‹ La vie des eauxChapitre 3 sur 58 · TROU VILLE · texte numérisé non relu

TROU VILLE

guide-baigneur qui s'était luxé les vertèbres lombaires à transporter ainsi à bras un immeuble vivant, plus d'un quintal métrique, sous la forme d'une dame trop puissante.

Corn ntees baigneurs peuvent tenir toute la journée dans

un milieu où les plus vigoureux d'entre les autres hommes ont peine à séjourner plus de dix minutes, c'est ce qui semble assez difficile à comprendre. L'habitude ne suffit pas pour expliquer le phénomène : il faut \ joindre l'udes vêtements de laine, mauvais conducteurs de calorique, sans lesquels les infortunés perdraient avant la lindu jour jusqu'au moindre rayon, jusqu'il la moindre parcelle de leur Quide vital, et que je ne saurais trop dès lors recommander à tout baigneur.

Ainsi que je l'ai dit d<;jà, aucune limite bien expresse ne marque le domaine thermal des deux sexes. Comme Achille chez Lycomède, on voit çà et là un mari, un jeune père, mêlés aux groupes des baigneuses, et y ouvrant un cours de natation à l'usage de leurs femmes ou de leurs Biles.

Ce pêle-mêle de l'immersion n'est point pour les célibataires, qu'on tient naturellement à distance respectueuse, moins par la crainte du danger, je pense (une femme en costume de bain est à l'abri du mauvais œil), que pour les inciter à chérir et à souhaiter 1rs nœuds légitimes. Du reste, pas de terrasse ni de galerie sur le bord pour contempler ces évolutions aquatiques, et c'est vraiment dommage pour les jeunes Anglaises, qui font de cette aimable vue leur [dus cher passe-temps à Dieppe.

Le salon de Trouville occupe une maisonnette dont l'Océan à marée haute vient quelquefois baigner le pied, et où l'on trouve un billard, un cabinet de lecture et une

salle de bal, où deux fois par semaine la société des bains pense danser au piano. Au reste, la liste d'abonnement s'enorgueillit de noms fort aristocratiques. Parmi les patronnasses de l'œuvre, on cite madame la duchesse de P»... et madame de B..., qui ont chacune leur pavillon sur la plage et leur canot dans le port; madame de C... et quelques autres nobles dames auxquelles se sont adjoints des gentilshommes de la vraie roche. M. le duc Pasquier et plusieurs notabilités parlementaires ont aussi à Trouville leur maison de campagne, Le parquet de la Bourse et la Banque commencent à s'élancer sur ces illustres traces, abandonnant Dieppe aux courtiers marrons, sauf toutefois M. de Rothschild et sa dynastie, qui paraissent demeurer fidèles aux anciens souvenirs et à la ville de Madame.

Une sorte de grange, intitulée théâtre, attire quelquefois de malheureux bateleurs ou de tristes virtuoses ambulants qui jouent ou chantent dans le désert. C'est justice; mais le spectacle, fût-il infiniment meilleur, n'obtiendrait pas plus de succès. En venant à Trouville, on a de parti pris renoncé à toutes les jouissances de la civilisation; il est convenu qu'on tombe en pleine barbarie et qu'on se donne pour quelque temps les douceurs de la vie sauvage. Le but esl on ne peut mieux atteint; je n'ai pas encore vu de séjour d'eaux où les liens habituels de sociabilité fussent relàchés, ou plutôt supprimés et rompus de parti pris comme à Trouville. Chacun vit chez soi et [tour soi. L'esprit de caste règne et gouverne dans la république maritime. Il y a à Trouville le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré. Les gentilshommes se divertissent ;i aller marchander leur poisson sur le port ; les Anglais, à voir |M'<rr leur viande, soin domestique qu'au reste ils ne né-

TltorVILLE.

gligenl nulle part, el les femmes à faire chaque jour trois toilettes somptueuses à huis clos. Comme échantillon du (affinemenl de barbarie sy$tëmatique auquel est parvenu trouville, il suffira de dire que le principe, sinon le seul pâtissier de l'endroit* le Félix de la bourgade, esl un étalier-boucher. In mouton pendu par les pattes indique la demeure de cet industriel. C'est là que les marquises vont faire collation. Sur une table on trouve des gigots el sur l'autre des tartelettes. Mais des loups de mer comme ces dames ne sont pas pourse laisser rebuter parce ragoût à l'allemande.

J'ai dit loups de mer, et en effet ces dames passent une portion de leur vie à se promener à la voile sur la Touque mu à croiser le long de la plage. L'une d'elles commande l'équipage et dit, je pense : Mille sabords! si la manœuvre n'est pas bonne; le capitaine fume à son bord, laissant aux matelots la même liberté, et les gabiers reconnaissants lui confectionnent i\t>> cigarettes. La franchise du port de Trouville y amène toutes sortes d'amateurs. Je sais un avocat de Rouen qui y passe tout son ';té et s'est fait pécheur de harengs. Il vend sa pêche, et l'on estime qu'il - plus à écouler son tonnage que ses plaidoiries.

Pour les voyages en terre ferme, il existe dans le bourg deux ou trois vénérables coches que chacun loue à tour de rôle. A Trouville, la promenade est la première, pour ne pas dire l'unique ressource. A part les grands souvenirs historiques, et au point de vue purement pittoresque, les environs d.- ce petit port ne le cèdent pasà ceux deDjiqppe. Le château de Beaumont, la route de Pont-1'Évêque, le vallon de Hennequeville, offrent des aspects imprévu- et d'une beauté toute spéciale à cette banlieue de mer si remarquablement boisée. Mais le meilleur but d'excursion

est saris contredit le Chalet, ravissante propriété de M. Ulric Guttinguer. Pour s'y rendre, on traverse une forêt montueuse toute pleine de mystère et de fontaines sacrées, de grandes futaies et de clairières tapissées d'un vert tendre qu'émaille une Flore sauvage incomparable. Un petit parc de sapins est aux abords de la maison, entourée de pelouses et perdue dans les fleurs. Ce Chalet est un vrai chalet, avec les balcons de bois et le toit en degrés. On pourrait se croire à la porte d'un riche montagnard helvétique. Mais, en risquant un œil tant soit peu indiscret à travers les châssis vitrés, on aperçoit le piano, les statuettes, les objets d'art, les livres, les meubles confortables, tout ce qui témoigne d'une vie facile, intellectuelle et élégante. Cette gracieuse demeure occupe le plus haut point de la colline. Le bois tourne autour du chalet, et, par une pente rapide, se déverse jusque dons la mer. Heureux l'homme de lettres, heureux l'artiste à qui l'indépendance, le meilleur des Mécènes, a fait de ces loisirs dorés! Le seul mal, c'est qu'une fois dans sa maison Sabine, ayant tout à souhait, hors ce peu de nécessité si nécessaire, il cosse trop souvent d'écrire; mais ce n'est pas ce qui arrive, heureusement, à M. Ulric Guttinguer.

Les hôteliers de Normandie jouissent d'un renom d'avidité proverbial et trop mérité. On m'a cité à ce sujet un mot vraiment sublime d'un hôtelier de Trouville. Un gentilhomme légitimiste, qui porte un nom des plus connus dans les fastes de la Restauration, s'était établi sans défiance chez ce Rolandb ôt^ aubergistes. Au bout d'une semaine, la note s'élevait au taux le plus invraisemblable, quelque chose comme trois louis par jour. Refus de paveini'iii; choix d'un arbitre, nécessairement Trouviïlate, mais qui, scandalisé lui-même d'une telle rapacité, la

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