NIC M
leur étalage les paysans, les matelots et les soldats qui composent leur clientèle. Des mendiants el des pénitents se bâtant vers la cathédrale, des magi mseil-
lers urbains se rendanl à l'hôl ! de vill ■, se mêlent à cette foule bigarrée, qu'accidente aussi fréquemment l'un de vénérés tricornes si répandus à Nice, vi le française par un grand nombre de côtés, mais lout italienne encore sous le point de vue clérical.
Des nécessités stratégiques forcèrent autrefois la ville 1 1 1 se presser dans un aussi étroit espace; il fallut sacrifier la beaut»; et la commodité de l'emplacement à ce premier besoin, la sûreté, et se grouper sous l'égide du vieux château, l'un des plus fermes boulevards des côtes méditerranéennes. Mais aujourd'hui ces puissantes fortifications sont rasées: on les a remplacées par dos jardins plantés de pins et de cyprès. C'est à peine si le plateau le plus élevé conserve encore quelqi la première
appropriation de ces lieux, représentes par des casemates, une douzaine de soldats et quatre canons d'un calibre monstrueux, dont deux sont braqués sur la ville. me dit le cocher (un Niçois pourtant) dont le petit cabriolet m'a hissé sur ce plateau, si les Français venaient, ils prendraient le fort avec des pomme* d- amour l »
De ce point, on jouit d'une vue véritablement ravissante : la ville tout entière s'étend sous l s pieds du spectateur; d'un coup <f* œil, on embrasse toute la riche plaine qui environne la cité; la chaîne îles collines se dentelle <'t affecte les silhouettes les plu- bizarres; les Alpes grandissent et pi ussenl vers le ciel leurs pics géants; un suit du . 1 chacune i\(^ sinuosités que décrit le Paillon grisâtre jusqu'aux gorges des montagnes, d'où il s'élança vers la mer. Les routes royales de Turin et de Gênes traie
282 LA Vil- DES EAUX.
cent au loin leur sillon blanc parmi les accidents d'un sol onduleux et mouvementé. Plus bas et plus près, dans le port, se dessinent en groupes joyeux et bariolés des couleurs les plus éclatantes les matelots halant à l'ancre, déchargeant ou rechargeant leurs caboteurs aux images sculptées de madones. Plus loin la mer, semblable à un immense miroir de métal . d'un poli , d'un lustre et d'un rayonnement éblouissants.
Si l'on est curieux, au contraire, de luxe, de splendides habitations, d'élégants magasins et de coquettes devantures dans le goût de Paris, c'est assez loin de là, assez près du point d'intersection des deux grandes routes de Turin et de Gênes, et non loin de la Bourse, nouvellement reconstruite dans un style noble, que Ton rencontrera ces somptuosités. Le péristyle de ce quartier aristocratique est la place Vittorio. la plus grande et la plus monumentale de la ville. De ce côté, des boulevards enferment Nice; et à l'endroit où ils se croisent avec la rue Saint-François de Paule, continuation du Corso, dont nous parlerons tout à l'heure, est située la toute petite place Carlo-Alberto, station des fiacres rangés autour d'un obélisque imperceptible dédié à la mémoire du roi Charles Félix par les israélites de Nice, reconnaissants (de quoi? je ne m'en souviens plus), ainsi que l'atteste une triple inscription en latin, en italien et en hébreu. Le commerce de Nice a érigé au même Charles-Félix une statue en marbre de Carrare à l'entrée du port.
Par le nombre, la qualité, la nature de ses visiteurs, Nice se range naturellement au nombre des villes d'eaux mi de plaisance; mais ce qui la distingue originalement de toutes ses rivales, c'est que précisément elle n'es! aucunement thermale. Pas le plus petit jet soufré ou Ferra-
MCE. 285
gineux, pas la plus petite source gazeuse ou alcaline. Elle n'a que de l'air et du soleil à offrir à sa nombreuse clientèle; mais cria suffil à sa gloire autant qu'à sa prospérité. Ailleurs, on va boire : à Mec, l'on respire, on se chauffe, on prend des bains d'air. Les plaisirs n'y sont pas trèsfous, mais tels qu'ils conviennent à des gens fatigués, épuisés, maladifs, donl le premier besoin, la suprême volupté, est de cesser de souffrir. La promenade, qui est leur plus actif remède et leur plus vive récréation, a pour principal théâtre, dans la ville, le Corso, qu'il ne faudrait pas, sur ce titre pompeux, confondre avec celui de Milan ou de Rome, et qui est simplement une allée de beaux ormes sur trois rangs, où l'on trouve ce que Nice peut offrir en plein midi, la fraîcheur, l'ombre et les salubres brises marines. L'œil n'y est point charmé d'une longue perspectives d'orgueilleux et de magnifiques palais : de simples cafés les remplacent : on ne s'y croise point avec un embarras de carrosses armoriés; mais de fraîches toilettes, et, ce qui vaut mieux, les visages heureux de malades convalescents et de mourants ressuscites, le réjouissent et l'animent. Deux fois par semaine, l'un des deux régiments piémontais qui tiennent garnison à Nice fait de la musique au Corso.
Du milieu de ce cours, une double rampe de marbre conduit les promeneurs sur le môle, ou, pour parler vulgairement, sur la terrasse {terrazza). Cette nouvelle promenade, qui mesure huit cents pas de long sur dix nu douze de large, est considérée à bon droit comme Tune des merveilles de Nice. Comme son nom l'indique, elle n'est autre que le toit, ou la suite des toits d'une longue rue subjacente; et l'extrémité des tuyaux de cheminée, qui surgissent abruptement du milieu de cette allée
aérienne, ne permet ni incertitude ni illusion à cet égard.
En résumé, ce qui caractérise Nice et prête à cette ville italo-franque un charme indéfinissable et réel, c'est précisément cette absence de plaisirs bruyants qui ailleurs accompagnent et troublent trop souvent cette difficile entreprise de la reconquête des forces et du retour à la santé. 11 n'en est pas besoin à qui vit à demi ; ils ne peuvent qu'entraver celui qui veut revivre. On demandait à Sieyès ce qu'il avait fait pendant la Terreur : « J'ai vécu, » dit-il. Ou en peut dire autant, ou à peu près, de Nice. On n'y souffre pas, que je sache; on n'y goûte pas de vives joies, on s'y contente du bien-être; on y vit, et c'est quelque chose. « C'est beaucoup trop, » diront quelques misanthropes; mais ne les en croyons point.
Ce n'est pas à dire pour cela qu'il n'y ait ni plaisirs ni fêtes à Nice : Dieu nous garde de calomnier à ce point cette délectable et hospitalière cité! Il y a un théâtre à Nice, et même beaucoup meilleur qu'on ne s'attendrait à le rencontrer dans une ville secondaire. La troupe italienne y alterne avec des artistes français qui jouent le vaudeville et le drame. A part l'orchestre, dont l'ensemble et la justesse laissent un peu à désirer, nous avons entendu, entre autres, exécuter fort proprement, à \[ùpéra-Buffa de Nice, Don Pasqnale etlCapulctti e i Monteçchi par îles cantatrices de talent et des hommes fort présentables. Le personnel français est très-passable aussi, et se soutiendrait dans l'une de nos plus grandes villes de province.
Le Salon Visconti, l'un îles meilleurs et des plus vastQS cabinets de lecture qui soient en Europe, est d'une grande ressouiee aux étrangers, qui, moyennant un prix d'abonnement modique, y trouvent, avec les nouveautés de la
NÎCE. -28:»
librairie, la collection de tous tes j mrnaux importants de France, d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, ;»\ « c jouis d'un gracieux petit jardin semi-tropical, vert en toul temps, près [ue toujours fleuri, où, une fois la semaine, le vendredi, un des corps de musique de la garnison de Nice offre la sérénade aux abonnés.
D'assez bonnes voitures de place, dont les prix sont raisonnables, stationnent tout le jour, et en quantité, aux abords du Pont-Neuf. 11 en est fait grand usage, car les environ- de Nice fournissent à l'étranger d'inépuisables buts d'excursion. Les plus remarquables sont les beaux couvent^ de Saint-Pons et de Cimiès (je dis beaux par le site, car ces monacales demeures n'ont par elles-mêmes rien de bien splendide; mais remplacement en est choisi de façon à exalter le visiteur et à le convertir à la retraité] : les rives du Paillon, celles du Var, le fort Saint-Alban, longtemps jugé imprenable, et qui pourtant a été pris; Villafranca, l'ancien port militaire des rois de Sardaigne, un Toulon en miniature; Saint-Jean. Baulieu, Saint-Hospice: OEsa, un burg du Rhin, un nid d'aigle égaré dans le pays des orangers; la Turbie, Monaco, Menton, et toute cette admirable route de la Corniche, qui n'a pas sa pareille au monde etc., etc. — Ilj en a pour défrayer les six grands mois qu'on passe communément à Nice. L'équitation, la pêche, la navigation, les bains de mer, très-praticables jusqu'à la mi-novembre, complètent cet ensemble, on le voit, trèsvarié de thérapeutique amusante et de distractions locales.
Lorsque l'hiver, si doux à Nice, fait place à une saison peut-ètro plus charmante encore, où l'ardeur du soleil méridional est tempérée par la brise régulière et rafraîchissante de la mer, la plupart des étrangers quittent à regret cette ville charmante. Jetant un dernier regard sur les Ilots bleu
et calmes du beau golfe de Nice, ils emportent l'espoir de revenir encore, sur ces rives, jouir des bienfaits d'un climat privilégié et vraiment béni du ciel.
Souvent ces voyageurs vont bien loin chercherl'ombrage, la fraîcheur et des sites alpestres. C'est une dépense et une peine qu'il dépend d'eux de s'épargner. A quelques milles de Nice et au bout d'une route admirablement pittoresque, ils pourront trouver, s'ils le veulent, le plus désirable séjour d'été qui se puisse rêver. L'ancienne chartreuse du Val- Pesio, transformée depuis peu d'années en un établissement liydrothérapique, leur offrira tous les contrastes, toutes les surprises, tous les charmes que le plus exigeant puisse souhaiter.
Pour se rendre de Nice à ce séjour qu'Hygie et Apollon Sauveur ont usurpé sur le rigide ascétisme de Bruno, on suit, d'enchantements en enchantements, une route qui, franchissant d'abord les cols de Braus et Brouis, premiers contre-forts des Alpes maritimes, s'enfonce dans les gorges de Saorgio, illustrées par les combats de Masséna et du glorieux corps d'armée* qui, avec lui, défendit Gènes. Masséna est enfant de Nice.
Bientôt cette route quitte de verdoyantes campagnes pour suivre la Roya : là, des rochers énormes semblent intercepter un passage qu'autrefois on ne pouvait franchir sans s'exposer à périr de fatigue, de froid et de faim, dans ces (''paisses forêts et sur ces pics neigeux semés de sombres précipices. C'est au fond de ces ravins que Charles-Emmanuel Ier fit, au seizième siècle, tracer le plus hardi passage. A sa voix, le roc cède à la volonté de l'homme; des digues imposent un lit au torrent; des ponts sont jetés sur ses eaux écumantes : et vers 1592, grâce à ce prodige, le i ommercedu Piémont prend un immense développement.
Mil. 287
Après ôtre sorti Je ces 'I hermopj les, on i otve dans une vallée plus large el boisée de châtaigniers séculaires. Bien. tùt on découvre la ville de Tend a, ancienne capitale du comté de ce nom, où l'on voil encore les restes d'un château, au-dessus duquel une forteresse, située sur un rocher escarpé, dominait la ville et la grande route de Tenda.
impraticable aux voitures pendant l'hiver, est sillonné par une rampe qui conduit au sommet du mont, élevé de mille huit cent- mètres au-dessus du niveau de la mer. el toujours encombré de neiges. Grâce aux>travàux considérables que lit exécuter Victor-Amédée III pour ouvrir cette route, on arrive sans peine à Limone, frontière du comté de Nice, puis à Coni, ville située entre les Alpes maritimes et les Alpes cottiennes. La Sture et le Gés, qui confondent leurs eaux à l'une des extrémités de la ville, lui donnent la ligure d'un coin, d'où lui vient le nom de Coni. Fondée au douzième siècle, elle se donna volontairement au Piémont en 1575. Victor-Amédée la céda par traité à la France, en 1706. Sa situation à l'entrée du Piémont la rend très-commerçante; la grande roule Ar Nice à Turin traverse sa rue principale, ornée de vasti s portiques.
Près de Coni et en se dirigeant vers le bourg delà Chiusa , on entre dans une vallée arrosée par le Pesio; en côtoyant tux limpides, la vallée se resserre entre des collines boisées; elle est fermée par des montagnes granitiques que couvrent des neiges éternelles : c'est le mont Ardua, au pied duquel Arnaud de Morozzo fonda, en 1165, un coin eut de chartreux.
Dans cette oasis, il éleva de vastes constructions destinées non-seulement aux religieux, mais encore aux laïques qui s'y rassemblaient, aux pauvres qui venaient y recevoir
*2Sb LA VIE DES EAUX.
d'abondantes aumônes, et aux étrangers qui s'y rendaient de toutes parts, sûrs d'y trouver une hospitalité fraternelle.
Dans l'église consacrée a la Vierge, on voyait des peintures remarquables dues aux libéralités des comtes de Vintimiglia et de Tenda, de Raimondo di Briga, d'Antonio Morozzo, qui vinrent dans ce cloître embrasser la vie monastique. Toutes ces richesses disparurent lorsque cette institution fut supprimée et que le Piémont fut réuni à la I- l'an ce.
Ce séjour de paix, sanctifié pendant sept siècles par les prières des disciples de saint Bruno, se trouve aujourd'hui transformé en un splendide établissement hydrothérapiijue, sous la direction d'un médecin français, M. ie docleur Brandeis, aussi bon praticien que disciple éclairé du célèbre docteur Priessnitz.
Dans la belle saison, cet admirable lieu est le rendez-\ ous d'une élite de baigneurs étrangers et italiens. C'est leur Gnefenberg et leur Wiesbaden, plus les beautés du site et moins les jeux de hasard. Nous n'avons rien à dire du traitement spécial qui amène là les malades : cette médication est connue et appréciée de toute l'Europe. Ce qu'il nous convient de dire seulement, c'est qu'appliquée à l'aide des sources vivifiantes qui s'échappent d^> rocs et des glaciers voisins, et combinée avec l'action de l'air le plus salubreet ie plus pur du monde, elle doit produire et produit en effet des résultats merveilleux. Ce qu'il faut signaler aussi au Val-Pesio, c'est la réunion, unique probablement dans les établissements de cette nature, d'une maison de santé et d'une maison de plaisance; c'est l'association, dans les jardins et sous les poétiques cloîtres de-; disciples. de saint t;runo, de ces deux éléments contraires, la maladie