‹ La vie des eauxChapitre 21 sur 58 · EN SAVOIE · texte numérisé non relu

EN SAVOIE

conduit entre deus baies dé maisons, bientôt plu- rares, et bientôt après disparues dans une riante plaine ombragée de platanes et de peupliers gigantesques, bornée par les crêtes aiguës qui environnent les Ilots limpides du Bourget.

Voilà tout Aix. Comme la plupart des villes thermales, elle est ei demeure assoupie jusqu'aux environs d'avril. Elle se lève alors pour une veille brillante et ininterrompue jusqu'à la fin de septembre, où elle se rendort de nouveau comme la marmotte allobroge.

Ce qui fait sa fortune annuelle et croissante, c'est la rare possession, le deux fois heureux privilège d'eaux véritablement curatives, jaillissant d'un sol poétique, attractif, sous un doux ciel, à deux pas des plus grandes merveilles d'une nature sans rivale.

11 y a peu d'années encore, Aix n'était que le rendezvous des baigneurs de l'ouest et du midi de la France, et du nord de la Péninsule: les beaux lyonnais y florissaient. et on les y nommait, si j'ai bonne mémoire, les dévorants. mot fatidique dans cette Savoie qu'un peu plus tard devaient envahir les voraces. Mais, depuis dix années que la modo des eaux passe de plus en plus dans les mœurs et que la médecine reconnaît le pouvoir empirique, mais constaté et quelquefois miraculeux, de cet agréable remède. Aix a pris des proportions pour ainsi dire européennes.

Xmus applaudissons sans réserve à cette régénérescence; elle est de tout point méritée : nous Talions prouver tout à l'heure. Depuis le temps où s'élevait à Aix l'arc de Campanus. qu'on y voit encore aujourd'hui, où Rome s'y portait comme actuellement Londres, où la ville savoyarde ('•tait successivement dénommée : AquxAllobrogum, Aqux

Domitise et Aqux Gratianx, du nom de l'empereur Gratien, les réservoirs d'hygiène et de salubrité qu'elle contient n'ont pas cessé de faire couler et de répandre, inaltérables, la vie, la santé à pleins bords. Ce qui s'y passe aujourd'hui, le mouvement qui y rayonne, la restauration qui s'y fait, est donc de droit divin et appartient à cette nature de légitimité heureuse dont jamais secte politique ne contestera les bienfaits.

Les eaux thermales d'Aix jaillissent de deux sources : l'une dite de soufre; la seconde, d'alun, qui n'en contient pas une parcelle. Toutes les deux sont sulfureuses, mais la deuxième l'est à un degré bien moindre que la première; elle est potable et la saveur en est un peu acidulée ; d'où, sans doute, le sobriquet traditionnel que des chimistes peu experts lui ont attribué, et qui subsiste par les besoins du distinguo et la force de la routine.

L'eau de ces sources est d'une limpidité parfaite ; elles exhalent, la première surtout, un parfum d'œufs couvés assez désagréable, et la chaleur moyenne en est de quarante-cinq degrés centigrades.

Elle est administrée dans deux établissements : l'un dit Établissement royal, alimenté par les deux sources, et qui fut construit, en 1772, par Victor-Amédée III; l'autre, nommé Thermes Berthollet, du nom de l'illustre savant que nous devons à la Savoie, et dont les mânes doivent frémir, en entendant qualifier eau d'alun l'onde sulfureuse que reçoivent les baignoires des thermes placés sous leur invocation.

L'établissement royal ne manque pas d'élégance; et il est l'un des plus complets, sans contredit, de toute l'Europe thermale. 11 se compose de trente->i\ pièces formant quatre divisions. De vastes baignoires y sont mises ;i la

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disposition du public: chacune d'elles desservie par trois conduits el trois robinets d'eau de soufre, d'eau naturelle et d'eau S alun; ceci soit dit, puisque l'usage a perpétué ce solécisme scientifique. Mais la plupart des malades préfèrent, avec grande raison, le bain des piscines à celui des baignoires. Ils peuvent s'y livrer à toutes les fantaisies gymnastique^ et natatoires, et joindre au stimulant du bain les bous effets de l'exercice. Il y a deux piscines; une pour chaque sexe; elles sont fort vastes; l'eau y arrive par le fond; la température s'y maintient avec beaucoup d'égalité entre trente et trente-cinq degrés centigrades. Elles sont éclairées par le haut; et la lumière, en s'y jouant sur les carreaux qui en revêtent le pourtour, contribue à en faire ressortir la parfaite limpidité.

L'établissement contient un vaporarium construit sur le modèle de ceux d'Ischia, ou salle circulaire de quinze à seize pieds de diamètre, que surmonte un dôme vitré et qu'entourent de petites étuves isolées.

Ce qui distingue surtout Aix de tous les autres établissements thermaux, c'est la perfection avec laquelle sont organisés les appareils à douches de vapeur, et, mieux encore, d'eau minérale. Parmi ces dernières, il en est de toutes les sortes, de toutes les directions et de toutes les températures. Il y en a de verticales, d'ascendantes ou d'obliques, de chaudes, de froides, de mitigées ou écossaises, c'est-à-dire alternativement chaudes et froides, de générales, de partielles, etc., etc. On en varie le volume et le choc suivant toutes les exigences et selon tous les cas possibles. Les doucheurs et masseurs auxquels est confié le soin de les administrer sont d'une adresse sans égale. Après la douche, le baigneur est plongé dans le bouillon ; neriez pas, on nomme ainsi une certaine pièce — j'allais

dire une certaine marmite — à la surface de laquelle l'eau thermale, arrivant violemment par le fond, se manifeste effectivement par des bouillons peu rassurants pour le baigneur encore novice

Après le bouillon, la chaudière, et, après l'ètuve, Yenfer! Il y a l'enfer des hommes et l'enfer des femmes. 11 n'y a pas de purgatoire. L'enfer est une série de cabinets noirs que leur gisement souterrain et leur température... comment dire'/ infernale ont fait baptiser de ce nom. Deux jets très-forts viennent s'y briser contre le sol, en répandant des tourbillons d'une vapeur diabolique. Pendant que le malade reçoit cette douche de senteur, ses pieds sont plonges dans l'eau minérale. L'enfer est une médication énergique, mais il n'en faut point abuser. Perseverare diaboîicum...

Les Thermes Bertkollet, spécialement affectés à la source d'alun, se composent d'un vaste cabinet voûté destiné aux douches et étuves gratuites, de plusieurs cabinets secondaires pour les douches locales de vapeur, et d'un grand bassin, autrefois bain public, aujourd'hui divisé en plusieurs compartiments employés soit aux bains des pauvres. soit à des usages vétérinaires.

L'action des eaux d'Aix est énergiquement excitante ; elle porte à la peau, accélère le pouls et convient spécialement au traitement des rhumatismes, notamment de ceux dont l'espèce, commune dans les pays humides, tels que l'Angleterre et la Hollande, esl dite gommeuse ou spongieuse, pour les maladies de lu peau, les anciennes blessures, les paralysies partielles, etc., etc. Elle l'ait merveille sur hi- constitutions l\ mphatiques et scrofuleuses, favorise l'action musculaire par 1rs bains de Datation, el aidant .•m développement il'' la cavité pectorale, peut prévenir la

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formation des tubercules pulmonaires, funestes accidents m à craindre chei les sujets de ce tempérament.

Le service thermal est dirigea Ai\ parMM. Despincpère et fils, auxquels sont adjoints, pour cette grave tâche, MM. Vidal père el fils, Forestier père et fils, Daniel, bavât. Verrat, Blanc, Bertier et Guillaud. Il y a peu d'eaux minérale- desservies par des médecins non-seulement aussi nombreux, mais en même temps aussi capables.

C'est un docteur français, M. Constantin James, spécial en matière d'eau\ thermales, qui rend cette haute justice au corps médical d'Aix-les-Bains.

Le même docteur constate que les exercices fatigants et l'abondante transpiration, inséparables de la cure, nécessitent une nourriture substantielle et tonique, qui n'exidut nullement le concours d'un vin généreux; et il ajoute que, a sous ce rapport, les malades se montrent d'une parfaite docilité, s

Ce trait d'union va nous servir à aborder la vie mondaine, gastronomique et de plaisirs que le malade mène à Aix, et qui n'est pas sans influence bienfaisante sur les résultats de la cure, bien que les affections qui s y traitent ne soient pas, en général, de cette nature où le moral a grande part. Un traitement dont les premières conséquences sont de contraindre le malade à une hygiène succulente, à un régime vigoureux, suffirait seul pour expliquer la haute prospérité d'Aix. Nulle part, d'ailleurs, une telle ordonnance ne saurait être mieux ni moins chèrement suivie qu'au bord des lacs allobroges. Tout abonde dans ce plantureux et bon pays de Savoie. Les lacs e1 lerivières y fournissent les plus beaux et les plus lins poissons d'eau douce: le lavaret, la truite, l'ombre-chevalier, la perche, le brochet, l'anguille. Depuis la perdrix et le

lièvre jusqu'à l'ours et au chamois, toutes les variétés de gibier fournissent en foule Tune des plus solides bases de la médication locale. On sait assez la grande supériorité du bétail des montagnes savoyardes ou suisses sur les autres produits des races similaires. Le reste à l'avenant : légumes, fruits parfaits, le tout arrosé d'un gros vin haut en couleur, vermeil, un peu âpre d'abord, mais plein de feu et de jeunesse, comme les mâles populations qui le produisent.

Cette excellente vie matérielle à un bon marché remarquable, bon visage d'hôte et affable, ponctualité dans le service, discrétion, cordialité sans effusions loquaces, voilà ce que le baigneur est assuré de trouver, comme complément de la cure, dans les auberges d'Aix et de Savoie en général. J'ajoute que ce n'est pas seulement dans les services et les rapports stipendiés qu'il trouvera cette bonté et cet empressement natifs; et mon cœur se dilate encore au souvenir ae ces bonnes, larges et ouvertes physionomies, images de la sincérité et de l'excellence de rame, qui sont le type saillant, je dirai presque universel, de cette franche et forte race transalpine.

Bien qu'il n'en fût aucun besoin, on a introduit à Aix, par subrogation, un luxe de jouissances mondaines el de civilisation, qui ne le cède aux splendeurs raffinées d'aucune capitale. Bals et soirées, concerts, spectacles, se succèdent sans interruption. C'est ici le lieu d'entrouvrir les portes de ce lieu féerique que Ton nomme le Casino. Les bâtiments du Casino, élevés sur les plans corrects et élégants de M. Pellegrini, architecte savoyard, monaçaignl de rester interrompus faute de fonds, lorsqu'un étranger. Bias, non celui de Priène, mais un Bi;is français, offrit <lc terminer la construction à ies frais el de se charger dé

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^'exploitation ; ce qu il fit, à la grande satisfaction delà Savoie et des baigneurs. Comme son homonyme antique, il apporta ton! avec lui. et le Casino d'Àixest aujourd'hui

l*un des plus magnifiques de l'Europe. On y trouve salons de danse, de jeu, de conversation, de concert, de lecture; restaurants somptueux et cabinets particuliers à l'instar de nos boudoirs gastronomiques les plus dorés. L'ameublement de ces divers lieux de plaisir est d'un grand faste. On ne pourrait se croire au pied des Alpes, dans un pays rude et primitif, si le premier des décorateurs, la nature, d'un coup de son pinceau magique, ne transformait, l'instant d'après, aux yeux des malades et des touristes réunis pour humer la brise des montagnes sur la terrasse du palais, le spectacle de tant de fêtes et de luxe en une autre scène non moins digne d'admiration, bien que gratuite : le diorama d'une belle plaine couverte de longs peupliers, que terminent dans un horizon rapproché plusieurs étages d'Apres sommets dentelés, au faîte, de pics et de pitons neigeux.

Deux bals et deux grands concerts sont offerts chaque semaine aux abonnés de ce splendide établissement. L'orchestre y est placé sous la direction de M. Simon Lévy, l'ancien associé de Strauss, qui, lui-même, a tenu plusieurs années le sceptre ou le bâton musical aux eaux d'Aix. 11 est bien inutile d'ajouter que ces fêtes sont assidûment suivies. On entend aussi fréquemment, soit au Casino, soit sur la promenade de la ville, un excellent corps de musique, celui des chevaù-légers de Piémont. Entendre des chevau-légers et en voit! 11 faut se hâter» comme disait le roi de Sardaigne Charles-Emmanuel IV. au moment de la Révolution française : « Ceux qui ont envie de régner n'ont qu'à se dépêcher! »

l'.ii LA VIE DES EAUX.

J'ai parlé d'une promenade de la ville : j'ai regret de dire qu'elle se nomme le Gigot. Elle règne dans des prairies et des marécages émaillés de haricots en plates-bandes. Le Gigot est, du reste, ombragé de platanes et de superbes marronniers.

Au Gigot ou ailleurs, on assure que beaucoup d'aventures se nouent et se dénouent à Aix. Je le crois fort : rien ne s'accorde, bien que l'on en ait dit, comme le feu et l'eau. Le lieu inspire.

« Aimons donc! aimons donc! De l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive:

Il coule, et nous passons!

Je demande pardon au lecteur de passer, sans transition, d'un sujet à l'autre. J'y suis forcé par l'étendue de la matière. L'une des curiosités d'Aix est, avec le temple •le Diane, l'arc de Campanus et le château du marquis d'Aix, un personnage illustré, je ne sais pourquoi, par la verve touriste de M. Dumas. Sur la place d'Aix, à droite en venant de Genève, est un petit café, de modeste apparence, intérieurement décoré d'un papier à personnages représentant des épisodes quelconques de la vie mexicaine ou péruvienne. La première fois que j'entrai chez ce Procope savoyard, je me trouvai en face d'un personnage long et mince, fort curieux, d'un empressement taciturne, qui me parut être à la fois maître et garçon île l'officine. On me dit :

— Voilà Jacotol '

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