PIERREFONDS
mande, me direz-vous peut-être ; mais c'esl justement là le mal. On me contail précisément dans ce voyage l'histoire navrante d'un braconnier de Compiègne qui, après Février Isis. se voyant, comme on dil en style politique, débordé dans son innocente et lucrative industrie, se pendit de désespoir. Que n'avait-il, l'infortuné, un peu de patience! Aujourd'hui ses confrères mieux avisés voient refleurir les bénéfices du collet, de la pipée et de l'affût. C'est pour eux que l'on élève, à un louis la pièce, dans la grande faisanderie, ce millier de jeunes coqs que, vienne septembre, ils happeronl pour les revendre aux amateurs, au prix très-modéré d'une pistole la paire. C'est tout profit. .. pour le public. Car, que peut-on tuer dans une chasse princier»-? Une centaine de faisans tout au plus : beau massacre! Le reste est pour les braconniers, c'est-à-dire pour nous, simples dîneurs, qui n'avons ni faisanderies, ni (bateaux, ni parcs.
Nous disons adieu aux faisans argentés, aux faisans de Chine, aux faisans de toutes couleurs: et, les ajournant au carnaval prochain, nous remontons sur notre char, qui nous entraîne à grande vitesse, et nous fait traverser dans toute sa largeur [quatre lieues sur huit d'étendue) la belle forêt de Compiègne. En émergeant de la lisière de cette admirable futaie, nous voyons se dresser devant nous les ruines du géant du Valois, de ce fameux château de Pierrefonds, autrefois la terreur de l'autorité royale, à telles enseignées qu'il fut démantelé -uns Louis XIII pour cause de sûreté publique. Ces formidables nids d'aigle qui couvraient alors la France, c'étaient les sociétés secret l'époque, et bien autrement dangereuses que des affiliations campagnardes et des serments plus ou moins ridicules; elles n'allaient à rien moins qu'à annuler partout
le pouvoir monarchique et à constituer autant de petits États dans l'État qu'il y avait de châteaux forts. Mais Richelieu y mit bon ordre; et le château de Pierrefonds, qui, je ne sais combien de fois, avait tenu en échec des armées entières, résisté au comte d'Auvergne, au duc de Nevers et à Henri IV lui-même; du haut duquel une poignée de partisans titrés dominaient le pays et le pressuraient, fut, non pas démoli, heureusement pour l'art, mais entaille régulièrement dans ses tours et son mur d'enceinte, mesure qui équivalait aune destruction complète, et mit pour toujours cette terrible et incorrigible ferté hors d'état d'opposer la moindre défense à qui voudrait s'en emparer.
Telles qu'elles sont venues jusqu'à nous, ces ruiner, étagées sur une colline de tout point inaccessible, conservent une grande et poétique tournure, nu air de majesté et de force qui les distinguent entre tant de débris épars sur notre sol, et ont déterminé leur classement parmi nos monuments historiques. Deux tours restent debout et entières sur les huit ou neuf qui flanquaient le château autrefois; la force en est cyclopéenne, et la conservation parfaite. On avait eu le projet de jeter bas le château, et maintes foison Ta repris par spéculation commerciale, après l'avoir conçu par intérêt public: mais, le marteau, la mine et la sape échouant contre ces remparts de granit île quinze ou vingt pieds d'épaisseur, il a fallu laisser debout ces maçonneries gigantesques, aujourd'hui dévolues a l'Etat, qui les garde et y a effectué quelques réparations à l'aide desquelles on peut descendre dans les souterrains ei monter au laite des tours.
Car il existe sous le château et sous la forêt Ac> conduits
mystérieux, en partie comblés aujourd'hui, qui autrefois
PIERRfiPONDS. 259
reliaient Pierrefonds à Compiègne, et par lesquels la garoison du château faisait de subites irruptions dans tous les lieux d'alentour. On raconte que, pendant la Ligue, Rieux, l'un de ces capitaines moitié brigands, moitié papistes, à qui <;tait confiée d'ordinaire la défense de la forteresse, faillit, par ce moyen , prendre Henri IV s'en allant à Cœuvres voir Gabrielle d'Estréès , et traversant, par une de ces imprudences que seul l'amour des femmes lui lit commettre, la forêt de Compiègne près de Pierrefonds.
Le château actuel n'est pas ancien : il fut reconstruit vers le quinzième siècle par Charles d'Orléans, père de Louis XII, et achevé tant par ce monarque lors de son avènement au trône que par son successeur François Ier. Il appartient cependant tout entier à l'ordre gothique, sauf quelques rudiments d'ornementation renaissance, notamment dans l'architecture de la chapelle, qui était vaste et qui dut être magnifique, et dans celle des appartements prives. Pierrefonds occupe plus de trois mille mètres de superficie; il peut rivaliser avec le château d'Arqués pour l'étendue et l'importance; de plus, il est infiniment mieux conservé. Ses ruines, puisque ruines il va, sont toutes neuves; on voit qu'elles sont faites de main d'homme. L'action du temps est plus lente, il est vrai, mais bien autrement destructive.
Du haut de la principale tour, l'œil s'étend sur un panorama enchanteur. Au pied de soi , on a le village de Pierrefonds. réfléchissant ses propres et coquettes villas dans un lac de plaisance, et que surmontent des collines à pente ^louce, toutes chargées de la végétation admirable de la jeunesse de l'année. Tout auprès s'étend la magnifique forêt de Compiègne, et, un peu plus loin, celle
de Yillers-Cotterets, si proches Tune de l'autre, que l'œil discerne mal où celle-ci finit, où celle-là commence.
Une pluie diluvienne ne nous empêcha pas de visiter les ruines dans le plus grand détail. Après avoir tout parcouru, bastions, chapelle, tours, souterrains, cachots, sans oublier les oubliettes, ce nécessaire accessoire des châteaux du bon vieux temps, nous redescendîmes au village. Là, de nouveaux plaisirs nous attendaient, grâce à l'aimable et cordiale hospitalité de M. de Flubé, propriétaire du lac, des eaux minérales de Pierrefonds, à peu près semblables, pour la composition et les qualités curatives, à celles d'Enghien, et de l'élégante demeure dont cette petite mer méditerranéenne, d'un kilomètre de pourtour et de deux brasses de profondeur, bat le pied de ses flots limpides. M. de Flubé voulut bien nous accueillir d'une façon véritablement fraternelle. Il est le roi de ce canton, qu'il habite été et hiver, au développement et à l'embellissement duquel il n'a cessé de consacrer, avons-nous dit, la plus grande partie d'une fortune qu'on dit assez considérable. — Le ciel s'étant un peu rasséréné, nous mîmes à la voile sous sa direction, et nous croisâmes sur le lac autour d'une goélette dont il est l'amiral, et qui nous salua d'une salve d'artillerie, ni plus ni moins que si notre barque eut porté quelque ministre et sa fortune.
La population cependant, tirée de son repos par ce.s détonations inusitées, se demandaient quels princes ou quels généraux de division lui avaient amené ce rural char à bancs et ces deux postillons splendides. On lui répondit que c'était une charretée de poètes qui causait tout ce brouhaha : elle n'en voulut rien croire. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, fin praticien distingué de Paris, M. le* docteur .lu
es