‹ La vie des eauxChapitre 31 sur 58 · PYRÉNÉES-ORIENTALES · texte numérisé non relu

PYRÉNÉES-ORIENTALES

Corvisart, par un mot spirituel et vrai que nous avons déjà cité, rendait hommage à cette grande puissance de tous les âges et de tous les pays qui date ses arrêts du milieu de nous, de ces Français, machines nerveuses, comme les définissait l'Empereur et Roi. Parmi nous, en effet, et sur l'homme malade, comme sur le colosse de santé, la mode ne perd aucun droit. Il y a des remèdes qui guérissent par cela seul qu'ils sont en vogue, et ceci est physiologique. Depuis cent ans, on peut compter, en hien cherchant, dix procédés, dix systèmes thérapeutiques diamétralement différents, tous couronnés, ou à peu près, du même laurier médicinal, récompensés des mêmes cures, honorés des mêmes prodiges. Il ne s'agit que d'\ avoir recours au bon moment, qui arrive toujours en France. Du temps de Broussais, on mourait pour vouloir conserver du sang dans ses veines et manger de la viande noire. Aujour-

LES BAINS D'AMELIE.

d'oui, od se trouve bien, à ce qu'il paraît du moins, de suivre la méthode inverse. On avait cessé * 1 « * purger, aux ls applaudissements de la foule insurgée contre la médecine Leroy. On repurge aujourd'hui, et avec un succès qu'on nous pardonnera d'omettre. L'homœopathie a guéri je ne sais combien de malades; l'hydrothérapie n'a pas l'ait moins de miracles; mais tout cela fléchit un peu : la médecine nous paraît en proie à une certaine anarchie qui se prolonge trop; et il esl grand temps qu'une bonne drogue, bien doucereuse ou bienauière, surgisse à l'horizon clinique pour apprendre à l'humanité souffrante comme elle doit mourir, et en vertu de quel Codex.

" Ou ce préliminaire va-t-il nous conduire? » me demandera-t-on. Je me hâte de répondre : « Aux Pyrénées-Orientale-. » — Si la transition paraît un peu brusque, j'espère la justifier. Pourquoi les admirables sources du Canigou sont-elles relativement délaissées, tandis que le pic d'Ayre et le cirque rocheux, qui a donné son nom au plus spirituel et au plus élégant de nos dessinateurs, voient les visiteurs affluer par milliers chaque été autour des fontaines sulfureuses, alcalines, auxquelles ils donnent naissance ou qui sourdent à leur entour? Sont-elles moins chargées ou de soude ou de soufre que leurs célèbres concurrentes? Leur effet est-il moins actif, leur exhalaison moins infecte? En aucune façon ; d'une égale puissance, les unes et les autres resserrent assez péniblement le nerf olfactif et cicatrisent les vieilles plaies, sans parler de tant d'autres inlluences confortatives sur l'appareil respiratoire et sur le système nerveux. D'où vient donc entre les premières et les secondes la différence de fortune et de renommée? De la mode, toujours de la mode. Les unes sont fameuses, les autres ne le sont plus, ne le sonl pas encore.

et le seront plus tard, gardez-vous au moins d'en douter. Pour ma part, je suis plus las que le rustique d'Athènes à l'endroit d'Aristide, d'entendre toujours invoquer et préconiser Cauterets, Saint-Sauveur, Bagnères-de-Bigorre et Bagnères-de-Luchon, Baréges, etc.; et je veux aujourd'hui vous conduire à l'une des sources les moins connues, mais non les moins salubres, de ce gigantesque rempart qu'éleva la main volcanique de la nature entre la Péninsule et la France, et que n'a point encore abattu, que je sache, le mot altier de Louis XIV.

Les Pyrénées-Orientales sont extrêmement riches en ondes sulfureuses, dont la composition, la vertu, l'abondance, paraissent le céder à peine aux eaux thermales des Hautes et Basses-Pyrénées. « Cependant, dit le docteur James, malgré les travaux d'Ànglada, elles sont très-peu fréquentées. » La plus connue est le Vernet, à laquelle Ibrahim-Pacha vint demander en vain, il y a quelques années, le rétablissement d'une santé détruite et d'un organisme épuisé. Puis viennent, par ordre de célébrité, les bains d'Arles, aujourd'hui nommés Amélie, du nom de l'ancienne reine des Français.

C'est sur la rive gauche du Tech, gave rapide et pittoresque, que jaillissent les quatorze sources vantées comme très-spécifiques contre les affections dartreuses, les rhumatismes, les humeurs scrofuleuses et les ulcères, dont le groupe constitue les Bains Amélie. Une, entre autres (la source Maujolet , est, de plus, employée eu boisson, d'un effet excellenl dans les maladies de poitrine. Elles sont généralement très-chaudes, et la plus élevée on température atteint soixante et un degrés centigrades.

Le- Romains, ces baigneurs ubiquistes du monde antique, avaient connu et apprécié ces ondes aimées d'Escu-

lape. Ils v avaient construil non un temple, mais un établissement thermal de proportions colossales et d'une merveilleuse distribution interne. Il subsiste encore aujourd'hui et lutte de commodité avec un autre établissement plus moderne, dont le principal avantage est de distribuer l'eau minérale à chaque étage de la maison, de telle façon que le cabinet de bain se trouve être une dépendance, un appendice de l'appartemenl du malade.

C'est ici le lieu, je pense, de dire quelques mots du

princi] ssentiel, minéral isateur, que l'on constate dans

toutes les sources thermales pyrénéennes, aussi bien au Vernet et aux bain- d'Amélie qu'à Cauterets et à Da;

On a cru longtemps que ces eaux contenaient un hydrosulfate mélangé d'acide sulfhydrique. Mais il esl démontré qu'il ne s'3 en trouve point, et que le soufre n'y existe qu'a l'état de sulfure de sodium, <•>• qui rend eaux à la fois sulfureuses et alcalines.

On conçoit que cotte présence simultanée de principes aussi divergents, jointe au mélange d'autres sels presque tous à base de soude, rende l'action de ces eaux extrêmement active et leur emploi très-complexe. De là la variété, la multiplicité de l^urs influences curatives et' le grand nombre d'affections auxquelles elles peuvent convenir.

Dan- toutes on rencontre, quel qu'en soit le degré de température, une notable proportion de barégine. C'esl cette substance azotée qui donne à toutes les eaux sulfureuses naturelles leur onctuosité : elle se dépose au fond i\^> réservoirs en masse limpide, en gelée incolore et tremblante qui offre, dit un bon observateur, de la ressemblance avec 1'' corps vitré de l'œil. On n'y trouve point de traces d'organisation : soumise à l'action d'une chaleur intense, ••11.- se carbonise et dégage des vapeurs ammoniacal'

Telle est la base constitutive, à certaines variantes près, de toutes les eaux pyrénéennes, et par conséquent de la source que nous abordons aujourd'bui.

Nous en avons énuraéré les propriétés principales. Il est permis de croire, d'après cette uniformité de bases, que d'autres sources du même groupe ou du même bassin montagneux peuvent les présenter à un degré, sinon identique et égal, du moins approximatif. Mais ce qui assure ou devrait assurer à ces sources une grande supériorité sur les eaux thermales do même composition et de même genre, c'est qu'en raison de la douceur privilégiée, exceptionnelle, du climat d'Amélie-les-Bains, elles peuvent continuer, comme celles du Yernet, d'être mises en usage jusqu'aux premières atteintes et même jusqu'au cœur de l'hiver, avantage précieux, décisif dans un fort grand nombre de cas pathologiques, qui ne peuvent céder qu'à un traitement prolongé et ininterrompu sur les lieux mêmes. Car, dit l'illustre Bordeu, « nos eaux sont comme les habitants de nos montagnes : elles ne quittent pas volontiers leur patrie ; et, lorsque cela leur arrive, elles changent bientôt de caractère. »

Un certain nombre de malades passent donc leur hiver à Amélie-les-Bains, comme au Yernet ; et ce n'est pas le moindre spécifique, ni le moindre mérite de ces eaux, étrangères, dans leur vogue naissante, ou pour mieux dire renaissante, à toute fanfare industrielle, à tout protectorat frivole, à tout caprice de la mode.

« Passer tout un hiver au pied du Canigou et sous la roche d'Annibal! » — Et pourquoi non, madame? De grâce, ne tremblez ni de peur ni de froid. Un étemel printemps fleurit parmi ces roches pittoresques. Le Canigou, ce géant blanc îles Pvrénées-Orientales, en défend l'approche aux

LES BA1KS D'AMÉLIE, vents âpres qyj fanent les roses et les teints. Vous êtes ici en Espagne, ou peu s'en faut. Brumaire, pluviôse et ventôse, n'3 apportent point de frimas. Cette eau limpide, chère à Apollon, dieu .suiveur, est douce au cœur — et au poumon. Tout en recouvrant la santé, vous escamotez un hiver, et quel hiver !

— Mais l'ennui ! » — Il ne parait pas qu'on .-"ennuie aux bains d'Amélie, fût-ce en janvier. Comptez-vous pour rien ces sites magnifiques, accessibles en toute saison; ces riches plantations d'oliviers toujours verts, c'est-à-dire toujours gris; ces champs fertiles qu'alimentent des rivulets aménagés avec tant d'art, et ce gave torrentueux, et er> visages, et ces costumes, et ces usages catalans, immuables depuis quatre siècles et plus: et ces belles filles brunes, et ces mâles visages, et ces mines sombres, et ces belles forges catalanes; et ce pont de la Palalda, dont la hardie structure et la base rocheuse rappellent, tout aussi bien que le site, le fameux El-Kantara de Constantine; et la roche d'Annibal, qui semble toujours prête à vous écraser dans sa chute, et, loin qu'elle réalise un défi si funèbre, fait couler de ses flancs une source de régénération et de vie; et la vallée de Montalba, et les rives du Mondoni, et mille et une autres merveilles d'une nature primitive, grandiose, sévère et pourtant gracieuse, qui, pour cette fois, n'a rien des torrents, des vallons, des chalets, ^> auberges, i\v> parcs d'opéracomique !

Que bi cet aperçu bàtif, que je pourrais développer à l'infini, ne vous émeut point, peut-être un poète réussira mieux près de vous. Lisez-le : cherchez aux poésies diverses de M. Desabes, ancien député, la longue pièce qu'il consacre aux bain> d'Amélie; et. si vous n'êtes point

touché, c'est que vous êtes rebelle à Apullon-Phœbus comme à Apollon médecin. Inspirer un ancien député et même — c'est le poète qui nous l'apprend — un ancien notaire, ce n'est pas un petit mérite. Le poëme de M. Desabes respire non-seulement la joie d'un malade qui a recouvré la santé, mais l'enthousiasme juvénile d'une âme faite pour s'éprendre des grands tableaux de la montagne, non des mesquines saynètes de la judicature et de la politique, et qui a rompu sans retour avec la double et lourde chaîne de la législation et du notariat. Cette monographie peut à bon droit s'appeler une étude de la nature. Nous \ pourrions trouver, d'une humeur chagrine, à reprendre quelques inexpériences d'une langue qu'il faut épeler au berceau, quand d'un essor lyrique on prétend s'élever sur le Canigou des poètes. Mais le chantre des bains d'Amélie n'a certainement pas de si hautes visées: il n'a cherché dans son sujet qu'un délassement poétique, et il n'a emprunté la langue des dieux que pour initier les trop faibles mortels aux charmes naturels et aux propriétés hygiéniques d'une contrée et d'une source trop peu appréciées de nous. Le poëte a atteint son but, et qui le lira comme nous se sentira attractivenient porté, que ce soit en avril, en juillet, en août, en décembre, versée creux de rochers où l'hiver est si doux, la végétation si vivante, la vie si bonne et si unie, la tranquillité si profonde et la guérison si facile.

Il est à peu près inutile d'ajouter que les bains d'Amélie sont des eaux de nature peu turbulente, de bonnes petites eaux aussi paisibles que le Gave qui les fertilise l'est peu. Ni le cotillon ni le jeu ne tiennent là cour plénière. Les pontes sonl priés d'aller voir, à Hombourg ou à Aix en Savoie, si le banquier \ est. Les jambes jeune* —

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il en est à Amélie-les-Bains - se maintiennent en vigueur et «ii agilité à gravir les pics du Canigou, ce monarque des airs, et les contre-forts granitiques qui marquent la limite des deux pays voisins. Quanta la vieillesse, et notre conscience de scrupuleux historien nous oblige de convenir qu'elle \ est fort prédominante, elle trouve, dans les soins admirablemenl entendus dont l'entoure le fermier des eaux, des compensations plus que suffisantes à l'absence de plaisirs vifs, inutiles à cet âge. Un ingénieux et immense calorifère conduil les eaux dans chaque chambre de baigneur. L'hiver, cet autre vieillard morose, en est chassé pour faire place à un printemps à la vapeur.

Un couloir chauffé conduit à la galerie qui couronne les bains, et où règne en tout temps une atmosphère douce, mêlée d'émanations sulfureuses. C'est le promenoir de^ baigneurs en temps de pluie et de brouillard.

Quand l'étoile du soir pâlit à l'horizon.

Le baigneur sort de table et se rend au salon...

Après la discussion brûlante de rigueur sur les événements du jour, quatre tables de jeu se dressent :

L'homme mélancolique a préféré le whiste,

Et le jeu favori du vieux légitimiste.

C'est l'austère échiquier; dans d'éternels combats,

Et reine et courtisans, cavaliers et soldats,

Châteaux fortifiés, tout tombe, tout expire,

Tout se dévoue et meurt pour le roi, pour l'empire.

Plus loin, quelques baigneurs jouant à l'écarté...

Dans le jeu de piquet, l'avocat, le notaire. Cherchent, trouvent l'ennui d'une épineuse affaire. Ces jeux ne sont ici que d'amusants repos. L'or, sur ces tapis verts, ne coule pas à flots.

Ces lieux sont ignorés des grecs et des habile-. Qui vont chercher ailleurs des dupes plus facile-.

Suit le concerto d'amateurs :

Au bruit qui. tout à l'heure, ébranlait le plafond,

A succédé soudain un silence profond.

Une divine main, légère, se promène

Sur un parquet mobile et d'ivoire et d'ébène.

L'air ondule et frémit; des sons harmonieux

Ont frappé mon oreille >.

Il faut convenir, à la louange de notre poëte, législateur el baigneur, que Delille n'eût pas mieux dit. Il raille un peu [tins loin fort agréablement cette foule de malades dandies, ces affamés de jouissances,

Qui veulent rencontrer, au bord des précipices, Des concerts et des bals, des peintres, des actrices...

Prétention assez ridicule, en effet.

Nous supplions d'ailleurs le lecteur de tenir, si ce n'est d'après nous, du moins sur la foi de M. Desabes, la peinture pour authentique.

Les autres sources principales des Pyrénées-Orientales sont le Verne), déjà cité; Escaldac, en Cerdagne, utile dans les affections cutanées; Molitg, dont la propriété est analogue: Vinça, bonne en boisson dans les affections chroniques de la poitrine: la Berte, spéciale contre les maladies des reins et de la vessie; Ax, plus riebe que Bas en principes sulfureux et en volume d'eau; Ussat, dans l'Aiiege, employée avec grand succès dans les affections uerveuses.

Nous terminerons en annonçant, sur la foi de notre . que

La France, s' imposant rie nobles sacrifices,

Fait construire en ce lien de v

Ces! !'*it bien fa il à elle. Ces vastes édifices seronl un hôpital où les \ieux soldats et les blessés de notre armée viendront, aux frais du ministère de la guerre, se remettre de leurs glorieuses fatigues et fermer leurs cicatrices.

Nous applaudiss os, avec M. Desabes, à cette bonne penà laquelle nous nous plaisons à espérer comme lui que, puisque

Le ministère en a reconnu la valeur,

Ces bains vont recouvrer leur ancienne splendeur:

Non.-? n'avons, bêlas! 411e la pierre d'une humble prose

à apporter à cette œuvre philanthropique, mais nous la il on nu n s de grand cœur.

NICE - VAL-PESIO

Si l'on veut se former, au sein des révolutions qui, pé riodiquement depuis trois quarts de siècle , ébranlent et convulsionnent la face de l'Europe, l'idée d'une retraite calme, heureuse, échappant à tous les orages politiques comme à tous ceux de la nature, chacun aussitôt songe à ce petit coin de terre privilégié qu'abritent les Alpes maritimes et que baignent à petit bruit les flots mourants d'une mer éternellement bleue: chacun à l'instant nomme Nice. Là le ciel, toujours doux, n'est parcouru que par dr> brises molles ettièdes; là, toutes les végétations s'épanouissent, depuis le sapin sombre des latitudes septentrionales jusqu'à l'agave et au cactus de la brûlante et noire Afrique. Entre ces deux florès extrêmes brille sous le vernis d'un feuillage émeraude la pomme d'or de Mignon : ileurs et fruits, appendus à un même rameau parent et embaument l'oranger et le citronnier en plein vent.

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