TROUVILLE
Il y a peu d'années, quelques grandes dames, lasses de se meurtrir les pieds aux galets de Dieppe et d'y partager un profane vulgaire des plaisirs trop connus et stéréotypés en quelque sorte pour chaque saison, résolurent de faire une petite église et se mirent à chercher
quelque endroit écarté,
Où de nagrcr en paix on eût la liberté
Le capitaine féminin de cette exploration entière eut le bonheur ou l'adresse de découvrir Trouville, petit port du Calvados formé par l'embouchure de la Touque, à quelques lieues de Honfleur, derrière lu délicieuse cote de Grâce, et en \ ne de celle du Havre, .le dis Fadçesse, car on assure que la spéculation — où ne se gfisse-t-elle pas? — ne fui pas étrangères cel heureux hasard. Quelques-unes de ces
dames — ou leurs maris — possédaient des terrains au bord de la mer, — terrains sablonneux et stériles qui ne valaient pas un franc le mètre; d'autres en achetèrent. On construisit sur ces landes des maisonnettes sous couleur de pavillons de plaisance. On entraîna, l'été, clans ce lieu de déportation volontaire, d'abord quelques amies qui en amenèrent d'autres. De retour à Paris, on vanta à ses cavaliers, entre deux valses, les délices agrestes et inédites de la nouvelle colonie. On ne concevait plus comment on avait pu, pendant dix ans, suivre obstinément à Dieppe les femmes de banquiers et les avoués en vacances. Trouville seul, Trouville for ever! c'était beau de sauvagerie, de naïveté; c'était nature! Les tètes artistes s'échauffèrent; les amants de la couleur attestèrent Neptune qu'ils suivraient au fond de leurs sables le char de ces nymphes marines. On se souvint que MM. Isabey et Mozin envoyaient depuis quelques années de fort jolies vues prises à Trouville. Quelques feuilletonistes habilement gagnés à la croisade antidieppoise, commencèrent d'exalter sur parole les charmes pittoresques de ce Botany-Bay de Vhigh life; la vogue vint, la foule accourut. Il fallut vite et vite lui faire des maisons; les terrains décuplèrent de valeur, et les bains de Trouville furent fondés.
Aujourd'hui, Dieppe, l'œuvre de prédilection de madame la duchesse de Berry, a une rivale, et une rivale qui la menace sérieusement dans sa prospérité thermale. Ce n'est pas que Trouville ne justifie à certains égards ce grand succès et cette subite concurrence. Le hasard — si c'est le hasard — a parfaitement servi ces dames. Le port imperceptible dont elles ont fait choix a tout le caractère cfonl peut se glorifier un village normand parfaitement barbare: mais hâtons- nous, car la truelle el la civilisation
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vont vite, et, sous peu, la retraite maritime de MM. Moz'm et Isabej ne sera plus reconnaissant. L'arrondissement de Pont-1'Évêque, auquel appartient Trouville, est un des mieux doués de l'antique Neustrie, et les environs immédiats du bourg méritent bien d'être explorés. Par un caprice et une faveur exceptionnelle de la uature, l'air de la mer \ laisse germer, non ces pousses rabougries, non ces arbres malingres qui contristem l'œil dans le rayon de la plupart ^> autres plages, mais de nobles et vigoureuses plantations, pleines (l'ombre et de sève, qui, déliant le ventdu nord-ouest, descendent du haut de leurs collines et viennent se mirer dans l'eau salée, étonnées sans doute de s'y voir, comme le doge de Gênes à Versailles.
Pour le village, je l'abandonne à la critique dieppoise. Il y a dans la langue française un monosyllabe expressif qui caractérise assez bien ces agglomérations de huttes. A part le quai de la Touque, assez riant et fort long, qu'animent eà et là de jolies maisonnettes et des chaUtaieres d'opéra, la bourgade n"est qu'un écbeveau de rues sombres et un amas de constructions prosaïques, sans symétrie et sans beauté. Les costumes n'y ont point de cachet spécial, et on n'y remarque aucun type digne de fixer l'attention, à moins qu'on ne veuille absolument considérer comme tels les mariniers du port et les pêcheuses béquilles ou de crevettes, qui n'ontd'autre beauté sut generis que des jambes noires et nues, une robe sale et un épouvantable accent.
Mais ïrouville, en revanche, a sa grève douce comme un tapis- d'hermine. C'est là sa grande et incontestable supériorité sur Dieppe. A Trouville, plus de galets; plus qu'un lit de sable fin et dense aux atomes vitrifiantes qui resplendissent au soleil. La mer, moins belle qu'à Dieppe,
se retire au loin dans son reflux; par les grandes marées, il n'est pas rare de la voir entièrement disparaître : plus vite aussi, plus impétueuse, elle accourt et moutonne sur cette plage unie comme une allée de jardin. Quelques rochers, nids de crabes et de congres, couverts d'un goémon visqueux et noirâtre, et déchiquetés par la tourmente en stalagmites dures comme l'acier et brunes comme la pierre d'aimant, tranchent seuls de ton et de consistance sur cette marine sablonneuse. Ses falaises ne sont point abruptes comme celles de la patrie d'Ango; elles s'étagent en divers plateaux jusqu'à d'imposantes hauteurs couronnées d'arbres, entre lesquelles glisse et serpente la jolie route qui conduit à Ilonfleur et à la côte de Grâce; au nord-est se profile en masse gigantesque le promontoire élevé que termine le Havre, dent on est séparé seulement par l'embouchure de la Seine, et dont les phares allumés se confondent, la nuit venue, avec les premières
é'toiles.
Il n'existe point encore à Trouville d'établissement de bains proprement dit. Quelques douzaines de petites tentes en coutil rayé font tous les Irais de cette installation récente. Quelques-unes, montées sur roues, servent à brouetter le baigneur à la vague si la montagne liquide ne vient point assez vite. Souvent aussi les guides-baigneurs, inconnaissables à leurs vareuses de laine rouge, font l'office de véhicules et transportent à bras dans la merles paralytiques et les femmes.
Ces pauvres gens font là un froid et dur métier. La façon dont ils précipitenl leur fardeau la tête la première au milieu du IL»! écumeux ne laisse pas d'avoir un certain imprévu, réjouissant pour le spectateur. On faisait à Trouville, quand j'y prenais les bains, nue quête pour un