appétit perdu, les forces, l'animation nécessaires pour subvenir aux dépenses d'un tel régime, c'est encore là une question qui ne saurait être résolue, pas plus qu'eux-mêmes ne sauraient défini] le mal dont ils souffrent. Le mal n'en est pas moins réel. Les grands malades, ennui ii dit dans levoisinage de Spa, ceux qu'une
affection locale, nettement caractérisée, retient au lit ou
LA VIE DES EAUX. Il
<nr leur siège, s'indignent du voisinage de ces turbulents valétudinaires, qu'ils voudraient repousser du temple d'Esculape comme des intrus ou des fauxfrères. Le sentinient trop exclusif de leurs souffrances personnelles rend 1rs grands malades injustes. Quant aux autres, aux demimalades, si l'on veut, qui forment la majorité dans les républiques thermales, il faut reconnaître qu'ils sont là dans leur élément, et c'est pour eux assurément que le remède fut créé. Un lever matinal, une vie régulière incidentée seulement par le plaisir, de fréquentes et longues promenades, beaucoup d'exercice pour le corps et de repos pour la pensée, une vie en commun dans ces vastes hôtels où Parisiens, provinciaux, étrangers de toutes nations, réunis autour de la même table, se fondent en une seule et immense famille, la société sans ses liens, les joies du monde sans le servage qui en est trop souvent le prix, agissent indépendamment de la propriété curative des eaux, comme autant de calmants et de réparateurs, sur l'organisme épuisé par trop d'excès ou de secousses. L'hypocondriaque sent sa noire mélancolie se dissiper sous le charme de cette existence nouvelle; l'àme se rassérène, les amers souvenirs ne lui transmettent plus qu'un écho, une vibration affaiblie: les nerfs douloureusement ébranlés ou plongés dans une torpeur maladive reprennent peu à peu leur jeu régulier, et le baigneur quitte les eaux, non pas toujours guéri, mais il u moins soulagé. Veut-on juger par un seul fait de l'heureuse modification que l'influence et pour ainsi dire l'aspect seul des eaux manquent rarement d'opérer à l'instant même sur le malade? Nulle part la sociabilité, la fraternité même, ne sont plus largement mises en pratique nue dans les séjours d'eaux thermales; telle nature farouche, tel Alceste morose qui faisait profession de haïr ses sem-
blables, les recherche avec passion et devient presque un homme aimable; toutes les relations respirent la bienveillance, l'unanime désir de plaire; on se fait mille gracieusçtés, mille concessions mutuelles; à un rapprochement fortuit succède bientôt l'association pour le plaisir; au bout de peu de jours on est amis intimes. Vienne la séparation, on est au désespoir; on échange force tendresses, on se promet de se revoir, et l'on a besoin mutuellement d'une telle assurance pour se consoler de perdre un compagnon si cher. Que le hasard vous mette plus tard en présence, que l'hiver d'après on se rencontre dans un salon ou ail détour du boulevard... ô honte ! c'est à peine si Oreste et Pylade peuvent, en bien cherchant, estropier un nom sur leurs visages respectifs. C'en est fait, le charme est rom'pu, les préoccupations et les soucis du jour ont déraciné sans retour cette amitié de fraîche date. Si Ton était sincère aux eaux en s' embrassant, on ne l'est pas moins en se tournant à peu près le dos six mois après. Un salut écourté, quelques compliments vagues, voilà tout ce qu'on trouve à échanger en mémoire d'une intimité si étroite. On ne se connaît même plus!
« False as waterl... » s'écrie Othello. L'eau thermale, double remède, est à la fois un curatif contre les maladies du corps et les illusions de l'esprit.
niiSERVATMNS GE.NtnAI.ES
Ui! Zézu! ma sera de Grignan, l.i drôle de soie que d'être zetée Loute nue ilans la mer! ■
[Lettres de Sérifjné.
Depuis quelques années, une heureuse révolution paraît s'accomplir dans les tendances et les pratiques médicales. A [nés avoir usé et abusé de tous les agents chimiques connus, de toutes les drogues du Codex, après avoir saignée! resaigné à blanc de malheureux malades exsangues, il semble qu'on en revienne enfin à une marche plus conforme au vœu de nature, plus inoffensive en tous cas que les formules du passé. Les remèdes minéraux, les moyens violents et les poisons pharmaceutiques tombent dans un discrédit croissant, où je souhaite de bon cœur qu'ils restent. Il n'est plus guère question de purger, et l'école de Broussais a épuisé de sangsues tous les marécages de l'Europe. Molière, s'il revenait au monde, ne reconnaîtrait plus ses médecins. L'emploi presque exclusif des traite-
ments externes, des dérivatifs à la peau et de moyens hygiéniques érigés en corps de système, prend d'autant plus de consistance, que la vieille médecine, s' attaquant directement aux organes essentiels de la vie, semble perdre chaque jour plus de terrain. Une nouvelle école issue de l'Allemagne préconise surtout l'hygiène élevée à sa plus haute puissance, en ne prescrivant le plus souvent, et jusque dans les cas aigus, que le régime, l'exercice et l'emploi de l'eau sous toutes ses formes. Cette école compte déjà d'assez nombreux adeptes en France, principalement parmi les jeunes praticiens. Le retour à la simple médecine, qui dut être celle des premiers âges, et l'application plus ou moins ingénieuse, plus ou moins diversifiée, du dissolvant universel, ouvriront-ils enfin une nouvelle voie à ce qu'on se plaît, par habitude, à appeler l'art de guérir? Détermineront-ils une révolution dont la fin sera de fixer définitivement cette science si conjecturale, si incertaine, de la médecine, qui, depuis tantôt six mille ans, cherche sa loi, son évangile, son point d'appui, sans les trouver? Ou bien, après avoir eu la saignée au commencement de ce siècle, l'eau plus tard, phlébolomisés d'un côté, inondés <lc l'autre, n'aurons-nous en définitive qu'une réédition de Sangrado en deux tomes? — Grande question, qu'il nous appartient tout au plus de poser, et que le temps, ce grand docteur, ce terrible statisticien delà vie humaine, se chargera seul de résoudre!
Toujours est-il que l'eau sous toutes les espèces est aujourd'hui en grande faveur. Suivant la spirituelle expression deCorvisart, on se hâte de profiter du remède pendant qu'il guérit. Dains russes, bains orientaux, bains froids, bains minéraux, et, en première ligne, bains de mer, sont ('gaiement bien accueillis du public. C'est aux
eaux qu'on eni oie toute cette classe de malades qui souffre d'affections nerveuses, classe aujourd'hui si innombrable, el les malades imaginaires, qui, par parenthèse, oe lesont pas. Les infortunes que Molière calomniai! ainsi sans le vouloir, et que Purgon martyrisait si bien au tHx-septiême siècle, étaienl nés deux cents ans trop tôt. De nos jours, on leur appliquerait un traitement plus en harmonie avec la nature »le leur mal, qui n'était que trop véritable. Ces pauvres patients étaient tout simplement hypocondriaques au premier chef, ce qui revient à dire qu'ils ne digéraient pas: car, de la gastrite à l'hypocondrie, il n'y a, pour ainsi dire, qu'un muscle. Que de peines et de sols tournois épargnés pour ce pauvre Argan, si on l'eût envoyé aux bains de mer, ou plutôt s'il eût eu l'esprit de ->' les ordonner lui-même, une fois décoré de l'illustre bonnet: mais aussi combien de médecines eût perdues là M. Fleurant!
Mais, au temps de M. Fleurant, on ne s'avisait guère de prendre les bains de mer, et les puissantes propriétés toniques de la Thétis thermale étaient à peu près inconnue-. Nos principales sources minérales, Vichy, Néris, Bourbonne, Plombières, appréciées sans doute des Romains, mais dédaignées ou oubliées au moyen âge, recommençaient pourtant d'attirer un assez bon nombre de visiteurs. Dès les seizième et dix-septième siècles, alors que les plages maritimes demeuraient encore désertes au retour de la saison des bains, se plonger dans l'Océan agité, affronter le choc de lames mugissantes et énormes, eût certainement paru l'acte, sinon d'un fou, au moins d'un homme singulier, comme disait Néricault Destouches: et l'on en peut juger par le naïf effroi delà belle madame de Ludre (voir ci-dessus notre épigraphe), qui ne pou-
vait se faire à cette horrible idée d'être « zetée nue dans la mer. s
C'est seulement du milieu de la Restauration et des séjours fréquents de madame la duchesse de Berry à Dieppe que date la prospérité de cet établissement thermal. Jusqu'à ces dernières années, s'il ne fut pas le seul en France, il n'eut du moins à redouter aucune concurrence sérieuse. Aujourd'hui il n'en est point ainsi, et, d'un bout de la Manche à l'autre, il n'est si petit port qui ne vante ses grèves et ne se mette en frais d'hôtelleries et de réclames pour attirer à lui le plus grand nombre possible d'étrangers. On commence parmi nous à connaître la mer autrement que par le classique voyage du Havre, et les baigneurs n'ont plus que l'embarras du choix, que toute cette multiplicité dé nouveaux établissements rend un embarras véritable. Néanmoins, nous sommes au fond un peuple si peu maritime, que, sans compter les gens qui parlent de la mer comme les rhétoriciens des batailles romaines, il en est en France bon nombre auxquels les plus simples notions de l'eau marine, de ses éléments essentiels et de ses propriétés remarquables, restent encore lettre close. C'est à l'usage de ceux-là qu'il me sera permis, je pense, de faire précéder d'une courte introduction sur la matière les pages suivantes, où notre plan est de passer successivement en revue les principales plages thermales de l'Océan et de la Manche.
La saison des bains de mer commence à la fin de juin, pour se clore habituellement dans les derniers jours de septembre. Toutefois les Anglais, qui sont certainement l< îs plus grands baigneurs de l'Europe, ne commencent guère les leurs avant la fin d'août, et les prolongent quelquefois jusqu'au commencement de décembre. Cette habi-
tude n'est rien moins qu'une excentricité fantasque. En automne, la mer, déjà refroidie par la Longueur des nuits, saturée d'électricité par rapproche de L'équinoxe, acquiert un degré de tonicité qu'on y chercherait vainement dans les grandes chaleurs de l'été. Je vois d'ici plus d'une helle (hune ramener, nouvelle de Ludre, sa mante sur elle et grelotter dans sa bergère, rien qu'à l'idée d'avoir le courage stoïque de dépouiller ses vêtements par une température rigoureuse déjà, pour s'avancer intrépidement audevant d'un Ilot tourmenté par la rafale qui se tord, s'élance, vient à vous, rapide comme un cheval de course, tantôt rasant de près la grève avec un fracas furieux, et tantôt vous engloutissant sous une écumeuse avalanche. J'admets sans peine que tout d'abord l'épreuve n'ait rien d'attractif; mais, une fois les premières alarmes dissipées, la première impression subie, les femmes, qui au fond aiment le péril parce qu'il est une émotion, deviennent souvent les plus hardies et les plus passionnées à ce plaisir un peu acre que donnent les brutales caresses d'Ampli itrite. De vigoureux athlètes, au torse musculeux, aux épaules d'Alcide, m'ont confessé naïvement n'oser nager que dans la Seine; tandis que, non loin deux, de petites femmes frêles faisaient admirer leur savoir et abordaient résolument les profondeurs où Ton perd pied.
L'eau de la mer, d'une température toujours inférieure à celle des rivières durant les mois de juillet et d'août, cause d'abord un violent frisson, un état de malaise général que la nécessite4 d'avancer graduellement dans l'eau pendant la marée basse ne contribue pas peu à accroître et qu'il faut savoir surmonter. Mais à peine l'immersion est-elle complète, que la souveraine puissance de calorifieation dont l'homme est doué reprend le dessus: une
réaction énergique se prononce surtout chez les sujets robustes, et un vif sentiment de bien-être succède presque sans intermédiaire aux pénibles sensations du début. Ces lames, si effrayantes de loin, deviennent autant de berceuses amies pour le baigneur qui s'offre à elles avec confiance. Sans efforts, sans secousses, presque sans mouvements, suivre toutes les ondulations de cette mer éternellement mobile, gravir sans peine le sommet d'une montagne qui s'abîme aussitôt pour vous précipiter dans un gouffre peu périlleux, je ne sais pas de plus charmant ni de plus salubre plaisir. Toute impression de froid a disparu; une douce chaleur, au contraire, s'est répandue dans l'organisme. La natation est si facile, la dépense de force musculaire si imperceptible, qu'il semble d'abord impossible de se jamais lasser d'un pareil exercice ou plutôt d'une telle volupté, et que le baigneur novice oublie de regagner le bord, quitté l'instant d'avant avec appréhension, pour ne pas dire avec effroi.
C'est là un véritable écueil. L'eau de mer n'est point inoffensive comme celle des fleuves pour que l'on puisse y séjourner impunément. C'est un stimulant énergique dont il faut user avec réserve, sous peine de le voir bientôt dégénérer en irritant. Il est, même à l'état sain, je crois, peu d'hommes assez vigoureux pour pouvoir prolonger sans inconvénient un bain de mer plus d'un quart d'heure : à plus forte raison un malade ne le peut-il sans imprudence, et en général la durée moyenne de l'immersion n'excèdo guère quatre ou cinq minutes. Les Anglais, qu'il faut toujours citer en fait de choses maritimes, vont même rarement jusque-là. Les enfants, chez qui la force de réaction calorifique est bieD moindre que chez les adultes, doivent à peine entrer dans IYau. Ces simples
notions, qu'il est facile d'expliquer physiologiquement, sont souvent méconnues dans la pratique, el engendrent une multitude d'accidents donl la responsabilité remonte à tort jusqu'aux bains de mer.
On pense bien que nous n'avons ni la mission, ni lo projel d'introduire dans ce recueil une dissertation médicale et hygiénique sur le sujet qui nous occupe. Nous nous bornerons, avant de passer à la causerie familière où notre seule prétention est de guider aux diverses plages les baigneurs de la saison prochaine — et qui n'est baigneur aujourd'hui? — à expliquer ou à rappeler en peu de lignes les principaux effets de l'usage des bains de mer.
Leur action est de deux natures : médiate et immédiate, insensible et instantanée. La première, par plusieurs causes non encore bien déterminées, fortifie graduellement les organes vitaux, affermit les nerfs, durcit les muscles, active la circulation, et, en un mot, imprime une puissante recrudescence au phénomène de la vie. Les fréquentes et fortes révulsions à la peau, la grande quantité d'oxygène qu'absorbent les poumons sous un plus petit volume, les particules salines dont l'eau est imprégnée, le phosphore et l'électricité qui s'y produisent sans cesse à plus ou moins hautes doses, tout cela et sans doute bien d'autre agents ignorés contribuent à modifier, d'une façon lente mais presque sûre, l'économie du corps humain, et à y préparer une de ces grandes révolutions qui sont souvent le signal d'un complet retour à la santé. Il va sans dire qu'une assez grande persévérance est nécessaire pour obtenir de ces effets radicaux qui changent profondément la constitution et rendent à ses foyers, au bout de peu de temps, un homme dispos et rajeuni. Ce qu'on est convenu
de nommer une saison de bains, c'est-à-dire vingt ou vingtcinq jours fort inégalement partagés entre les plaisirs et le traitement, me paraît fort insuffisant, dans les affections d'une certaine gravité, pour amener un résultat quelque peu significatif. 11 faut le plus habituellement une constance de plusieurs mois, et souvent de quelques années, pour atteindre le but. L'action des bains de mer est, du reste, semblable à celle des bains minéraux, dont les influences ne se révèlent généralement qu'un mois ou deux après la saison écoulée.
Le second effet de l'eau marine est beaucoup plus appréciable : il se produit subitement. Une forte chaleur à la peau, souvent même des érubescences et des- éruptions cutanées, sont la suite des premiers bains. A peine le nageur a-t-il quitté la plage, qu'au lieu de se sentir brisé et énervé, comme il arrive souvent au sortir des rivières, il éprouve au contraire un redoublement de vie et de sève. Un besoin ardent de locomotion s'empare de l'homme qui, peu de minutes auparavant, avait peine à accomplir un court trajet. Peu s'en faut que le boiteux, rejetant sa béquille, ne renouvelle, par la vertu du chlorure de sodium, le miracle de l'Évangile. C'est à qui courra le plus vite, tant par goût et par impulsion naturelle que pour réagir contre la déperdition de calorique intérieur. Un appétit crotonien ne tarde pas à succéder, apportant aux palais blasés et aux tristes anorectiques la plus agréable des surprises. Il ne tient qu'à chacun de se croire guéri, et cela à la minute même, mais c'est pour une minute seulement. Il ne faut pas attacher à ces premiers symptômes plus d'importance qu'ils n'en méritent: ils sont superficiels et de peu de durée, quelquefois hérissés de pièges. Mais néanmoins ils sont d'un favorable augure, d'un soulagement
immédiat ; il> encouragent le malade à persister, en lui montrant un avant-goût de l'heureuse santé qu'il espère, et exercent sur son mural une salutaire influence.
Ceci est pour la règle. Quant aux exceptions, elles sont nombreuses et bizarres. Les gens dont le tempérament ou l'état morbide auraient dû contre-indiquer les bains de mer éprouvent quelquefois des effets tout contraires;! ceux dont il vient d'être parlé : perte de l'appétit et prostration complète. Les sujets trop nerveux ou trop sanguins doivent s'abstenir, sous peine de désordres fâcheux, sinon même d'accidents graves : les uns frissonnent et bleuissent en mettant le pied dans la mer : un froid mortel contre lequel leur nature débile ne saurait réagir les poursuit -ouïes vêtements de laine dont ils essayent inutilement de ranimer leur calorique. Cet autre, au contraire, pousse les hauts cris et se sent littéralement brûlé dans une température liquide de douze ou quinze degrés au [dus. Une belle jeune femme que j'ai vue jadis se baigner à Trouville offrait un phénomène vraiment singulier. Atteinte d'une maladie cruelle qui l'avait, peu d'années avant, enlevée aux salons du plus grand monde, paralysée presque en entier, et ne pouvant marcher qu'à l'aide de béquilles, elle recouvrait soudainement dans la mer une suffisant*' force pour se livrer longuement à la natation, exercice où elle excellait. C'était une complète régénération : l'eau marine agissait sur elle à la façon du plus puissant des galvanismes. L'instant d'après, en touchant le bord, elle retombait, non épuisée, mais inerte et incapable de se mouvoir sans aide. Cette vie factice de cinq minutes avait quelque chose de navrant. Cependant, à travers ces brusques alternatives, l'action latente des bains prenait insensiblement le dessus, et j'ai appris depuis avec fort grand
plaisir que cette dame était rendue à la santé. Je connais fort intimement un baigneur qui à la suite de quelques immersions était devenu complètement sourd. 11 était hors d'état de suivre une conversation à très-haute voix et songeait déjà à se pourvoir de quelque appareil acoustique, quand fort heureusement l'ouïe lui revint après une absence de trois semaines.
La vie des bains de mer offre peu de caractères génériques qui la distinguent essentiellement du régime des eaux thermales. Ce sont, à peu de nuances près, les mêmes plaisirs, les mêmes mœurs, le même traitement combiné, selon l'aperçu hautement philosophique de Cabanis, pour opérer tout à la fois sur Tordre physique et moral. Les différences, s'il en surgit, proviennent des lieux et non des choses. Nous les signalerons au reste chemin faisant, et elles trouveront naturellement leur place éparse dans les pages de cette revue maritime.
DIEl'l'E
Peu après Rouen, le chemin de fer se bifurque : l'une des deux voies se dirige sur Barentin et Pavilly, c'est celle du Havre; l'autre, franchissant tout d'abord la vallée de Monville, de désastreuse mémoire, court sur le Tôt, passeà Clerès, Richemesnil, et gagne Dieppe en traversant l'un déplu- pittoresques, l'un des mieux cultivés, des plus riches pays du monde. Ce n'est pas une campagne : c'est un jardin anglais semé de luxuriants villages abrités sous de séculaires futaies, tels qu'Étampuis, Saint-Maclou, Aufray et son église admirable, Notre-Dame d'Ampuv. Saint-Crépin, Longueville, dont le souvenir se lie à ceux de Duguesclin et de Dunois, auxquels appartient le château fondé par Gaultier Giflai d, l'un des plus braves compagnons d'armes de Guillaume le Conquérant, aujourd'hui rasé par des mains vandales qui en ont transformé les nobles débris en granges et en moulins dans la vallée de la Scie. Voici, en revanche, une filature chevaleresque qui, elle troisième
dans le département de la Seine-Inférieure, n'a pas interrompu son travail après le 24 février 1848 : honneur au digne et courageux industriel qui fait envers ses ouvriers de la fraternité pratique. Plus loin, voici Denestanvil e, Anneville, et enfin Dieppe.
Dieppe est une petite ville, propre, élégante, bien bâtie, parisienne autant que peut l'être un chef-lien de souspréfeclure assis au Lord de l'Océan. Le port est vaste, peu animé, si on le compare à celui du Havre, mais plus spacieux; le site, surtout, en est Leaucoup plus pittoresque. De ma fenêtre, je découvre tout l'arrière-port, qui bientôt va se transformer en un Lassin, et que prolonge, dans le fond, la délicieuse vallée d'Arqués. En face de moi est le célèbre faubourg du Pollet, Lastionné d'abruptes falaises, que relie un pont de bateaux à la ville proprement dite ; à droite, sur le quai, une jolie promenade où se tient chaque matin le marché aux poissons, devant une maison à arcades ; plus à droite, mais caché par cette partie de la ville, est un large bassin où mouillent des bâtiments anglais, hollandais, danois, norvégiens, qui apportent à Dieppe des houilles, des chanvres, des sapins et des chênes du Nord. Le port principal est occupé par des navires de moindre tonnage. A l'exception des lougres et des schdoners de l'Etat, affilés comme des espadons et luisants comme • les dorades, qui font le service de stationnâmes, et des paquebots de Brighton, ce ne sont guère que des pêcheurs dont la carène, courte et massive, peut tenir la mer eu tout temps. Dieppe n'a conservé de son ancienne splendeur maritime que cette spécialité de pêche, pour laquelle, du ivstc, son port est en première ligne. Cela est triste, quand on songe au rôle qu'a joué cette petite ville dans les expéditions lointaines et les guerres acharnées dont l'Océan
lui le théâtre du treizième au dix- septième siècle. D'ouest provenue cette déchéance1! Qui peut déterminer les causes mystérieuses auxquelles tient le destin des ports et des empires? Pourquoi Nantes et Bordeaux sont-ils eu décadence? Que son! devenus Aiguës-Mortes, où s'embarqua saint Louis allanl on Terre-Sainte, et flarfleur, ce célèbre Harfleur, où Guillaume mit à la voile pour.s/ en aller prendre un royaume; qui, alors était réputé le premier port de Normandie', et, aujourd'hui, n'est plus un port? Tour à tour, la mer ronge la terre ou se retire devant elle. Il y a déjà plusieurs siècles qu'elle a déclaré la guerre à Dieppe. Ses projectiles sont les galets, dont elle ne cesse d'encombrer, avec un terrible fracas, la plage et le long chenal qui conduit au port. Si l'on n'y porte un remède, bientôt la passe, étant tout à fait obstruée, ne pourra plus livrer passage qu'aux barques de pécheurs du plus mince tonnage. Les Dieppois se désolent de ce blocus pierreux, et avec raison; mais il nie semble qu'il y aurait un peu mieux à faire que d'assister, la larme à l'œil, du haut de leur jetée, comme le peuple hébreu de plaintive mémoire, super ftumina Babijlonis, à la destruction complète de leur port.Qu'on me pardonne cette comparaison médicale en faveur de la frappante analogie; mais est-il raisonnable à un malade de se laisser mourir de la pierre, sous prétexte que, le principe n'en étant pas détruit, le calcul pourra ultérieurement se reformer dans ses entrailles? Dieppe en est là. A il i verses époques, quelques tentatives ont été faites pour nettoyer 1'- «'henal et mettre le port à même de tenir des bâtiments d'une jauge plus forte; mais, menées sans pergévéranceou conçues sans habileté, elles ont été abandonnées devant quelques difficultés d'exécution. Espérons qu'elles seront reprises quelque jour et conduites à bonne
fin. La patrie d'Ange et de Duquesne pourrait alors prétendre à voir renaître ses anciens beaux jours.
Si Dieppe est déchue du côté de la mer, elle a eu, en revanche, la bonne fortune, au point de vue continental, d'être bombardée et incendiée parles Anglais, en 1694: circonstance à laquelle elle doit, aujourd'hui, d'être une des jolies villes de France. Le grand Duquesne était mort depuis plusieurs années, et le bombardement de Dieppe expia alors celui d'Alger : de toute la ville il ne resta que les deux églises debout. Le grand roi jura, dans sa colère, qu'elle se relèverait plus splendide et plus florissante que jamais. Un sieur Ventabren, se disant architecte, futchargé par le pouvoir royal de la tirer de ses décombres. Il fit de beaux plans et n'oublia dans ses maisons que l'escalier. Ce n'était qu'un détail. Il en résulte seulement qu'aujourd'hui encore les Dieppois montent chez eux par une échelle ou quelque chose d'approchant. Mais l'éducation nautique des enfants n'en est que meilleure; ils apprennent ainsi à grimper dans les hunes et ont de bonne heure le pied marin.
A cela près, la ville doit des actions de grâces à l'Angleterre. Sans l'incendie de 1694, qui consuma l'amas d'incohérentes masures dont elle se composait alors, qui lui eût donné de beaux quais réguliers pour encadrer son port? une place monumentale comme la place Duquesne, où l'inauguration de la statue colossale de M. Dantan aîné réchauffait naguère les instincts ci les souvenirs maritimes? et cette Grand'rue magnifique qui longe et coupe parallèlement à la plage, avec de larges trottoirs, une chaussée propre et spacieuse, et des étalages luxueux qui offrent au baigneur oisif une si précieuse ress ce !
Mais, quelque attrayante que soit celte contrefaçon de
l'élégance parisienne, il est difficile de no pas y préfi e1 dé beaucoup, le spectacle éternellement mouvant, son apparente monotonie, qu'offrent le port e1 la jetée. Si tous avez le goût des tableaux vivants, voici, et à toute
heure, des marines en action et des pêches miraculeuses. Les Polletais que vient de ramener la marée haute vident leurs chaluts, sorte de filets exterminateurs, d'énormes
sacs munis de poids, qui hersent et sondent le fond des mers et forcent le poisson blotti dans la vase à se précipiter de lui-même dans leurs béantes cavités. Là-bas, c'est un navire de pêche qui s'apprêteà prendre la mer, remorqué jusqu'à la jetée par une douzaine de brunes et vigoureuses femmes, épouses, filles, mères de marins qui forment l'équipage de la barque. Quand on voit ces pauvres créatures conduire de leurs mains, souvent par une nuit noire et orageuse, leurs maris et leurs fils, dans une coque de noix, aux périls d'une mer comme la Manche: quand on songe que peut-être aucun n'en reviendra, on se sent le cœur pris d'une étrange pitié, et l'on se demande s'il esl vrai que ces malheureuses puissent dormir. Mais l'habitude a mis un calus sur la plaie :
— Bah! disent-elles, il y a des accidents sur la terre comme sur la mer.
C'est seulement quand cette dernière devient tout à fail furieuse ou tout à fait méchante, selon leur expression, qu'elles commencent de s'alarmer. Quant à prier, cela oe se voit plus guère que dans les romances : ce n'est pas que les calvaires ne soient très-répandus en Normandie, comme en Bretagne; mais il y manque les saintes femmes.
Voici un autre navire qui entre dans la passe, ou plutôt e de la franchir; mais le goulet est difficile, le maladroit n\n pas assez serré la côte du Pollet, et il est venu
s'échouer sur ce lit de galets qui est l'ennemi et l'épouvantail delà marine dieppoise. La mer s'en va; il lui faudra donc attendre douze heures pour se renflouer, et, cependant, il reçoit le choc de lames énormes qui semblent bientôt devoir le réduire en pièces, et il talonne horriblement sur les cailloux, qui ont déjà à demi brisé le gouvernail. Pour toute consolation, les indigènes, éternellement postés en vigie sur leur jetée, prodiguent l'invective aux gens de l'équipage et les appellent perruquiers. Le fait est que, pour un Polletais, la bévue est impardonnable; mais perruquier est un mot bien dur. Je ne sais pourquoi les Dieppois, et les marins en général, professent tant de mépris pour cette classe d'artistes : elle n'est pourtant point si insensible aux grandeurs de la vie maritime, témoin le perruquier emphatique du Voyage sentimental, qui demande simplement la mer pour y tremper une maréchale indéfrisable.
Une autre hostilité plus explicable est celle qui divise profondément le matelot et le douanier. 11 se passe peu de jours que de terribles collisions n'éclatent sur le port de Dieppe entre les habits verts et lis bonnets de laine. J'ai assisté à quelques-unes de ces querelles, très-effrayantes de clameurs, mais assez pacifiques au fond. Un matelot descend à terre; un garde-cote veut le fouiller comme il en a, je pense, le droit. Tel n'est pas l'avis du marin, qui le repousse énergiquement; sur quoi une lutte homérique (d'injures) s'engage entre les deux champions. Au premier bruit de la dispute, cinq ou six grands bonnets de laine accourent prêter le concours de leurs prodigieux poumons à leur matelot molesté. Dire la bordée d'imprécations qui Fond sur le représentant du fisc, c'est ce qu'il me serait difficile de faire.
— Voyez-vous, ça finira mal! lui cric dans le vis un Normand gigantesque.
— Vous avez une mauvaise figure; vous faites peur à voir! lui crie un autre, à qui l'on peut, certes, rétorquer l'apostrophe, et c'estceque ne manque pas défaire L'habit vert avec un flegme remarquable.
— Fahigars! oui, vous n'êtes qu'un fahigars! hurle un troisième.
Fahigars, dans la langue normande et maritime, c'est le dernier terme du mépris, le nec plus ultra de l'injure. Je ne sais pas, au juste, ce que cela veut dire: mais c'est encore pis que perruquier. A toutes ces provocations et à vingt autres que j'omets, à tout ce brouhaha, aux glapissements des femmes qui se mettent de la partie, le douanier oppose, je dois le dire, une fermeté modérée et une attitude impassible. Tous ces géants normands ameutés contre lui ne lui font perdre ni une semelle de son terrain, ni un seul pouce de sa petite taille, et il rend courageusement coup pour coup, c'est-à-dire injure pour injure. Du reste, il n'est nullement question de verbaliser dans ces querelles. Le douanier intrépide dédaigne l'auxiliaire du papier timbré et combat à armes courtoises. On se menace, de part et d'autre, d'une extermination complète ; on se met les poings sous le nez, après quoi, de gosier las, on se sépare pour reprendre, à la première occasion, la suite des hostilités.
La plage de Dieppe est la plage classique. Elle laisse pourtant beaucoup à désirer, et l'édilitéde la ville ne s'est pas mise en très-grands frais pour l'embellir. Toujours encombrée de corderies, de matériaux et de débris de construction, elle sert, en outre, de vaine pâture à un bétail qui fait semblant d'y brouter une herbe invisible.
L'épaulement, refuge des promeneurs, n'est nullement entretenu, et présente, presque à chaque pas, des lacunes sous forme de petits précipices. Les galets que roule chaque flot envahissent la grève, et blessent horriblement les épidémies les moins tendres. A marée haute, et pour peu que la lame déferle avec une certaine force, c'est un véritable supplice que se tenir en équilibre, les pieds nus, sur ce lit mouvant de silex. Malheur à qui n'est pas muni de la sandale de lisière, babouche de cérémonie dans laquelle Sa Majesté Amphitrite reçoit les visiteurs à Dieppe. L'imprudent sera châtié dans son talon et dans son tarse de ce manquement à l'étiquette, à moins qu'il n'ait le derme de la plante des pieds dur comme le cuir de l'hippopotame ou le sabot du solipède.
Au delà du banc de galets, et à peu de distance du rivage, je dois dire qu'on trouve la grève unie et douce comme les meilleurs produits d'Aubusson. A marée basse, ce sable, si délicat et si fin, étant laissé à découvert, nulle meurtrissure n'est à craindre. A marée haute, les nageurs peuvent s'épargner le sort d'Œdipe, en plongeant immédiatement.
Si la chaussure maritime est de rigueur, le costume, en revanche, est sommaire à Dieppe. Je ne parle pas, bien entendu, de celui des femmes, qui ne varie pas; il est partout disgracieux. J'en épargne la description à mes lectrices, de peur de nuire à leur santé en les détournant des bains de mer. J'omets aussi, à dessein, la teinte de couperose qui est, le plus souvent, l'accompagnement obligé de la camisole de laine brune et del'horrible serre-tête. Quant aux hommes, l'étiquette varie essentiellement, selon les lieux. A Ostende, ils sont tenus d'endosser le large pantalon de toile ou de laine, et la chemise de couleur à manches
DIEPPE. :,i
courtes, ce qui leur donne un Faux air de nos débardeurs, non pas pourtanl ceux de Gavarni, mais ceux de Berc) ou de la Râpée. A Dieppe od esl moins rigoriste. On n'\ tolère pas, il esl vrai, la promiscuité des sexes, comme à Trouville et à Ostende; quelques douzaines de mètres séparent les bainsdes hommes de ceux des femmes; mais les yeux franchissent la distance sans nul péril pour la morale : il faut bien reconnaître qu'outre l'influence réfrigérante d'un tel milieu, on est trop laid, de part et d'autre, pour s'enflammer mutuellement. Mais ce qu'on ne saurait vraimenl trop admirer dans cette communauté aquatique, c'est le paisible maintien des chastes et craintives Anglaises, qui, certes, n'oseraient jamais risquer l'allusion la plus timide à un vêtement nécessaire, et passent leur journée, assises sur la plage, à voir pudiquement des hommes en caleçons prendre leurs ébats maritimes.
L'établissement des bains, à Dieppe, occupe une assez vaste étendue de terrain, à l'extrémité de la plage opposée à celle de la jetée, à quelques pas, et, en quelque sorte, sous la protection des hautes falaises au contre-fort desquelles s'étage le château. 11 se compose de trois pavillons reliés par deux galeries couvertes et à jour, présentant ainsi à la mer un grand développement de façade, le tout compris dans un enclos décoré du nom de jardin, mais où pas une fleur ni une plante même n'apparaît pour justifier cette ambitieuse hyperbole.
Les pavillons des extrémités contiennent : l'un, un billard : l'autre, un salon de lecture. Celui du milieu est une salle de concert, où un orchestre d'harmonie exécute, de trois à cinq heures, des ouvertures et des quadrilles.
Le salon des bains chauds relève de la même direction que l'établissement de la plage. On y offre aux abonnés
une soirée dansante par semaine et ces mêmes journaux qui ont déjà défrayé les pavillons du bord de la mer.
Ces réunions sont assez suivies et assez élégantes, non qu'il ne se mêle à leur brillant quelque alliage; mais, à toutes les eaux du monde, la tolérance est une vertu de première nécessité. M. Laborde, le maître à danser, trône souvent l'été à Dieppe, comme M. Cellarius dans l'île de Wight et à Vichy. Ces deux illustres rivaux se disputent les salons de terre et de mer. Si Pun invente la polka, l'autre exhume la rédowa, ce à quoi celui-là repart par la valse à cinq temps, celui-ci par la tarentelle. L'un a conquis le Bourbonnais et l'autre a pris la Normandie. C'est assez dire qu'à Dieppe la Terpsichore bobême, hongroise, polonaise, a pris ses grandes lettres de naturalité, et jouit de la plus haute faveur.
On joue beaucoup nu Salon de Dieppe; mais là encore l'esprit normand se trahit jusque dans ses fougues et ses passions dispendieuses. A l'époque où l'or était rare, cette noble monnaie du joueur était là inconnue : j'ai vu risquer souvent sur un coup d'écarté mille francs en pièces de cent sous. On frémit de gagner cela, à l'idée seule d'être obligé de l'emporter. Si l'argent coûtait un prix de cbange, nul doute que les grands joueurs n'arrivassent sur le tapis avec des fourgons de décimes. Voilà ce que j'appelle faire raisonnablement des folies.
Les jours où il n'y a ni bal ni concert au Salon, la salle de spectacle offre un refuge à la population désœuvréedes baigneurs. Ces! l'époque des congés, et les princes du flonflon viennent prêter appui à leurs camarades de province, i'i',< parias de l'art dramatique, réduits à la triste alternative <\*' ne pas faire de recette, ou de la devoir, dans le sens exigible du mot, à leurs grands confrères de Paris.
J..' Pollet, cet illustre faubourg de Dieppe, reste fort au. dessous de son antique renom el n'esl plus qu'un amas suburbain de maisons sans caractère ni élégance. Il n'y ;i plus de Polletais, plus de ces costumes bariolés qui om eu jadis tant de succès dans les albums, au bal masqué el au théâtre. On cherche vainement les amples jaquettes de toile écrue, les longues bottes à récuyère et les vestes rouges ou bandées de toutes les couleurs du prisme. 11 n'y a plus que les guides-baigneurs de la compagnie dieppoise qui portent des chapeaux vernis. Pour rester lui-même, le Pollet était trop près de Dieppe, qui est trop près de Paris. Chose singulière, ce sont les femmes qui sont demeurées le plus fidèles au vêtement national. On voit encore çà et là un bonnet pittoresque et une jupe écarlate laissant à découvert une jambe solidement musclée; mais le linon et Pindienne ne tarderont pas à faire rentrer dans le néant ces derniers lambeaux du passé.
Si, en revanche, après avoir traversé le Pollet dans toute sa largeur, on veut bien se donner la peine de gravir la haute falaise qui le domine à l'opposite de celle du château de Dieppe, du sommet où le cimetière est assis, l'œil embrassera une immense étendue de mer, la ville tout entière, le port, avec ses grands mats, dans le gigantesque ravin qui va d'une montagne à l'autre. Ce lieu, bien que voisin des habitations, a toute l'austère majesté des plus complètes solitudes. Il va sans dire qu'il est peu fréquenté par les merveilleuses et par les gentilshommes en habits quadrillés dont s'embellit l'été à Dieppe. Les calèches n'y ont point accès, et, d'ailleurs, on ne trouve rien là qui soit susceptible de plaire aux habitués du bois de Boulogne; mais je le recommande aux vrais amants de la nature simple et de l'art sérieux. Je ne sais rien de plus tristement
poétique que le cimetière relégué sur cette lande ingrate comme l'oubli, où ne peut germer aucun de ces ornements symétriques dont le décorum plus que le regret farde la mort dans nos grandes villes. Pour compléter le sentiment du tableau, je trouve là à demeure, attaché par deux pieds à la grille du champ du repos et broutant mélancoliquement quelques pariétaires sauvages, le type vivant et décharné de YOld Mortality de sir Waltcr Scott. C'esi un vieux cheval d'un blanc sale, d'une maigreur apocalyptique, que son propriétaire laisse, sans doute par pitié, mourir provisoirement de faim sur cette falaise, en attendant que la massue de l'équarrisseur fasse justice de son grand âge et de son inutilité. J'ai repassé là plusieurs fois, et toujours j'ai vu à la même place, non, je l'avoue, sans une sorte d'attendrissement, le pauvre vieux cheval, qui semble le génie familier de ce site aride et funèbre.
En suivant le bord de la falaise, par un sentier étroit et fort accidenté, on gagne, à une demi-lieue de là, un monument digne de fixer l'attention des archéologues. C'est une ligne ovale de retranchements en terre, d'une hauteur de près de cinquante pieds, élevée par la main de l'homme et que la voix populaire désigne, dans le pays, sous le nom de Camp de César, quoique les savants croient y reconnaître l'emplacement d'une antique cité romaine, celle de Limnes. Ruine ou camp, ce vestige du peuple-roi, et peut-être du conquérant des Gaules, étonne pur sa masse imposante, l'étrangeté de son aspect et de son emplacement sur une hauteur inculte et dont la mer ronge sans cesse la base, loin des terres labourables, de toul chemin frayé et de toute habitation humaine.
Si le lecteur veut bien continuer à me suivre, je prendrai maintenant une autre direction et le conduirai, par
une route unie et ombragée comme une allée de parc où se eroisentsans eesse, par un beau jour, les landaus el les cavalcades, sur ce fameux champ de bataille ou le duc de Mayenne fui bien près de saper (Unis sa tige l'arbre bourbonien. Pour l'embrasser dans son ensemble, pour bien comprendre le mot de Henri à Grillon, il convient démonter aux: ruines du vieux château d'Arqués, dont la grosse artillerie, le jour uV l'action, tonna si à propos pour les troupes royales. A la vue de cette riche et riante vallée, dont le tapis, d'un vert si tendre, ondule mollement entre les deux coteaux, à l'aspect du panorama que forment d'une part ces hauteurs couronnées de forêts d'une teinte plus somhre; de l'autre, et comme toile de fond, Dieppe et la mer dans le lointain; en examinant ce terrain si favorable au développement d'une armée, on conçoit parfaitement qu'un homme pût se pendre, en ce temps de furieuses mêlées, pour le regret de n'avoir pas fait sa partie d'estoc et de taille en si bon et en si beau lieu. Selon moi, le billet de Henri à Crillon ne signifie pas autre chose.
Une colonne élevée sur le champ de bataille, et peu remarquable en elle-même, produit cependant un bon effet en ce qu'elle donne à la vallée une teinte de paysage historique qu'eût aimée feu M. Bidault. Elle indique la place qu'occupait le Béarnais durant l'action.
Le château d'Arqués n'est plus qu'une ruine, mais ruine immenseet imposante. Du haut du contre-fort au haut duquel il perche, il domine le célèbre champ de bataille, et c'est de ses remparts que tonna le canon décisif qui porta secours au Béarnais, presque écrasé par son corpulent adversaire. Les ruines romantiques du vieux château, qu'ombragent des touffes de lierre magnifique, gagneraient beaucoup à être vues et explorées au clair de lune. Je n'ai pas
dû LA VIE DES EAUX.
joui, pour ma part, de ce beau songe d'une nuit d'été; mais, comme compensation, j'ai eu le coup d'oeil d'un basrelief ornant la porte principale, et dû, si je ne me trompe, à M. Ga\ lard , qui a fait beaucoup mieux, si je ne me trompe encore. Ce morceau représente Henri IV à cheval, volant sans doute à la victoire, à en juger par certaines formes de sylphides qui lui apportent des couronnes.
Une œuvre d'art que l'on n'a garde de ne pas visiter au retour, et qui mériterait du reste un pèlerinage spécial, est la jolie église d'Arqués, du style gothique très-orné, contenant de charmants détails, et notamment des clefs de voûte du fini le plus précieux et le plus varié, mais enfouies sous un odieux badigeon. Le village lui-même est digne d'être vu : il abonde en vieux manoirs semi-bourgeois, semi-rustiques, dont un grand nombre surmontés d'inscriptions anciennes et curieuses. L'une de ces paléographies décorant une petite maison jaune a fixé mon attention, la voici : Félix domus ubi de Maria-Martha conqueritur, 1618. Quelle est cette Marie-Marthe pour laquelle on se bat? Ce ne fut assurément pas celle dont parle l'Écriture. Mais quelle est-elle? C'est ici qu'un épais mystère environne la maison badigeonnée d'ocre. En vain, pour en déchirer le voile, ai-je soigneusement interrogé les fortes têtes de l'endroit, depuis le sacristain jusqu'au maître d'école. Aucun n'a pu m'édiûer. En désespoir de cause, j'ai voulu consulter le propriétaire lui-même. J'ai frappé à la porte dans l'espoir tout au moins de pénétrera l'intérieur de la maison jaune, et, qui sait? peut-être d'en approfondir les arcanes. Mais cette consolation m'a été refusée, et, quand j'ai demandé le maître du logis, le jardinier m'a répondu : i Moiisieur.il esta la campagne. » Ce dont j'ai pu induire que le village d'Arqués se considère
comme ville. La se borne ma découverte, el je pie retire en jetant sur ce mystère villageois un regard de curiosité singulièrement désappointée.
Au reste, le style lapidaire est en grand honneur à Arques moderne même, si j'en juge par cette inscription placardée aux murs de la principale auberge dulien : Ici on ne fume pas; et. pour conserver ses amis, nn ne fait pas crédit.
En revenant d'Arqués, nous sommes frappé à moitié chemin par les sons stridents d'une musique évidemment chorégraphique, mais assez peu harmonieuse : c'est celle d'un bal rustique je Château-Rouge du cru), où la jeude la ville, jeunesse marchande et maritime, se donne rendez-vous trois luis par semaine pour s'ébat trechampê- Irement et s'abreuver d'un petit cidre édulcoré, corrobore' «le montagnes de [tain d'épice. A part la spécialité d'un régal aussi excentrique, rétablissement n'aurait aucun caractère tranché, et ne mériterait pas une mention, si \' imprésario normand, véritable suppôt des perfides villis, n'avait eu l'art d'y introduire et d'y impatroniser nue danse toute particulière : c'est la contredanse éternelle. Un quadrille n'est pas fini, qu'un autre est déjà préludé; et cela dure ainsi, avec rétributions infiniment multipliées, de cinq à onze heures du soir. 11 faut que les danseurs aient ^\r> ressorts d'acier pour jarrets, et les musiciens des soufflets de forge pour poumons. Le danseur une foispris, "H ne le lâche [dus, et il n'oserait se démettre. L'astucieux imprésario sait du reste qu'il a la plus belle moitié du genre normand pour auxiliaire el complice; car qui jamais, je ue dis pas ep Normandie, mais sur la terre, sous les lambris ou sous le'chaumc, il au bal une Femme lasse? Cet atelier de danse forcée s'appelle' en style dieppois une
lordurette-guingttette. Les musiciens font pitié; j'en ai vu
un qui n'avait certainement pas trois mois à vivre, et qui ont Hait dans un serpent, depuis quatre mortelles heures, avec la résignation du désespoir.
Le baigneur quelque peu artiste ne quittera certes pas Dieppe sans payer, comme disent nos voisins d'outre- Manche, une visite au fameux vijlage de Varengeville-sur- Mer, moins fameux pourtant qu'il n'est digne de l'être. Selon moi, c'est un des lieux les plus extraordinaires du globe. J'ai vu le trop célèbre Broëck en Hollande, et je déclare qu'il n'est, ni pour l'originalité, ni pour la beauté des ombrages, supérieur à Varengeville, qui n'a aucune renommée hors de la Seine-Inférieure. J'étais d'ailleurs culii'iix devoir le manoir champêtre d'Ango, qui, sur sea vieux jours, revenu des joies et des vanités de ce monde, ruiné par son ami François Ier, auquel il faisait des présents d'empereur, se retira pour planter chioulx au sein dudit Varengeville. Le loup de mer, après avoir eu cinquante vaisseaux à lui, fait lui tout seul la guerre à une puissance d'Europe, et magnanimement accord»'' la paix ià la requête dé son ami) aux députés<venus du Tage, dont sa flotte bloquait l'entrée; le loup de mer, dis-je, se lit berger: il endossa le hoqueton, et écrivit sur son chapeau : • C'est moi qui suis, » etc.
Varengeville est à trois grandes lieues de Dieppe. Deux
routes 3 conduisent : l'une carrossable et la plus longue, rt l'autre longeant les Falaises; c'est cette dernière que je suivis. Aprèsavoir franchi Pourville, un petit hameau de pêcheurs à demi enfoui sous une rilontagne de galets, je cherchais il»1 Pœil dans le lointain le varengeville désiré, et ce voyais à l'horizon qu'une magnifique futaie. Une vieille mendiante infirme, à moitié sourde, s'approche de moi; <'t. en échange de l'aumône que je lui donne, je la prie de guider mon itinéraire. Pour toute réponse, elle me montre du doigt la haute forêt dont j'ai parlé; je comprends qu'il faut traverser ce rideau pour gagner le but.
— Et la maison d'Ango? lui dis-je.
— Longau? fait la vieille; une fois clans le village, vous prendrez à droite, puis à gauche, puis tout droit...
— Ce n'est pas cela, bonne femme, lui dis-je; ce n'est pas Longau, c'est Ango.
— Oui, oui, Longau le médecin ; vous prendrez à droite, puis à gauche...
— Mais non, mais non, ma bonne femme, je n'ai point affaire au médecin. Il s'agit de quelqu'un qui est mort...
— Oui est mort? c'est cela; parlez au médecin.
Je n'en pus tirer autre chose. Soyez donc un foudre de guerre, une puissance européenne, l'ami d'un grand mi, le bienfaiteur de votre pays, pour qu'il vienne un jour ou les gens de votre village ne sauront même plus votre nom ! 0 gloire humaine'. Ango devint meunier, d'évêque, et les pauvres l'ont oublié : c'est dans l'ordre : pourquoi s'étaitil ruiné?
•le me dirige, tout en faisant ces réflexions, vers ce rideau d'une si splendide verdure, qui, selon les indications que je venais de recueillir, devait me cacher le village. Ce n'était pas un simple bouquet d'arbres, c'était une niagni-
-in LA VIE DES EAUX.
fique forêt. La belle chasse ! Je m'engage dans les allées tournantes, unies, et sabléescomme celles d'un jardin anglais, de ces ombrages princiers: je m'égare dans leurs méandres, m'attendait à voir déboucher cerfs et chevreuils à chaque pas; mais rien, ni gibier, ni hommes, ni village surtout, .l'avance toujours, et je m'enfonce déplus en plus dans l'épaisseur de ce labyrinthe sylvestre, lorsque enfin je vois venir à moi une sorte de valet de ferme qui s'en allait en chantonnant, portant ses outils sous son bras et sa veste sur son épaule. Je l'accoste et je lui demande le chemin de Varengeville. Le rustre fond en uu gros rire.
— Le village de Varengeville? mais vous y êtes depuis une bonne demi-heure!
— Et où est-il?
■ — Autour de vous.
Voilà qui peut sembler étrange; mais ce qui l'est bien plus encore, c'est que le l'ait était parfaitement exact. Éclairé par l'avis railleur de l'homme des champs, fil attachant obstinément sur les profondeurs du fourré un regard qui s'était graduellement habitué à leurs obscurités ombreuses, j'aperçus peu à peu le village invisible. Sous le massif, derrière le cordon de futaies dont chaque rue était bornée, et noyée dans les demi-teintes d'un clairobscur tout reinbranesque, on voyait poindre çà et là quelqu'une (Je ces maisonnettes, de ces cabanes si pittoresques aux grands toits de chaume en auvent, aux murs d'un blanc de lait, bizarrement losangésde briques et de pièces dr bois peintes, dont la Normandie a le l\ pe, et qui, de temps immémorial, son! en possession de défrayer le pinceau des paysagistes et les rêves des amoureux. Ainsi, chaque habitation île ce prodigieux \ illage a son paie, et il
n'esl si pauvre paysan donl l'humble demeure ne s'abrite sous une plantation séculaire. <m conçoil que ce village, avec un tel système, présente une certaine étendue; el en effet, bien que sa population atteigne à peine le chiffre de deux mille neuf cents habitants, il embrasse une superficie de plusieurs lieues carrées de forêt. C'est le plus grand village d'Europe, et, jeletépète, peut-être en est-ce le plus curieux el le plus beau.
Le manoir d'Àngo, que je parvins enfin à trouver, non sans peine, esl situé sur la lisière, un peu en dehors « 1 1 1 village. C'est un corps de ferme à deux ailes, faisant angle ensemble, el flanqué d'une fort jolie tour hexagone du haut de laquelle l'œil embrasse la terre et la mer, et d'où le hardi condottiere de l'Océan, devenu métayer, contemplait son ancien empire. L'édifice n'offre, à l'extérieur, aucun caractère. La façade, très-ornée, fait face au dedans, c'est-à-dire ouvre sur la cour: elle est d'un très-joli goûl Renaissance el semée, à hauteur du premier étage, de médaillons représentant, outre Ango et la dame du lieu, quelques contemporains illustres, entre autres François I , l'ancien ami de la maison, el l'inévitable duchesse île Valentinois. C'est ce dont on juge, au surplus, d'après la tradition et le costume bien plus que les portraiture- : car les médaillons, dont le< restes accusent une exécution trèsfine el très-remarquable, onl été malheureusement mutilés el défigurés par une furie iconoclaste qui ne faisait pas même grâce à des images de saints, comme le vaincu de Pavie, mi de saintes, comme Diane de Poitiers. Somme toute, et à pari ces mutilations regrettables, le manoir offre un spécimen curieux g| bien conservé de ce que pouvait être, il \ a trois cents ans, une métairie seigneuriale.
Jene puis quitter ce manoir la maison rl'Ango)sans ren-
dre hommage à la parfaite hospitalité de son propriétaire,
M. S... 1)..., et à son amour pour les étrangers, dont les visites paraissent le flatter doublement dans son amour propre d'agriculteur et de continuateur d'Ango. Notre connaissance se lia pourtant sous des auspices qui ne promettaient rien de bon. J'avais pénétré dans la ferme par une porte toute grande ouverte, sans introducteur, et m'apprêtais à en sortir avec aussi peu decérémonie. lorsqu'un personnage demi-bourgeois, présentant le type connu de ['amateur du jardinage, vient à moi et me demande d'un Ion assez brusque si je désire quelque chose. Je réponds que non, et m'apprête à franchir le seuil de la ferme; mais le survenant, M. S... D..., car c'était lui-même, poursuivant son interrogatoire, s'enquiert \\e> motifs de ma présence, qui n'étaient pourtant pas fort difficiles à pénétrer, .'i laisse tomber en murmurant ces mots très-significatifs : « On n'entre pas ainsi dans un lieu habité'... 11 y a un domestique pour montrer la maison... c'est son petit profit... d —Je comprends aussitôt, et, jaloux de réparer ma faute involontaire, je m'empresse de protester au propriétaire mécontent que mon intention, en me passant de guide, n'a nullement été de frustrer le cicérone en pied de son pourboire habituel; et, comme preuve de ma franchise, je le prie de vouloir bien lui-même lui faire agréer de ma part la gratification d'usage. A cette explication, je vois avec plaisir le courroux de M. S... D... fondre comme nue neigée «l'avril. Ma qualité de Parisien qui- je décline, sur sa demande, paraît favoriser encore cette heureuse réaction. 11 m'invite de bonne grâce a prendre quelques rafraîchissements, ce que j'accepte de grand cœur. Nous voilà attablés l'un en face de l'autre dans la propre maison d'Ango : la conversation s'établit,
DIEPPE, et, dix minutes après notre quasi-querelle, nous (Minus une paire d'amis.
D'après le conseil de mon hôte, je poussai mon excursion jusqu'à la pointe et à la tour d'Ailly, situées sur la côte à une lieue au delà de Varengeville. Cette tour qua- (I îanguloire est l'un dr> plus beaux phares de la Manche. Elle contient un appareil d'éclairage à réflecteurs et à éclipses, exécuté d'après le système de Fresnel, dont la lumière, visible de la jetée de Dieppe, se projette à dix lieues .•h mer. Malheureusement, ee phareest voué à une destruction prochaine : l'Océan ronge sans cesse le pied de la falaise au haut de laquelle il est assis.
Ces souvenirs, ces sites, cette merveilleuse campagne, sont la fortune de la ville. En attendant la renaissance de leur commerce maritime, les habitants de Dieppe vivent, ou à peu près, sur leur établissement thermal. Aux approches de la saison, la cité entière se meut et se métamorphose en une vaste auberge. Les nombreux hôtels qu'alimente le service journalier des paquebots de Brighton ne suffisent plus, tant s'en faut, à recevoir tous les baigneurs. Chaque citoyen de Dieppe se décerne aussitôt une patente d'hôtelier et transforme en logements garnis le tiers, le quart, la moitié de sa maison, sinon la maison entière. Lui-même se dissimule, se fait petit au point de devenir presque invisible, et n'apparaît qu'au bout du mois une note de frais à la main. De beaux et bons loyers lui tiennent lieu, l'été, de salon, de salle à manger, voire de chambre à coucher et de cuisine. Si, comme on l'a dit, il y a du Normand dans tout aubergiste, il faut convenir qu'il y a passablement aussi de l'aubergiste en tout Normand.
Impossible de quitter Dieppe sans consacrer un souve-
nir à l'une de ses plus honorables célébrités. Il ne s'agit ni de Duquesne ni d'Ango, mais d'une gloire plus humble et plus inédite, du simple matelot Bouzard, dont j'ai vu inaugurer le buste sur la façade de sa maison, religieusement entretenue comme un monument public, et qui est Tune (\^> dernières que le baigneur laisse à main gauche quand il se rend à la jetée. Bouzard est un grand nom dieppois. Un jour d'effroyable tempête, le 51 août 1777. il sauva seize naufragés, tout l'équipage d'un navire qui allait se perdre corps et biens. Louis XVI se le fit présenter, lui donna une pension annuelle de trois cents livres et le nom delrrave homme, glorieux sobriquet qu'il avait certes bien gagné, et qu'il a conservé depuis. L'inauguration de la statue de Duquesne avait donné l'idée de cette ovation, et un jeune sculpteur ivoirier,M. Blard, élève de David, avail exécuté le buste du brave homme. Un autre ivoirier avait récité à cette occasion un dithyrambe plus français de cœur que de style-, et le poète normand par excellence, M. Coquatrix, dont la provinciale renommée s'étend depuis les bords de l'Eure jusqu'aux confins du Calvados, s'était également mis en frais de lyrisme pour. la circonstance. La solennité avait eu lieu en présence du fils de Bouzard, aujourd'hui un vieillard, auquel plusieurs naufragés ont dû également la vie, et de tous les sauveteurs de vingt lieues à la ronde. Il y avait eu discours de M. le maire, grand concert et lecture de biographie en plein vent. Bref, on s'était fort attendri; M. Coquatrix était allé aux nues, et je laisse parler le journal de Dieppe) < tous les assistants, frappés d'une étincelle électrique , étaient prêts à se transformer en autant de sauveteurs maritimes. »
Malheureusement, le lendemain même ou le surlende-
main de cette belle fête, un triste accident vinl prouver la vanité des sauvetages e1 des inaugurations. C'est une histoire fort tragique. Un négociant, M. X..., après avoir conduit sa femme aux bains de mer, venait de la quitter pour retourner au siège de son industrie. Deux heures après son départ, dans la soirée, la jeune femme, avec une de ses amies, se promenait sur la jetée. Soit imprudence, soit effet de mirage ou de myopie, elle escalade, tout en suivant une conversation animée, le mince para [tel qui borde le chenal, rétréci par une estacade et très-profond à cet endroit; rencontre sous ses pas le vide d'une échelle de quai, tombe dans la mer. et se noie misérablement devant la maison même de Bouzard. Hélas! où étaient à ce moment les cinq sociétés de sauvetage dont s'enorgueillit Dieppe? Un jeune marin se jeta, il est vrai, à la nage. Un instant, il crut la sauver, guidé par un vêtement flottant, mais il ne put saisir qu'un cliàle. Avant de disparaître pour toujours, cette infortunée, qui cependant savait nager, avait pu se soutenir sur l'eau en poussant des cris déchirants auxquels on accourut trop tard. Son corps même ne fut pas retrouvé, et, emporté vers la haute mer par le reflux, il fut sans doute poussé au sud par les courants. Un instant avant sa chute, elle disait en regardant la mer: « Quel magnifique tombeau ce serait! » à tel point qu'on eût pu croire à un suicide, si on ne l'eût connue belle, riche et heureuse de vivre. M. X.... en arrivant chez lui, apprit la mort de sa jeune femme.
Dieppe ne compte pas, en effet, moins de cinq sociétés de sauvetage. Voilà certes de l'assurance maritime et de la meilleure : les suicides n'ont qu'à chercher fortune ailleurs. Sans le fait que je \iens de citer et quelques autres, se noyer semblerait la chose du monde la plus invraisem-
blable, avec un tel luxe de sauvetage. L'un des premiers objets qui frappent les regards, lorsqu'on arrive sur le port, est un pavillon destiné à porter secours aux submergés, ainsi que l'indique une inscription suivie de cette autre en manière de post-scriptum : La clef est chez Je pharmacien. Voilà une plaisante précaution : pour être pharmacien, on n'en est pas moins homme. Un pharmacien peut quitter de temps en temps son officine; et qu'arriverait-il, je le demande, s'il était à dîner en ville? Je conseillerai donc à tout baigneur de ne se fier que modérément à ces sinistres promesses de secours qu'on lit affichées sur nos ports, et de compter sur son sang-froid un peu plus que sur les pavillons et les clefs, fussent-elles à la porte, ce qui, de prime abord, semblerait être assez leur place.
Quelques mots seulement, avant de finir, à l'adresse des gens du momie, sur le coté matériel de l'existence dieppoise., côté réel qui ne laisse pas d'avoir une certaine importance pour une population de baigneurs universellement affamée. Les délicats, gens malheureux, doivent chercher fortune autre part qu'à Dieppe, où l'assaisonnement Spartiate de la faim est une épice indispensable. Cette Normandie, qui nous envoie tant d'hécatombes annuelles, ne produit pas de bœufs pour sa consommation. Le marché au bétail de Dieppe est divisé en deux parcs distincts que signalent deux écriteaux; sur l'une des pancartes, on lit : Vaches grasses; sur l'autre : Vaches maigres. Hors de ces deux nuances, il n'est point de salut. Cela est naïf et plus sincère qu'on ne s'y attendrait sur la terre classique de la chicane et de la ruse. A l'égard du vin, un sait quelle source de richesses c'est pour la Normandie de n'en point récolter, et avec quel art «le maqui-
,iimii elle exploite sa stéïilité vinicole en débitant aux étrangers, snus le pseudonyme de Bordeaux, el à des prix exorbitants, un liquide pâle el insipide, (frantà la marée, qui semblerait devoir dédommager du reste, «'I!»' rappelle tout simplement, et à Ion grand désavantage, celle de la rue Montorgueil. Gérard de Nerval notre si regretté el s\ spirituel confrère, s'applaudit quelque part de mangei dans un port normand du poisson fresque pas plus cher qu'à Paris, — et presque aussi frais, aurait-il dû ajouter pour être tout à fait exact. Les huîtres, dont il existe de beaux et nombreux parcs le long de la rivière d'Arqués, sont du moins grasses et abondantes. Dieppe, pour ses mollusques, l'emporte sur Cancale, dont les parcs avares ne s'ouvrent point pour l'étranger. Je me souviens que l'unedeçes dernières années, revenant avec quelques ajnis d'une visite au mont Saint-Michel, nous finies la partie, ou plutôt le projet d'aller déguster, le lendemain, les produits du fameux rocher. Au lieu du déjeuner espéré, nous n'eûmes qu'une déception de voyage à enregistrer sur nos tablettes. Il fallut de la persévérance et de la diplomatie pour obtenir à grand'peine quelques plats de tristes coquillages, dont les hôtes imperceptibles se noyaient à l'état de fibrilles dans le déluge d'une eau saumàtre, et se mouraient d'inanition. Ce n'est pas tout : l'usage, à Cancale, est de vendre les huîtres au cent, quand toutefois on daigne en vendre, et il nous pariât que notre centaine n'avait pas le nombre voulu. Nous étions du reste prévenus que l'arithmétique et la conscience étaient le côté plus que faible des naturels de ces parages. « Bonne femme, dit l'un de nous à l'hôtesse, qui venait d'ouvrir devant nous ces misérables bivalves, de combien donc est votre cent d'huîtres? n il pensait être fort plaisant. « Monsieur, ii
est de soixante-dix, » lui répondit machinalement laboifne femme. — Le questionneur resta atterri'' sous le coup. Il y avail de quoi. L'instant d'avant, nous avions discuté sur le point géographique de savoir si le hameau et le rocher, situes sur !;i ligne de démarcation de la Normandie et de la Bretagne, dépendaient de l'une ou de l'autre province. Ceci trancha h' différend et nous démontra que Cancale était bien un village normand.