A IX EN SAVOIE
leurs de sa poésie; en irois séances, après le souper, il nous lut tout son poëme. Quand notre bateau fui radoubé, nous prîmes congé du vieux gentilhomme. Nous étions déjà amis. A quelques jours de là, je lui renvoyais pour carte de visite, par un batelier qui allait à Seyssel el qui passait au pied de son ile, ces vers
C'était le Lac!
Moi aussi, humble écrivain, ce fut avec deux compagnons, deux jeunes hommes à l'âme généreuse, au cœur français el sympathique, que je m'embarquai sur le lac, non par un soir d'orage, mais par une admirable matinée de printemps. Nous nous rendions à Haute-Combe, le Saint-Denis, la solennelle et poétique sépulture des rois de Sardaigne. Haute-Combe est un monastère fondé de temps immémorial sur la rive ouest du lac, à l'entrée d'une vallée haute (comme le nom l'indique du reste) qui apparaît comme une oasis verdoyante aux lianes abrupts et arides de la montagne qui ceint le lac. Haute-Combe est le but chéri et nécessaire de la première promenade des baigneurs d'Aix en Savoie. Dévasté comme les nôtres propres en 1 793, ce couvent de bénédictins fut restauré splendidement par l'avant-dernier roi de Piémont, Charles- Félix, qui y repose. Voici comment je fus conduit a le visiter, bien que non baigneur de la saison thermale. Je me trouvais à Chambéry sans songer h rien de semblable. Les temps ue le permettaient pas (avril 1848), lorsqu'un habitant de l'hôtel où j'étais descendu, un parfait, aimable et élégant gentleman, m'aborda pour me demander si je connaissais llaute-Combe.
Sur ma réponse négative :
iih ! me dit-il, vous ne pouvez vous dispenser de cette visite. Je regrette de ne pouvoir vous v accompagner ; j'y
ai quelques amis, continua-t-il en souriant; mais je dois me rendre en France icar je suis Français), où les élections m'appellent (les premières élections par le suffrage universel). A défaut de ma compagnie, je puis vous offrir une lettre d'introduction auprès des pères, grâce à laquelle j'ai l'espoir que vous serez bien reçu. »
J'acceptai avec empressement.
Quand ce brillant et cordial gentleman se fut retiré, j'appris de l'hôte que c'était un des pères de Haute-Combe. Il allait voter en Vendée. Cela fait, il viendrait reprendre sa vie contemplative, et studieuse, et pieuse, sur la Combe fortunée, bien qu'aride, où s'élève son monastère. A une telle invitation, je n'avais garde de manquer. Je vis Haute- Combe, séjour gothique et romantique s'il en fut. mais trop neuf. Les pères ont pour mission d'étudier, de contempler, de veiller et de prier sur les tombes des souverains qui se sont commis à leur garde. Des revenus modestes, mais suffisants, joints aux produits des terres de la Combe, leur permettent de soutenir hospitalièrement, dignement, leur rang dans la chrétienté. Ils nous reçurent à merveille ; nous offrirent leur meilleur vin ; nous conduisirent au haut de leur observatoire, d'où la chaîne des Alpes apparaît avec des développements prestigieux ; nous (iront admirer dans le plus grands détail les objets d'art, joyaux, peintures et sculptures, dont la munificence du roi Charles-Félix et de son successeur ont doté leur magnifique monastère. Je l'ai dit, il ne manque à toutes ces merveilles que deux ou trois siècles en ça. On n'y saurait reprendre qu'un peu trop de jeunesse, beau défaut pour l'homme, fâcheux pour les statues et les ogives. On peut dire que Haute-Combe, le nec plus ultra, le summum du pastiche, est If dernier des monastères.
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Je voudrais maintenant conduire le lecteur à Chambér) et ;m\ Charmettes; je voudrais lui faire à mon tour, comme je les ai reçus moi-même, 1rs honneurs de cette ville élégante', paisible, religieuse, aristocratique, où commence pourtant à bouillonner çà el là le ferment révolutionnaire; je voudrais le mener dans ce pli de montagne où Jean-Jacques m'est apparu tout entier au boni du ruisseau qui gronde et qui roule dans le ravin, dans la maisonnette rustique et solitaire où il passa les plus beaux ans de sa jeunesse, de moitié entre Claude Anet et la pauvre madame de Warens, peinte en Ûmphale, blonde, courte, ramassée, telle qu'il l'a dépeinte, aux pieds de laquelle iî le un Hercule qui n'a aucun trait commun avec Fauteur des Confessions ; je voudrais lui montrer ce jardin de curé et cette tonnelle des Charmettes, où se sont écoulée^, au sein de la plus coupable innocence, de si joyeuses aprèsdinées, où tant de fois on prit le café et les fraises avec ces cris de joie et de sensualité qui n'appartiennent qu'à Rousseau; je voudrais exhiber la grosse montre d'argent encore accrochée à un clou, le clavecin, la table à écrire. Mais à quoi bon? Laissons au lecteur les douces surprises de ce pèlerinage dont il ne peut se dispenser et suivons Jean-Jacques à ces fameuses Echelles, véritables porte de fer de la France et de la Savoie.
A ce passage, situé à peu près à égale distance de Chainbéry et du pont de Ik-auvoisin, frontière de France et de Savoie ; à ce passage, dis-je, se rapporte l'une des plus délicieuses pages de Rousseau. Nous le laisserons le décrire : « Faire route à pied par un beau temps dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour objet de ma course un objet agréable (madame de ^Yarens)y voilà de toutes les manières celle qui est le plus de mon goût...
J'eus cl' plaisir, et je le goûtai dans tuut son charme en approchant de Chambéry. Non loin d'unemontagne coupée qu'on appelle le Pas-de-1'Échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans ie roc, à l'endroit appelléChailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. Un a bordé le chemin d'un parapet pour prévenir les malheurs-, cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés, est qu'ils me font tourner la tète, et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté!...
« Plus près de Chambéry, j'eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée, que l'eau se détache net et tombe en arcades assez loin pour qu'on puisse tourner entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais, si l'on ne prend bien ses mesures, on y est aisément trompé, comme je le fus; car, à cause de l'extrême hauteur, l'eau se divise et tombe en poussière; et lorsqu'on approche un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on se mouille, bientôt on est tout trempé.
c Enfin, je la revois'.... » — Je ne l'ai pas revue; mais j'ai franchi, comme Rousseau, le sombre passage des Échelles avec les mômes sensation^, à part la volupté du tournoiement de tête. Comme lui, j'ai été trempé [tour avoir voulu m'approcher de la bizarre cascade
Le salon d'Aix contient un beau portrait équestre du roi régnant de Piémont, Victor-Emmanuel. Ce portrait esl nu souvenir d'une récente visite que ce jeune souverain b faite à la ville thermale, où il a été accueilli avec une
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effusion de bon augure pour la prospérité et la dutée de son règne. Le poitrail équestre convient à ce jeune prince, l'un des meilleurs cavaliers, dit-on, de son royaume, comme il s'en est montré l'un des plus braves soldats dans cette guerre désastreuse de l'indépendance italienne. Victor-Emmanuel avait de qui tenir. Quand on compte dans ses aïeux, depuis seulement deux siècles, le prince Eude Savoie, Philibert-Emmanuel, le brave et malheureux Charles-Albert, on est tenu d'être citoyen et soldat; le mépris de la \ie et même de la pourpre devient une vertu vulgaire, mais d'une de ces vulgarités qui n'excluent ni la noblesse ni l'héroïsme, et qui donnent des droits éternels à la reconnaissance des hommes. Le jeune souverain Victor-Emmanuel est roi constitutionnel : un tel rôle est facile et même glorieux à qui veut l'accepter franchement. Il paraît l'avoir compris. Ses Etats sont le seul asile de< débris de la patrie italienne. C'est assez dire qu'il a droit, à ce titre et comme notre allié, au respect et aux sympathies de la nôtre.
Je revenais de faire un tour en Hollande. J'avais pris le Hlùn ou le Waal à Nimègue, et j'étais remonté par bateau à vapeur jusqu'à Cologne. De là, après un jour passé à visiter le Dom et toutes ses merveilles, je m'éloigne à
1 J'ai demandé d'avance pardon au lecteur pour la diversité d 'ail tires qu'il trouverait dans les chapitres de ce livre. Mon but, comme on le voit bien, n'a pas été défaire un traité didactique des eaux thermales, mais bien de montrer, par quelques esquisses, le côté mondain, pittoresque, élégant ou passionné, de la vie toute spéciale qu'on y mène. Dans les eaux où l'on joue, comme à Aix-la-Chapelle, le jeu est la grande affaire : l'amour et la santé ne viennent qu'après. On me permettra donc d'encadrer les détails que j'ai à donner sur le berceau el la tombe du grand empereur Gharlemagne dans une histoire d'hallucination au jeu, histoire bizarre, j'en conviens, invraisemblable, je l'avoue, et pourtant très-vraie, — comme toutes les histoires, .le ne demande pas, au reste, précisément à être cru sur parole Que le lecteur essaye seulement de la recette de lord S..., et il en verra bien d'autres.
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regret de la cité rhénane. Gomme dédommagement, je me promets au moins de dépenser quelques jours à Aix-la- Chapelle, où m'attire un secrel penchant. Les résolutions de ce genre sont celles dont l'accomplissement me coûte le moins en voyage.
\u petit jour, je suis à l'embarcadère du chemin de fer et je prends place dans un waggon cosmopolite, au grand complet. Toute l'Europe y était, je crois, représentée, circonstance peu rare, au surplus, dans les véhicules et les tables d'hôte de ces terrains neutres et de ces lieux de transit continuel si chers aux voyageurs, qu'on nomme la Prusse rhénane et la Belgique. J'avais en face de moi un Anglais, un Hongrois et un gros Allemand d'Elberfeld. Tous trois, les deux premiers surtout, semblaient aller de compagnie et formaient un cénacle assez loquace, moins l'Anglais, toutefois, qui n'ouvrait guère la bouche que pour de très-courtes répliques; mais le noble Magyar parlait pour deux et demi au moins, ce qui refaisait l'équilibre. Leur conversation avait lieu en français, ainsi qu'il arrive entre gens de nationalité diverse. Le pays étant plat et de fort peu d'attrait, si ce n'est aux approches d'Aix, je n'avais rien de mieux à faire que d'écouter indolemment, comme c'est assez mon usage. J'écoutai donc, et je prêtai nonchalamment aux discours de mes compagnons uneoreille engourdie par le mouvement soporifique de la route.
L'Anglais et le Hongrois revenaient d'Orient, où ils avaient fait connaissance; et le magnat aimait à raconter à l'Allemand les phases de leurodyssée, prenant de temps en temps à témoin l'insulaire, qui approuvait plutôt du geste que de la voix.
Voici l'une des anecdotes qu'il narra et qui eut le don
de me tirer soudainement du demi-sommeil où la vapeur m'emportait mollement plongé.
— 11 faut, dit-il, que je vous conte un beau trait de lord
S (son compagnon de route), un trait de générosité,
de grandeur d'âme sans égale.
— Oh ! fit niilord du même ton que s'il se fût agi d'un autre.
— Imaginez-vous que, traversant naguère une province d'illyrie (le Hongrois la cita, mais j'en oublie le nom), nous arrivons un soir pour prendre notre gîte à l'entrée d'une ville aux portes de laquelle se trouvait une grande foule. Une potence était dressée : on venait d'y suspendre un homme.
— Pour quel crime?
— Je n'en sais rien, et peu m'importe. Que croyez-vous que fit milord?
— Ma foi, je ne devine pas.
— Il tira son couteau de voyage, fendit la foule, monta résolument sur la plate-forme d'où venait d'être lancé le patient, et là, avant qu'on eût le temps de s'opposer à son action, coupa la corde, si bien que le pendu retomba bruyamment sur ses pieds, ayant eu plus de peur que de mal; il était à peine étourdi, car le noml n'avait pas coulé : dans ces pays arriérés, ils ne savent pas graisser les cordes.
— En aucune façon... Et qu'est-ce qui advint.'
— Une bagarre épouvantable! Bourreau, juges, soldats et assistants riaient d'autant plus furieux, que cet homme, n'étant pas condamné à la potence jusqu'à ce que mort s'ensuivît, se trouvait quitte et affranchi de toute dette envers la justice, ainsi qu'on me l'apprit ensuite : il suffisait pour cela que la corde rompit, fut coupée, fléchît,
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manquât enfin par une cause quelconque. C'est la coutamedu pays.
— Vous saviez donc cela, milordl 'lit l'Allemand. Lord S..... lit un signe négatif.
— Nullement, reprit le Hongrois. Milord n'avait pas réfléchi. Il avait uniquement cédé à un mouvement d'humanité.
Ici, nouvelle dénégation muette opposée par lord S
— Il faillit nous en coûter cher, à lui surtout. Tou> ces braves gens, irrités de se voir échapper qui sa proie, el qui son spectacle, se jettent sur lui comme des forcenés, l'accablent d'injures en dalmate...
— Je ne comprenais pas ! interrompit milord avec un llegme adorable.
— Le tirent par ses habits, les mettent en lambeaux, et menacent, en un mot, de lui faire un très-méchant parti ; ear, si la loi détend de rependre les pendus, ou, pour mieux dire, les dépendus, elle ne défend pas, ou du moins n'empêche pas d'assommer sur la place quiconque se mêle d'entraver les arrêts de dame justice.
— Der Teufel! fit PElberfeldois.
— Enfin nous réussîmes à nous tirer de là, mais non sans peine. Milord lâcha les mots magiques d'argent et de réparation. Aussitôt la furie populaire se calma. Lord S... compta séance tenante cent guinéesau chef de police qui dirigeait l'exécution. On lui en demandait cinquante pour les parents de la victime, qui n'en auront jamais un sou : mais, par une originalité qui est bien dans son caractère et qui l'honore, il en voulut donner cinquante autres...
— Et pour qui '.'
— Pour le pendu, qui eut ainsi double agrément : celui
d'échapper à la corde et de ressusciter cinquante fois plus riche qu'il n'avait été de sa vie. Et voilà, je l'espère, ce qu'on appelle payer de sa personne et de sa bourse. Que dites-vous d'un pareil trait?
— Sublime, magnifique! dit l'Allemand. Milord est
vraiment magnanime!
— Du tout, fit dans ses dents l'héroïque insulaire. C'était une petite fantaisie à moâ. Depuis longtemps je désirais avoir une corde de pendu, et je avais saisi le opportunity... voilà toutte!...
— C'est juste, reprit le Hongrois. J'oubliais de vous dire que milord, pour tout dédommagement, demanda au pendu sa corde; et je dois ajouter, pour être véridique, que celui-ci agit en homme reconnaissant et la lui céda volontiers.
A ce récit original , d'autres succédèrent , car le Magyar était vraiment intarissable. Je ne les redirai point, j'avais cessé d'être attentif. Nous franchissions à ce moment une série de longs tunnels, et, sortant des plaines du Rhin, nous traversions une contrée merveilleusement pittoresque. Je devins dès lors tout yeux pour cette succession de plaines, de coteaux admirablement boisés, de ruines et de châteaux gothiques, de riantes villas et d'usines monumentales qui fait de cette terre un pays enchanté et se poursuit, sur une ligne de plus de trente lieues, jusques et par delà la ville impériale dans le beau pays liégeois.
Trop peu d'instants après, nous étions arrivés. Je perdis au débarcadère mes compagnons de route, occupés, comme moi, qui de ci, qui de là, à inventorier leurs bagages, et me fis conduire, selon l'indication qu'on m'avait donnée à Cologne, à Nuelens-Hôtel, une fort bonne hôtel-
Içrie-restaurniion, située dans le quartier le plus beau de la ville, eu l'arc de la fontaine Elise.
Il «;tait (If lionne heure encore. Malgré la saison avan cée, il faisait un ciel magnifique. Le prisa peine le temps de déjeuner, et m'en fus visiter la vieille cité chère an grand empereur d'Occident. Comme je sortais do Nuelens. un guide s'offre à moi d'un air si engageant, que, malgré mon aversion systématique pour ces sortes de perroquet^ officieux, j'accepte ses services, du reste tarifés par lui au taux fort raisonnable d'un demi-thaler.
Nous commençons, suivant l'usage antique et solennel, par faire le tour de rigueur aux alentours de la ville. Nous allons à Borcette goûter les eaux thermales et admirer le viaduc : puis au Frankenberg, et puis au Louisberg, une délicieuse montagne de plaisance, avec kiosque, restauration, café et tout ce qui s'ensuit, où l'on va boire (pas de l'eau), chanter, rire, faire la sieste et la conversation avec les belles dames. Que ne puis-je vous faire passer devant les yeux et dans le cœur, comme je la ressens encore, toute la féerie de cette riche nature germanique qui fut française! Mais j'y renonce : la nature ne m'a point créé des" criptif; je n'ai jamais été partisan, et pour cause, des paysages à la plume.
Du Louisberg, d'où l'œil s'étend dans un immense panorama sur trois royaumes, — sont-ce bien encore (U'> royaumes*.' — oui vraiment, la Hollande, la Belgique et la Prusse, — nous allons visiter un piètre monument qui consacre, sur une éminence voisine, un assez triste souvenir. C'est celui du serment fédératif que firent, en 1814, sur ce mamelon écarté, les trois potentats alliés, l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prus>e, de poursuivre jusqu'à extermination le Charlemagne 4es
temps modernes et d'écraser l'aigle impériale. Une façon de pyramide ou d'obélisque surmontée de ces trois têtes dans un complot, sculptées en marbre, rend témoignage et porte le millésime de cette conspiration couronnée, qui ne vaut pas celle des trois Suisses assurément, ni pour l'inégalité de la lutte, toute au profit des conjurés, ni pour les périls de l'entreprise, ni pour la noblesse du but.
Comme nous rentrions en ville et traversions le Compesbad, tout auprès de la promenade du Bend, un assez vaste bâtiment à l'italienne irappe mes yeux. Un étalage de gravures et une restauration en occupent le bas. (Je commence maintenant à comprendre le pourquoi politique qui fait que messieurs les Germains s'obstinent partout à écrire restauration pour restaurant.)
— C'est ici que monsieur passera la soirée? me dit soudain mon cicérone.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Belle maison! n'est-il pas vrai, monsieur? C'est la Nouvelle-Redoute .
— Eh bien?
— C'est ici que Y on joue! Monsieur veut-il donner un coup d'œil tout de suite?
Comme je n'ai nulle intention de passer ma soirée au jeu, pour des raisons majeures que je déduirai ci-après, s'il en est besoin, et que pourtant il me peinerait de quitter Aix-la-Chapelle sans avoir visité une si belle maison, comme la qualifie l'enthousiasme de mon guide, j'accepte la proposition à titre de mezzo termine.
— Va pour le coup d'œil ! je le risque, dis-je m mon cicérone, entrons'.
Nous montons au premier étage et nous nous trouvons dans un Frascati décoré avec une magnificence lourde el
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mélancolique, ou le goût né le disputail point au luxe. La roulette y tenait déjà cour pléniére, mais ralliait peu de fidèles. Il faut aux vrais joueurs le feu des lumières et le poison de l'insomnie. Deux croupiers tenaient (a banque;
leur physionomie me frappa : l'un d'eux, long, maigre sec, osseux, avait le nez proéminent et la mine atrabilaire
— un peu plus j'allais «lire patibulaire, et je m'en accuse à la face d'Albion tout entier — du grand Wellesley, duc de Wellington, avec lequel son galbe offrait réellement une très-grande ressemblance. L'autre, gros, court, chauve, ignoble, avait la face plate et le front déprimé des batraciens : on eût dit, à le voir avec son cuir jauni et son museau ratatiné, d'une grenouille conservée que l'on vient d'extraire tout fraîchement de son alcool. Ces deux hommes avaient quelque chose de farouche et d'ennuyé qui est Impropre des gens de leur profession: mais leur maussaderie et la dureté empreinte dans chaque pli de leur visage me parurent enchérir sur l'humeur rogue et morne que l'on trouve chez leurs pareils.
Le long râteau que chacun d'eux manœuvrait sur le tapi- vert voyageait presque dans le vide; ci' n'était pas l'heure du jeu, et ils eussent pu se dispenser d'articuler à chaque coup leur monotone : Rien ne va plus! car visibiement rien n'allait et ne pouvait aller encore.
Aussi ne fus-je pas peu surpris, en jetant un coup d'œil sur la galerie de pontes clair-semés et inactifs qui entouraient la table, d'apercevoir mes trois compagnons de voyage, le Hongrois, l'Allemand et l'Anglais, gravement assis devant la banque et piquant, selon l'expression consacrée, c'est-à-dire tenant une carte et une épingle dont ils se servaient pour constater, l'une trouant l'autre, le nombre et la succession des coups divers de noire de
rouge, de passe, de manque, etc., mais ne risquant pas à eux trois, pendant un gros quart d'heure que je séjournai là, la centième partie d'un groschen.
Je m'approchai d'eux : le Hongrois me fit un signe de reconnaissance.
— Gagnez-vous? lui dis-je en riant.
— C'est selon, fit-il; mais ne raillez point. Je ne suis qu'un profane; mais vous voyez en mon voisin, continuat-il montrant lord S..., un des plus intrépides et des plus beaux joueurs qui aient jamais tenté Y aléa sur aucun des grands tapis de l'univers. Il ne veut pas jouer ce matin. Il se borne à prendre des notes pour ce soir, et nous l'aidons, monsieur et moi, dans cette besogne; il est d'une humeur massacrante.
En effet, milord paraissait singulièrement assombri.
— Que lui est-il donc arrivé ? demandai-je.
— On lui a égaré une certaine cassette qui lui tient grandement au cœur : il ne s'en sépare jamais.
— Où l'a-t-il perdue?
— Au chemin de fer.
— Il la retrouvera.
— Je l'espère. Voyez s'il est ému pourtant! ... ah ! ah î . . . la banque n'a qu'à se bien tenir-, lord S... lui déclare la guerre ; il vient de se piquer au jeu.
— Comment cela?
— Voyez plutôt.
C'était littéralement vrai. Une gouttelette de pourpre tachait le doigt du gentleman. En piquant sa carte, il sVtait, par un mouvement convulsif, plongé l'épingle dans l'index, mais il ne paraissait point s'en apercevoir.
Celle passion singulière d,*ins un simulacre de jeu uiYtonna; mais, n'ayant aucun motif particulier d'approfon-
dir cette bizarrerie britannique, je quittai, au boul de peu d'instants, la salle et la Nouvelle-Redoute. J'en avais assez mi pour mon goût personnel, et je comptais n\ plus revenir; mais le voyageur propose, et I»1 caprice, aidé «le l'imprévu, dispose.
En quittant la Nouvelle-Redoute, nous achevons notre tour intra mur os. Mon guide me montre tout d'abord, chemin faisant, une maison que ne distingue aucune beauté particulière, aucun signe caractéristique; mais. ..l'Empereur s'y est baigné ! — Voilà le grand mot prononcé. — Il est incroyable à quel point les moindres pas, les moindres actes de cet homme ont imprimé partout une puissante trace. Il y aurait un long article trés-curieux et digne d'intérêt à faire sous ce titre : Napoléon touriste. Je signale en [tassant ce sujet à M. Emile Marco de Saint- Hilaire.
.Nous entrons à Saint-Nicolas pour voir un bel autel de bois sculpté et au-dessus trois tableaux authentiques de Putbens, mais non pas les meilleurs du maître : un Christ en croix, une Descente de croix bien inférieure à celle d'Anvers, et un Christ mort sur les genoux de la Vierge. La touche lumineuse du peintre y saisit l'œil ; — mais la cathédrale nous attend avec de bien autres merveilles.
Il faut de la méthode et de la gradation en toutes choses. Mon guide ne me permettrait pas de visiter la cathédrale, si je ne consentais d'abord à accomplir la station de rigueur à l'hôtel de ville, flanqué de deux tours inégaleâ
du plus beau galbe sarrasin. Mais, quoi qu'il lasse, je ne saurais donner mon admiration à la statue de Charlemagne, qui est censée décorer la grande place et s'élève sous le balcon du Stadthaus. 11 est permis de travestir un grand homme, et la caricature
a ses licences, mais
Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets.
J'étendrai cette observation aux détestables portraits historiques et aux risibles fresques mythologiques qui déshonorent dans l'intérieur de l'hôtel de ville la belle salle où se tint le fameux congrès, et qui, à ce titre, est la grande curiosité de l'édifice.
Dans une autre qui la précède se trouve, parmi beaucoup de tableaux médiocres, une grande toile de Martin de Voss. C'est un Jugement dernier. Je n'ai jamais admiré la manière de ce maître ; mais cette composition est une de ses meilleures, bien qu'elle pèche par des traits de mauvais goût et entre autres par l'exhibition de diables infiniment moins infernaux qu'ils ne sont grotesques. Le coloris rappelle celui de Michel-Ange, tel que nous l'ont transmis les injures du temps et l'humidité des murailles, et aussi le ton noirâtre, mais plein d'effet, des Byzantins. On dirait presque que M. Chenavard s'est inspiré de cette toile dans sa peinture excentrique de Y Enfer, exposée il y a quelques années, et qui rappelle tout à fait la manière de Martin de Voss. Probablement ceci est, non une filiation, mais une analogie fortuite; car, s'il eût eu envie d'imiter, M. Chenavard eût vraisemblablement choisi un modèle d'un goût plus sûr.
La cathédrale d'Àix est un morceau bizarre qui neman-
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que pas de grandeur. C'est l'amalgame assez confus, mais imposant dans son excentricité même, d'une belle rotonde byzantine (la chapelle fondée par Charlemagne) et d'une nef gothique de plan fort irrégulier. On y montre la chaire Je marbre où fui place le grand empereur après sa mort el on voulut s'asseoii Frédéric Barbero-usse, lorsqu'il lit ouvrir le caveau dépositaire des ossements gigantesques (grandia ossa) du glorieux fils de l'epin le Bref. L'église esl peu ornée; sa principale richesse est une chaire sans égale, cadeau de je ne sais quel pape ; elle est en vermeil ciselé, semé d'onyx et d'agates d'une grosseur et d'un poids énormes. Quelques tableaux de peu de prix, une copie de la grande Descente de croix de Rubens, voilà toute l'ornementation de la rotonde et de la nef. C'est à la porte de la sacristie que le voyageur doit frapper, s'il veut s'éblouir de merveilles incomparables. Aimez-vous les reliques? On en a mis partout. Et quels reliquaires, quelles chasses, quels joyaux! C'est pour éteindre la prunelle téméraire qui s'ose lever sur ces soleils de pierreries. Par exemple, il en coûte un thaler (4 francs) pour être admis dans le sanctuaire et jouir de la vue de ce faste pieux, ce qui, par parenthèse, me semble être de la simonie au premier chef. Au reste, j'en suis peu surpris, et mon dilettantisme artistique a déjà dû compter plus d'une fois dans la patrie de Luther avec les saintes exactions du judaïsme catholique.
Va donc pour un thaler : on ne voit pas souvent un assemblage, que dis~je? un musée de reliques, tel qu'en offre aux regards des fidèles pourvus d'un écu de Pi usse le chapitre d'Aix-la-Chapelle.
Les reliques sont de deux natures : il y a les grandes; mais celles-là, exposées seulement tous les sept ans dans
i\u; LA VIE DES EAUX
un pèlerinage solennel, sont invisibles, si ce n*est pour une quantité de thalers à laquelle je n'ai ni l'envie ni la prétention d'atteindre. 11 ne s'agit de rien moins que des saints langes dans lesquels le Sauveur fut emmaillotté; du drap dit de saint Jean-Baptiste, dont on enveloppa le Précurseur après qu'il eut été décapité; de Y habit blanc que la sainte Vierge portait dans l'étable de Bethléem; delà toile dont le Rédempteur avait le corps ceint au Golgotha ; — • le tout, bien entendu, d'une authenticité et d'une conservation parfaites, garanties par maintes légendes el maints parchemins en due forme.
Voilà les quatre grandes reliques. Mais qui pourrait nombrer les petites, dont les moindres suffiraient à illustrer un diocèse! Voici l'armoire : les ventaux en sont [>eints par Albrecht Durer. Un prêtre ou sacristain vètn d'un surplis sale en tire et nous exhibe successivement, au milieu d'éclairs fulgurants provenant des ostensoirs et des escarboucles qu'il fait miroiter à nos yeux :
Le grand clou dont notre Sauveur fut attaché à la croix ;
Un morceau de la vraie croix;
Un radius de Gharlemagne ;
Un cubitus dudit empereur;
Le crâne dudit :
Son cor de chasse :
I h bout de la corde dont les mains divines furent liées a la Passion;
La ceinture de cuir dont se servait habituellement le Rédempteur pour lier sa robe;
Un morceau du roseau, sceptre dérisoire, qui fui placé • litre ses mains;
In morceau de son saint suaire:
MX-LA-CHÀPELLE. -H
I ii fragment dé Véponge qu'on lui présenta imbibée de Bel :
Une épine de la couronne;
La ceinture de la sainte Vierge;
Le bras du vieux saint Siméon :
l><- Yluiili' qui coula miraculeusement des os de sainte Catherine;
De la terre imbibée du sang de saint Etienne ;
Des ossements de Zacbarie;
lue dent de l'apôtre indien saint Thomas;
des cheveux de saint Barthélémy;
U occiput de saint Anastase;
Un tibia «le saint Spéa, etc., etc.; j'en passe, et non des moins illustres.
l/avouerai-je? pendant cette exhibition, durant cette énumération faite à peu près du ton dont un Curlius de village fournit vingt fois par jour Vexplication traînarde de ses personnages de cire, ma pensée se portait involontairement sur le Martyrologe du compère Matthieu, si bien qu'à toute minute je m'attendais à voir paraître la fressure de saint Barnabe et les rognons de saint Pancrace. Je dus me contenter d'une dent de sainte Catherine, des cheveux de saint Jean-Baptiste et d'une côte de saint Etienne. C'est quelque chose, et je confesse que j'en eus bien pour mon thaler.
Revenons à Nuelens-Hôtel. La cloche du dîner retenti! , et la grande salle basse se remplit déjà de convives. Pendant qu'on nous sert, je procède à l'inspection du local. Parlez-moi des aubergistes allemands pour être les patrons des arts ! La salle à manger de M. Xuelen est un petit musée. Voici un bon tableau de fleurs qui rappelle Gérard
218 LA VIE DES EAl'X.
Seghers, et un paysage dans le style du célèbre If. Kokkoëk. Ce grand artiste me poursuit depuis mon entrée en Hollande; j'en ai tant joui, qu'actuellement je ne puis le voir en peinture. Irrésistiblement je tire mon crayon de mon calepin ut j'écris au-dessous du cadre :
u .le fais peu K de cet artiste. »
Tandis que j'accomplis sournoisement cette boutade, il serait plus juste dédire cette gaminerie épi graphique, une main me frappe sur l'épaule.
Je me retourne et vois devant moi le Hongrois, avec ses deux inséparables, lord S... et le gros Elberfeldois.
Il était écrit que je trouverais ce trio partout sur mon chemin, ni plus ni moins que les plats d'épinards de M. Kokkoëk...
Le Magyar, homme très-poli et très-civilisé pour un cousin des Turcs et un proche parent des Huns, m'offrit de prendre place à côté d'eux à table, ce que je fis trèsvolontiers. Le diner, qui fut plantureux et digne du renom gastronomique de la bonne et nourricière Germanie, n'offrit nul incident digne d'être cité, si ce n'est un courtois échange de Champagne et de claret entre mes compagnons et moi.
Après le dessert, milord, qui paraissait joyeux (il avait retrouvé sa cassette), se départit de son formalisme natif el de sa roideur anguleuse au point de m'inviter, moi étranger, Français, non régulièrement introduit, à venir prendre le café (qu'il avait substitué au thé en Orient), et fumer une pipe turque dans son petit appartement, to his parlour. J'acceptai avec "empressement et la reconnaissance que comportait vraiment un honneur aussi Insolite; cl pou d'instants après nous étions étendus tous les quatre dans dos fauteuils, faute de divans, et nous aspirions les
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wpeurs d'un excellent labac de Smyrne dans le parloir de lord S...
Un guéridon placé devanl nous supportait, avec desca-* barets el des caves de liqueurs, la fameuse cassette donl la possession ou L'absence avait le privilège d'exercer un effet si prépondérant sui le moral [tèmper) de son propriétaire. Le bienveillant Hongrois me la montra du dojgt, et, lisant ma curiosité dans mes regards, me dit tout bas de prendre patience, et que mon désir serait bientôt satisfait.
En effet, le café pris, lord S... s'approcha sans mot dire du guéridon, s'arma d'une petite clef d'or qu'il prit à sa chaîne de gilet et l'introduisit dans la mignonne serrure de la cassette.
1. cœur me battait, je l'avoue. Je m'attendais à voir étinceler un trésor auprès duquel le reliquaire tout entier d'Ai\-l;i-Cliapelle ne serait rien... un fouillis de perles de Cléopàtre miraculeusement échappées au vinaigre, quelque pendant du grand Mogol ou quelque rival du Sancy... une bonbonnière toute d'une émeraude, comme celle de Monte-Christo... quelque chose enfin d'asiatique, de prestigieux, d'impossible. — Quelle perte matérielle autre que celle peut-être d'un million de livres sterling pourrait émouvoir le flegme d'un grand seigneur britannique?...
Ainsi pensais-je. — Vous rappelez-vous ce trait ou ce conte historique d'un grand vizir du sofi de Perse, le ver-» tueux Ali. berger dans sa jeunesse et à qui plus d'une fois les hommes firent regretter ses moutons, accus,; par ses ennemis d'avoir dilapide les épargnes publiques et de receler i\n> trésors incommensurables dans certain coffre qu'il ne manquait pas de \isiter au moins une fois chaque jour? Le sofi prévenu ordonne l'ouverture de cette tirelire suspecte. Ali se jetant à ses pieds, le conjure de lui épar-
m LA VIE DES EAUX.
gner cette douleur et semble faire ainsi l'aveu de ses concussions; le soti irrité insiste; déjà les envieux triomphent, quand Ali, se déterminant à obéir, et faisant sauter le couvercle du coffre-fort, met à nu pour toute richesse... un hoqueton, une saie rustique, une panetière, une houlette et tout es qui constituerait l'uniforme d'un berger- Watteau au bal de l'opéra de Perse... si l'on pouvait être Persan !
Ce coup de théâtre, qui me frappa beaucoup jadis, se renouvelle [tour moi à l'ouverture de la mystérieuse cassette de lord S... Il joue pour moi le rôle d'Ali; et moi, je tombe, hélas! à l'état d'envieux ou de sofi désappointé.
Autopsie faite du galant nécessaire de voyage à coins dorés, qu'on dirait être un produit d'Aucoc ou de ïahan, il ne contient ni perles, ni diamants, ni émeraudes, ni habits de berger, ni cosmétiques, ni menus ustensiles de toilette, comme on aurait pu du moins le supposer d'après sa forme; mais, ô" déception ! ô surprise! simplement une corde toute neuve et d'un chanvre tout frais odorant comme si l'alouette \ faisait encore sa niebée. Cette corde, qui était de la grosseur du doigt, paraissait assez longue et s'enroulait autour d'un compotier de cristal vert, qui formait, avec ce joyau singulier, tout le mobilier de la cassette.
L'insulaire prit le vase de cristal, l'éleva en l'air avec la solennité d'un officiant qui dit l'Offerte, resta quelques instants silencieux, paraissant avoir oublié' l'univers; puis, sortant de sa rêverie, s'écria emphatiquement, comme se parlant à lui-même et dans sa langue maternelle :
•< Prêtions jewel, situe thou mi so luckily to fne b&ck
qiven, I will partake thee to-day with those two friends and even with this young passenger ' .' »
En disant ces nuits, il [ira d'un < ■ i n i en maroquin caché .•m fond de la cassette de petites spatules en vermeil, ouvrit le compotier avec précaution, et y puisa pour chacun de nous un peu truie' substance verdâtrë et assez peu appétissante qu'il nous présenta, et à moi le premier, cérémonieusement.
J'allais refuser. Le Hongrois, qui avait toutes mes sympathies, me lit signe de prendre ce que m'offrait lord S...: et, ingérant très- lestement sa cuillerée de cette mixture singulière, m'apprit ce qu'il en fallait faire, en m'olant toute défiance.
La curiosité m'entraîna à L'imiter : le goût de cette drogue, bien qu'un peu pharmaceutique, n'avait rien de désagréable: il rappelait assez la saveur de certaines confitures ou pâtes des îles dont je n'ai jamais fait grand cas. Le régal pour moi fut donc mince; et, m'évertuant à pénétrer le secret de cette galanterie fort bizarre, j'en vins à craindre sérieusement que mon noble bote, avec sa cassette, sa corde et sa gelée-pistache, n'eût tant soit peu l'es. prit troublé, — et aussi ses deux compagnons.
— Voilà qui est bien, dit brusquement lord S... en serrant son compotier; directly, nous allons partir pour la Nouvelle-Redoute.
— Venez-vousl me dit le Hongrois.
— Non.
— Pourquoi pas?
1 2 Précieux trésor, puisque lu m'es si Ueureusemenl rendu, je veux aujourd'hui le partager avec mes deux amis, ci même avec ce jeune sur. o
Je m'étais attardé en Hollande bien an delà de mes prévisions: j'y comptais demeurer huit Jours et j'\ avais
passé un mois. Or, la vie n'étant point bon marché à la Haye ni à Amsterdam, il suivait de là que ma provision de florins se trouvait fort épuisée, et qu'en additionnant livres, deniers, oboles, il me restait en poche à peu près de quoi regagner Paris via Liège, Namur et Valenciennes, sans trop me presser et sans trop me priver en route. Je ne fis nulle difficulté et ne me sentis nulle honte de confesser au Magyar le vrai motif de mon refus,
— Venez tout de même, me dit-il.
— Je crains la tentation du jeu.
— Eh bien, jouez '.
— Je ne le puis. Je viens de vous dire pourquoi.
— Jouez, vous dis-je!
— - Je n'en ferai rien.
— Vous aurez tort. Dans tous les cas, venez avec nous. Il faut bien être quelque part. Vous n'avez pas d'autre ressource; le théâtre est fermé ce soir.
Cette dernière circonstance et Thorreur du désoeuvrement me firent céder. Je les suivis. Quatre minutes après, nous étions au premier étage de la Nouvelle-Redoute. Cette fois la salle était comble, et une triple haie de ponte> se pressait autour de la table de roulette. Les deux croupiers sinistres que j'avais vus le matin et que j'ai décrits étaient plus que jamais à leur poste et psalmodiaient comme devant sur un ton de Miserere: rouge, pair, manque; noir, impair, passe; faites le jeu, messieurs; rien ne va plus, etc., de la même yoix somnolente; mais leurs mains, promenant le râteau à droite, à gauche, ramenant, poussant à chaque fois ih^ pelletées d'or el d'argent, déployaient par compensation une activité surprenante.
L'Anglais el l'Allemand se mirenl au jeu, sans doute; je les perdis de vue en entrant. Le Hongrois, resté le der« nier près de moi me dit à l'oreille :
— Vous allez jouer, j'imagine?
— Non, lui dis-je.
— Quel enfantillage! Allons vite, tentez la fortune. Je vous le conseille — aujourd'hui !
Une sorte de fausse bonté et aussi le ton singulier, presque impératif, dont le Hongrois me sollicitait à jouer me firent, comme malgré moi, tirer de ma poche quelques thalers dont je jetai un ou deux sur le tapis vert, sans m' inquiéter si c'était à rouge, noir, pair ou manque.
Je gagnai.
Huit ou dix fois je renouvelai celte épreuve, toujours avec la même chance. — Bon! me dis-je à L'aspect de la pile d'argent dressée devant moi par cette série de coups modestes, mais heureux, il ne faut pas tenter Dieu; me voici de quoi visiter Liège, Maestrieht, Namur, Bons, sans me presser, et de quoi explorer tout à mon aise les bords de la Meuse el de l'Ourthe : restons-en là!
Et, me contentant cette fois de Yaurea mediocritas, je puis même dire : argentea, j'empochai mon gain, et je i de jouer, pour rentrer dans le rôle d'observateur que j'avais un instant quitté, comme contraint par une volonté supérieure.
Le jeu était fort animé, et tout d'abord l'aspect du combal ne m'offrit rien que de prévu et de normal, mais peu .1 peu, j'ignore sous quelle influence, une extase douce s'empara de moi; une sorte de fièvre ou d'ivresse m gna qui n'était et ne pouvait être l'effet ducale ni du vin. Ma tète me sembla plus légère; mes veux, saturés d'un fluide inconnu, acquirent tout à coup une force d'acuité
et une pénétration vraiment extraordinaires: j'aperçus toul distinctement et je vis jusqu'à l'invisible; et, grâce à cette faculté si nouvelle pour un myope, je devins bientôt le jouet d'une hallucination étrange.
Le tapis d'Aix-la-Chapelle est un congrès hospitalier où les monnaies de tous les règnes et de tous les pays sont admises très-volontiers, pourvu qu'elles aient le poids légal. Une pluie de léopolds, de frédéric-guillaumes, de queen Victoria et de napoléons fondait, c'est le mot, sur la table. A force de considérer cette brillante alluvion, ce bain d'or agité qui sans cesse descendait ou montait comme une marée, je crus m'a percevoir et bientôt reconnus, à n'en pouvoir douter, que les effigies des souverains susnommés s'effaçaient invinciblement de leurs écus, guinées ou ducats respectifs, pour faire place à d'autres visages tout à fait nouveaux pour moi. Le plus grand nombre de ces faces, dont quelques-unes étaient fort hétéroclites, ne gardaient absolument rien de la sérénité royale; au contraire, elles grimaçaient presque toutes le dépit, l'avidité ou la fureur. Il y en avait de joyeuses, mais c'était le très-petit nombre. Du reste, leur physionomie était extrêmement mobile, et mon œil en suivait aisément jusqu'aux moindres variations, grâce à cette espèce de microscope magnétique ou de loupe enchantée qui depuis nu instant décuplait les forces de mon nerf optique.
Bientôt ce phénomène, tout singulier qu'il fût, pàlil et disparut devant une vision bien autrement extraordinaire, ou plutôt cette dernière n'en fut que la continuation, le développement de plus en plus prodigieux.
Les bourgeoises effigies qui avaient supplanté !<"- Majestés ne tardèrent pas elles-mêmes a s'agiter dan> le cercle
\l\ -LA-CIIAI'KLLi:.
métallique Je Popilius où elles étaient confinées. Bientôt elles s'en séparèrent, d'abord par le grossissement exagéré de leur relief; puis les tètes se détachèreni en ronde Elles prirent ensuite dans leur exiguïté, non-seulement la physionomie, niais la carnation humaine. Des corps lilliputiens vinrent y adhérer; le tout se modela et se proportionna, tant bien que mal, et des créatures de tout point semblables à nous, sauf la taille, qui nie parut varier pour la plupart J'entre elles de la longueur du pouce à celle de l'index, commencèrent (ranimer le tapis vert d'où tuut numéraire avait disparu. J'entendais bien le cliquetis de l'argent choqué par l'acier des râteaux, mais c'était tout ce qui restait de l'ancienne sonorité et de l'ancienne substance des louis et des écus changés en hommes.
Ces pauvres myrmidons s'enfuyaient éperdus devant l'homicide râteau du croupier qui les pourchassait dans toutes les parties de la table, mais en vain; quelquefois ils lui faisaient face résolument et paraissaient le défier: i! s'engageait alors entre le poursuivant et les poursuivis une lutte acharnée dont l'issue, quelquefois balancée et douteuse, tournait presque toujours au profit du premier. Alors le joueur, ou l'enjeu nain, forcé de s'avouer vaincu, était impitoyablement appréhendé au corps par le fatal râteau, qui le ramenait dans la main crochue du croupier. Celui-ci, ô horreur! prenait l'homme délicatement entre deux doigts et le croquait à belles dents! En moins d'une demi-heure, je vis ainsi engouffrer dans cet effroyable tombeau une demi-douzaine de ces imprudents Lilliputiens. La plupart donnèrent les marques du plus violent désespoir. l"n pourtant mourut a merveille. Je le vois eneore : c'était un jeune étudiant allemand, en casquette
ronde et en tunique, qui, tenant d'une main un gros sac de florins, fit de l'autre au croupier la nique jusque sous la dent cannibale.
Mais ce dont je restai le plus épouvanté, ce fut lorsque, levant les yeux par hasard sur la galerie qui entourait ce redoutable champ de mort, je constatai non pas seulement une parfaite ressemblance, mais une complète identité entre divers pontes paraissant jouer un très-gros jeu et les miniatures humaines qui se débattaient sur la table. Mêmes traits, même âge, même costume : il n'y avait entre les uns et les autres de variation que celle qui différencie la statue de la statuette. De plus, ces pontes aussi me parurent diminuer et comme s'affaisser sur eux-mêmes à mesure que leurs fac-similé enfantins étaient gagnés de vitesse ou vaincus dans la lutte par le formidable râteau. Ils semblaient partager et partageaient sans doute toutes les sensations de leurs petits Sosies; et je n'oublierai de ma vie le regard et le geste haineux, désespérés, que l'un de ees joueurs adressa à la banque au moment même où sa mignonne contrefaçon, saisie par le râteau, s'en allait assouvir la faim vorace du croupier. Ce malheureux, homme déjà d'un certain âge et chauve avec un large crâne, — je ferais, je crois, son portrait, — s'évanouit aussitôt et s'effaça du cercle et de la salle sans que je pusse savoir ni comprendre comment il avait disparu. La suite me prouva malheureusement, le lendemain, sans m'en donner l'explication, qu'en ce qui le touche du moins, cette inimaginable scène n'était pas vision pure.
Le Hongrois passa devant moi. Je courus à lui comme vers un protecteur, et lui contai, tout effaré, les faits étranges dont je venais d'être témoin. À ma grande stupéfaction: il n'en paru! point ému ni étonné.
— Vous avez raison, me dit-il, de ne point prendre tout ceci pour une fantasmagorie. Vous possédez, ce soir, le don temporaire el surnature] — je sais pourquoi; j'ai l'expérience personnelle il" cette seconde \ ue — de pénétrer le fond des choses, de voir la réalite à nu. — Or qu'est-ce que le jeu, sinon un duel à mort, une guerre d'extermination entre I»- banquier et les pontes?
— Quoi! est-ce donc là le sort terrible qui attend tous les joueurs '.
— Non pas tous! Kegardez lord S...
— Où est-il.'
— Ilh face de vous.
Dans nui préoccupation, je n'avais de toute la soirée pris garde à l'excentrique insulaire, qui cependanl n'avait pas quitté la place, ni interrompu un instant un jeu des plus formidables.
Je levai les yeux sur lui ut restai muet de surprise. Il étail haut de dix coudées; sa tête menaçait le plafond de Li salle, pareille à celle d'un Titan. Devant lui l'or et les bank-notes s'accumulaient. Sur le tapis, la même scène que j'avais déjà remarquée avait lieu, mais en sens inverse. Ce n'était point lord S... en miniature qui avait à lutter contre le râteau du banquier, mais le banquier lui-même (|ui semblait attire fatalement par le râteau de l'opulent joueur britannique. Je le reconnus facilement : c'était le croupier maussade dont j'ai noté la ressemblance avec le grand Wellesley. Sa personne était étrangement rapetisson nez., en revanche, était, toute proportion gardée, beaucoup plus lon^ que d'habitude. 11 lutta énergiqueinent contre le râteau de lord S...; mais enfin il fut entraîné jusque dans la main de son redoutable adversaire, qui, vengeanl sur lui tant de victimes el ou-
vrant une bouche gigantesque, l'avala comme une sardine. Au môme instant, un coup sec retentit sur la table, et une voix stridente s'écria :
— Messieurs, la banque ne tient plus!
La banque venait de sauter. Lord S... gagnait neuf mille louis!
— Vous avez manqué votre fortune, me dit le Hongrois en nrentraînant familièrement hors de la salle. Il fallait suivre mon conseil et jouer...
— Grand merci! lui dis-je; je n'ai pas, comme lord S..., de la corde de...
— Ah! ah! vous connaissez l'histoire? Eh bien, vous êtes un ingrat. Lord S... avait généreusement partagé avec vous sa chance, et le haschich que vous avez pris ce soir...
— Quoi! du h a sel ù ch!...
■ — Eh oui, sans doute! Les visions que vous avez eues tout à l'heure...
— Au fait'... m'écriai-je, frappé d'une réflexion subite.
- Eh bien! cehaschich, préparé par lord S..., est fait .iv.t du chanvre provenant...
— Grand Dieu!...
— De la corde que vous savez. Bonsoir!
Le lendemain matin, je partis pour Liège. Le convoi se mettait en marche, lorsqu'une légère secousse, suivie d'un cri d'épouvante, fit stopper pour quelques instants la machine. Un homme venait de s'élancer sur les rails, et le train entier lui avait passé sur le corps. Il avait le costume des cantonniers; mais nul de ces derniers ne le reconnut. Il avait pris ce déguisement pour s'introduire sur la voie fi consommer son suicide. Je vis emporter W ca-
davre sanglant de rit infortuné. C'était celui du joueur malheureux, qui, la veille, avait disparu de la Redoute, adressant aui banquiers un geste si tragique, au moment où un dernier tour de roulette avait achevé sa ruine.
J'ai revu dernièrement le Hongrois à Paris. Il j avait suivi le comte Telecki, envoyé extraordinaire de la diète de Presbourg, et il 3 est resté depuis. Je lui ai demandé (I - aouvelles de lord S...
— Lord S... est mort, m'a- t-il appris.
— Que dites-vous là"?
— La vérité. Mon malheureux ami succombait au spleen : il s'est pendu avec sa corde.
— Quoi 1 Lavait-elle doue trahi.'
— Au contraire, il gagnait toujours. Le jeu, sa seule passion, n'avait plus de saveur pour lui.
--Il était riche.'
— A millions.
— A qui laisse-t-il sa fortune 1
— A un neveu qu'il détestait, grand joueur comme lui, à condition qu'il se servira de la corde,..
— Pour gagner?
— Et se pendre ensuite. Du moins, c'est ce qu'il lui souhaite.
— Le neveu suivra-t-il les intentions de l'oncle .'
— Il n'aura garde d'y manquer. Vous connaissez le mot de Fox?
— Lequel?
— " Il n'\ a que deux grands bonheurs : gagner beaucoup d'argent ou en perdre beaucoup. 1
— Lh bien?
— Il n'y a plus de bonheur a gagner quand on ignore celui de perdre.
— C'est juste.
Tels furent le complément et la morale de cette extraordinaire aventure. Cela prouve qu'il faut toujours laisser passer la justice, même illyrienne, ou peut-être qu'entre une potence et un pendu il ne faut pas couper la corde
Il y a des gens qui vont à Aix-la-Chapelle avec l'intention, non d'y jouer, mais d'y guérir. La prétention, je l'avoue, me parait fort exorbitante, le jeu et la santé m'ayant toujours paru deux choses peu conciliâmes; ou bien, le baigneur qui prend une si sage résolution et qui s'y tient peut à bon droit se piquer d'être un héros.
Les eaux d'Aix-la-Chapelle (que les Allemands persistent à nommer Aachen) étaient bien connues des Romains. Elles ont eu longtemps une grande vogue, dont elles sont partiellement déchues. J'ignore pourquoi. Bien qu'un peu monotone, le séjour de la ville a du charme et le pays est beau; les eaux n'ont rien perdu de leurs principes sulfureux et alcalins; et, bien que la mode ;iit cessé de les prendre sous sa protection spéciale, il est permis de supposer que le remède guérit encore. Les principales affections dont elles procurent le soulagement sont les engorgements chroniques des viscères, les maladies de la peau, les paralysies, plaies, fistules, indurations; maux topiques des membres, rhumatismes et gouttes rhumatismales, tumeurs blanches, certaines natures de caries; affections nerveuses, hypocondrie entre autre-; désordres causés par l'abus de> médicaments métalliques ou les maladies anciennes incomplétemenl traitées, donl elles sont le spécifique.
On trouve à Aix-la-Chapelle neuf maisons de bains,