‹ La vie des eauxChapitre 9 sur 58 · LK BAVRE, FÉCAMP, CABOURG-DIVES · texte numérisé non relu

LK BAVRE, FÉCAMP, CABOURG-DIVES

nière histoire avec une famille d'insulaires qui le prit pour un porteur d'eau. M. Alphonse Karr s'en revenait de la plage, chargé de deux seaux d'eau <hi mer, qu'il destinait sans doute à cuire des homards, ou autre usage domestique, quand il lit rencontre de la couvée en question. Les jeunes misses avaient soif, et poussèrent à la vue de l'eau des exclamations suppliantes. — o Cette eau ni; vaut rien. 'Im M. Alphonse Karr: attendez-moi un instant : je vais vous en chercher de lionne » Là-dessus, vidant l'un il-' ses seaux, il fui le remplir à une source voisine, et, nouveau M »ïse3 revint avec une onde fraîche et pure. Quand la family eut bien bu, le père tira gravementde sa poche one penny (une pièce de deux sous) qu'il mit avec componction dans la main de notre confrère. Celui-ci la mit dans sa poche, et, -ans rien dire, s'en alla réparer sa voie d'eau de nier. Seulement, parut le lendemain, dans I»1 journal de la localité un article nommant les masques et racontant l'anecdote. Le père anglais, terrifié, s'entoure de tonte sa famille aux blondes grappes, el court chez M. Alphonse Karr lui présenter ses doléances et ses trèshumhles excuses : a II n'y a pas de quoi, dit l'écrivain; vous êtes un avare, voilà tout. Vous m'avez pris pour un pêcheur : où est le mal? Je le suis effectivement. Mai- seulement vous me deviez au moins dix sous pour ma peine, et vous m'en avez donné deux... C'est là ce que je vous reproche. Du reste, je conserverai votre penny religieusement. Tenez, le voici! •> — Et M. Karr montra au père britannique, de plus en plus atterré; sa pièce de deux sous déjà encadrée, au milieu d'autres souvenirs, donnés dans le dos et ailleurs. L'histoire est réellement jolie. Ce marin la complète par quelques autres détails. Il apprend au monsieur el à sa femme <|ui l'interrogent que M. Alphonse

Karr a vendu sa maison, son bateau, ses filets de pêche, ses objets d'art, tout, même ses Heurs. — « C'est étonnant, dit le monsieur; et ou est-il allé, M. Alphonse Karr? — Ou dit comme ça, dans le pays, qu'il est maintenant rédacteur dans un journal à Paris. — Ah! dit le monsieur, ça lui était bien dû ! »

Le soir, je suis allé au théâtre, situé sur une place plantée de carrés d'arbres, et du foyer duquel ou prend en enfilade tout le grand bassin du Commerce. C'esl une vue prestigieuse. Quoique le dimanche ait, dit-on ici, des recettes forcées, il n'y avait que peu de monde dans la salle, qui. par parenthèse, réclame un rafraîchissement urgent. Bien que la canicule, devenue absolument mythologique, n'existe jamais, pour ainsi dire, aux bords de la Manche, les Havrais ne s'en croient pas moins tenus d'imiter, en juillet et août, les coutumes parisiennes, et ils dédaignent le spectacle. On donnait Cille ravisseur, fort convenablement chanté, et la Bonne Aventure, dernière création de M. Frédérick-Lemaître. Le bon Dieu n'a créé que le monde en six jours ; mais nos grands artistes créent, durant trente ans consécutifs, beaucoup de bien plus belles choses. Je n'ai vu malheureusement que les deux derniers actes de cette création; mais cela a suffi à rassasier mon cœur altéré d'émotions fortes. Une jeune camériste est accusée d'avoir empoisonné sa maîtresse: elle est. en conséquence, condamnée à mort, et on la voit, au dernier tableau, dans sa prison, — pourvois en cassation et en grâce rejetés, — se livrant avec diverses personnes à dis conversations touchantes. Mais une porte du fond s'ouvre, et l'on voit Monsieurde Paris, entouré de maréchaussée, qui s'avance discrètement, avec l'intention timide, nuis avouée, de raccourcir l'entretien. C'esl à ce momenl que

LE II.W i;i:, PÉOAMP, CÀBOURG-DIVES. Tu l'innocence se déclare: il étail temps! c'est le mari, un abominable gueux, et un magnétiseur par-dessus I" marché, (Jui avait fait le coup et qui vient se promener là, tout exprès pour se faire prendre (ne pas lire : pendre On le fourre dedans à son tour, 1 1 la petite fonction de Monsieur de Paris, il n'y a que patience à prendre, est simplement ajournée. « C'est égal, disait en sortant un jeune militaire à son voisin de parterre, j'aurais cru qu'elle aurai! été exécutée! » Ce jeune militaire avait le sentiment instinctif de la législation de son pays. Quand une personne, quels que soient ses malheurs et son sexe, a le cuisant guignon de n'être point absoute d'une accusation capitale; quand son pourvoi est rejeté, son recours en grâce non admis, il ne reste plus qu'une petite formalité à accomplir, et c'est celle dont M. de Paris, assisté d collaborateurs, manifestait l'intention si déclarée de se charger. Il n'y a plus alors innocence qui tienne, et voilà près de soixante ans qu'on poursuit la très-fictive réhabilitation du malheureux Lesurques, sans pouvoir obtenir même cette si tardive et si nominale réparation. Mais, s'il fallait qu'un mélodrame se passât dans la réalité 5, il n'y aurait plus de plaisir, et M. Frederick (ce k m'intrigue) n'aurait plus rien à créer. Celui-ci est d'ailleurs extrêmement agréable, ainsi que l'on en peut ; mais c'est égal, le jeune militaire a du bon, et je tte de n'être rien dans l'esprit rie son colonel : je le ferais faire caporal.

Nous ne quitterons pas le Havre sans transcrire ici l'échantillon ft annonces le plus extraordinaire que nous ayons encore jamais rencontré en ce genre de littérature. On lit dans un numéro du Courrier du Havre, que nous tenons à l'entière disposition des incrédules, ce qui suit

textuellement : « Demande en mariage. — On désire trouver, pour une veuve de l'âge de trente ans, ayant une dot de soixante mille francs, un nègre de l'âge de quarante à quarante-cinq ans, ayant reçu une bonne éducation. — S'adresser pour renseignements à M. Dès, hôtel de Besancon, rue du Grand-Croissant, 50, de une à deux heures, h Pendez-vous, Foy et compagnie! vous n'eussiez jamais découvert celle-là. On parle de nombreux mulâtres qui éprouvent le besoin de se présenter; mois le texte est formel : un nègre !

Au nord du Havre, Sainte-Adresse et Étretat commencent à être bien connus. Pour avoir un peu d'inédit et de sauvagerie, il faut pousser jusqu'à Fécamp; mais la pointe n'esl pas bien longue. En deux heures, on y est du Havre, et en cinq de Paris. On prend le chemin de fer jusqu'à Beuzeville, et de là des voitures-omnibus vous mènent prendre un pittoresque bain au pied des plus hautes falaises de toute la côte de la Manche. Fécamp est un pays où du moins l'on peut s'abriter, se nourrir, vivre, se promener, sans avoir un million de rente. L'existence y est douce et facile; les logements spacieux et peu rares: les promenades charmantes. Les environs abondent en vallées gracieuses, en vieux châteaux et en souvenirs historiques. Ne citons, pour être bref, que le château de Valmont, habité par François 1er, dont on vous fera voir la chambre. Allez à Fécamp, vous tous qui tenez à prendre honnêtement des bains de mer, et non à enrichir exclusivement des hôteliers normands et des couturières parisiennes.

De retour au Havre, nous sommes monté sur notre vieil ami, le bateau de Trouville, pour passer dans le Calvados. On a introduit sur ce léger pyroscaphe un certain perfectionnement : on n'y vogue plus (m'en musique. Deux

LE HAVRE, FÊCAMP, CABOURG-DIVES. 81 guitaristes s installent à l'arrière d'abord,;! l'avant ensuite, et mêlent à 1 brise leur- voix plus ou moins mélodieuses. A notre premier passage, la mer riait comme un fleuve, au second elle était sensiblement houleuse, el la moitié des émigrants lurent malades, ce qui n'empêcha pas le duo virtuose d'entonner intrépidemeni sa barcarole favorite :

amis, la mer esl belle,

La lu isc nous appelle !...

au milieu <le> hoquets désespérés de l'auditoire. Ils eurent encore [mur cette sanglante ironie l'aplomb de demander nue rétribution, qu'on leur donna. Dieu me pardonne, tant le peuple français est au fond débonnaire et bonasse de sa nature.

Nous avons retrouvé Trouville à peu près tel que nous l'avions laissé il \ a trois ans. Quelques maisons de plus, et toujours beaucoup de relies à volants sur la jetée. Le quai, garni de promeneurs en basin blanc ou en dentelles, attend avidemment l'arrivée du bateau : c'est la grande distraction. Trouville toutefois n'est pas très-content depuis peu. Il parait que le baigneur manque. On ne dirait pas cela en contemplant le quai : mais c'est que le quai, c'est le Prado, c'est le Longcbamp, c'est toute la \ille. « Pourquoi donc les baigneurs sont-ils rares cette année? dis-je à ma plaintive interlocutrice. — Dam. monsieur, on ne sait pas : peut-être la guerre d'Orient. — Mais la guerre d'Orient n'empêche pas de se baigner. — Qui sait? Et puis c'est que les affaires ne vont pas du tout, voyez-vous? — Comment, el la prospérité?— Eh bien, oui, la prospérité! Mais enfin cela ne va pas.»

Nous poussons plus loin. Nous voilà côtoyant la Touque,

traversant le charmant village de ce nom, puisSaint-Pierredes-Iles, et nous engageant dans une route délicieuse, qui en deux heures nous conduit, par des bocages enchantés, au sommet de la plus riante, de la plus agreste, de la plus spacieuse vallée : c'est celle de la Dives, ramification, déversoir maritime de la célèbre vallée d'Auge. A ce point les falaises s'arrêtent et font place à une ligne de dunes d'une fertilité, d'un verdoyant extraordinaires. La Dives est une belle petite rivière, ou plutôt un beau petit fleuve qui sépare les deux vrais villages de Cabourg et de Dives, et qui, sinlléchissant à droite avant de se jeter dans la mer, contourne d'un côté le pic, tout couvert de végétation, de Beuzeval; de l'autre, une façon de cap ou de pointe sablonneuse, où le thym et le serpolet, et partant les lapins, abondent. Ce petit village de Dives est célèbre dans l'histoire comme le point d'embarquement de Guillaume de Normandie pour la conquête d'Angleterre. La Dives est profonde, et peut fournir un port d'une excellente tenue et d'un sûr mouillage. Quant à la grève, elle est tout ee qu'on peut imaginer de plus beau, de plus imposant, de plus vaste, de plus doux au regard, et surtout au pied. Elle pénètre dans la mer par une pente insensible. Les femmes et les enfants peuvent s'y avancer en entière sécurité : point d'accidents de terrain, point de trous, point de courants, et pas le plus petit galet : rien que des coquillages de cent formes diverses, et si nombreux que jamais je n'en ai vu tant réunis sur les plages océaniques. .l'y ai pu faire le déjeuner de Robinson Grusoé en me promenant sur la côte, et un vrai déjeuner, ma foi! Il ne s'agit que d'avoir un petit eouteau dans sa poche pour ouvrir les huîtres, les moules, les clovisses, et je ne sais combien d'autres bivalves à hôtes savoureux. Il était surprenant

LE BAVRE, FÉCAMP, CABOURG-DIVES. 83 que cette magnifique plage nVùi encore tenté ni L'industrie locale ni rémigration parisienne. Encore un an ou deux, et la mode va se porter avec frénésie à Cabi i

In homme s'esl rencontré qui a eu le coup d'œîl de discerner le mérite propre el l<s hautes qualités thermales de ce site merveilleux, el quia eu, de plus, le courage de mettre en exécution sa pensée. En ce moment même un splendide établissement de bains s'achève sur les dunes de Cabourg-Rives : un casino-modèle; avec salle de spectacle, de concert, restaurant, café, cirque, gymnase, observatoire, cabine! de lecture, jardins, pelouses, bain- chauds, etc. La nature est domptée, les dunes nivelées et gazonnées; une nouvelle ville est tracée autour de cet établissement, qui sera unique en Europe, et par la beauté du pays, et par la bonté de la grève, et par la perfection, le goût, l'entente des moindres détails. Le pays ne s'y trompe pas : déjà tous les terrains augmentent de valeur dans une proportion inouïe.

Cabourg-Dives n'est qu'à huit heures de Paris, à deux de Caen, dont il sera nécessairement le bain de plaisance-, à une seulement du Havre, dont il voit distinctement en face de soi la lïève, les phares, les collines. Le pays est charmant, la plage incomparable; l'art et l'or se combinent pour faire de ce lieu, déjà si bien traité du Créateur, un séjour de délices mondaines et champêtres. Salut à cette nouvelle étoile maritime, Stella maris, qui se dresse sur le littoral de la Manche! La terre tourne, les hommes changent : la Manche a son flux et reflux.

Il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.

On en trouvera là, je crois.

ItOULOCN

Je me rendais, moi deuxième, d'Eu à Boulogne, par Abbeville, un peu avant l'achèvement de la section de chemin de fer qui devait bientôt relier ces deux villes. On voyagait encore selon le mode barbare, c'est-à-dire en messageries. Néanmoins d'Eu à Abbeville il n'y a guère que trente lieues, qui peuvent facilement se franchir en douze heures; mais je mis à ce trajet plus d'un jour et demi, ayant été contraint de passer vingt-quatre heures à Abbeville, triste et morne cité picarde aux longues rues désertes qui rappellent les immenses faubourgs d'Orléans.

Si je perdis du temps, j'appris une vérité, à savoir : que les messageries n'étaient ou ne sont point faites pour les hommes. Voici comment. Arrivé à Abbeville à midi, je devais en repartir à cinq heures avec mon compagnon de route par la voiture de passage allant de Paris à Bou-

logne. Cinq heures sonnent, on p/est pas plus militairement ponctuel que cette messagerie; le clie-elac du postillon e! !«• grelot des cinq chevaux retentissent déjà gaiemeni à l'entrée de la Grande-Rue. La voiture s'arrête au bureau : elle est pleine, mais deux voyageurs endeslendenl : voici justement les places gu' on nous a promises. Montons donc !

— Halte là ! ilit le conducteur, gros homme galonné »-t bourru : je n'ai pas de places.

— En voici deux.

- Ça m'esl égal. J'ai de la marchandise de trop : ce n'esl pas pour prendre des hommes.

Et là-dessusce contempteur de l'espèce humaine de décharger avec d'horribles jurements une petite portion des ballots entassés sur l'impériale de sa voiture. — Mon compagnon de route et moi nous réclamons énergiquement : le débat s'engage et s'échauffe, mais sans faire faire un pas à la discussion, comme dans toutes les question- jugées d'avance. Toutefois le directeur, homme plus doux. mais non moins inhumain que son subalterne, intervient dans le démêlé et nous développe poliment l'étrange thèse que voici :

« L'administration des Messageries aime mieux prendre des ballots que dr> voyageurs, les ballot- pesant [dus, rapportant davantage et tenant moins de place que les hommes (exemple : les voyageurs ont la prétention de n'être que six dans l'intérieur, tandis que, dans le même espace, vous logerez facilement quatre fois autant de colis).

« Or la voiture de Boulogne est déjà surchargée au point qu'il lui faut mettre bas (hélas ! | environ cinq cents kilogrammes de marchandises, pour pouvoir affronter

8iî LA VIE DES EAUX.

sans amende la bascule qui est aux portos de la ville.

a Donc M. le conducteur, que le respect humain et aussi la crainte des tribunaux retiennent seuls de jeter les kilogrammes vivants dans le premier fossé venu, ne peut évidemment se charger d'autres voyageurs. Et nous sommes invités à patienter jusqu'au lendemain, sinon à la semaine suivante.

Qu'eussiez- vous répondu à cette belle harangue?

— Otez cent kilogrammes déplus et faites-nous monter en voiture.

— En vérité! Et ces ballots, ces chers ballots qui rapportent plus que les hommes et dont il faut — cela fend le cœur — retrancher cinq cents kilogrammes ! Monter en voiture !.. comme vous y allez ! Et plût à Dieu qu'elle fût vide l

Cela rappelle tout à fait le mot du dernier chef de claque de l'Opéra au directeur de ce théâtre : « Voyez-vous, monsieur le directeur, tant qu'il restera dans la salle de ces... scélérats de paysans, on ne fera rien de bon ici ! » Ou celui de Riccoboni : « Tant qu'il y aura des auteurs, les théâtres n'iront pas bien. »

Il y aurait bien quelques petites objections à élever contre ce raisonnement hardi, mais nous n'en avons pas la force.

— Que ne suis-jc colis? me dis-je.

— Et moi bourriche! soupire mon compagnon de route.

— Comme nous serions fêtés, choyés, dorlotés!

— Et, ce qui vaut mieux, voitures!

- Mais c'esi aussi ('lover nos prétentions trop haut, (lui! ce qui m'arrive m'apprend bien, hélas! que je ne suis qu'un homme !

BOULOGNi:. M

Mon compagnon de route interrompt brusquemenl ce lamentable duo. Il m'apparaîl que cinq heures d'Abbeville force "lit déjà troublé sa raison.

— Une idée! s'écrie-t-il.

— Laquellel

— Il l'.uit mourir ici.

— De quoi?

— D'en nui, pardiëù !

— Une outre mort... Je hais une lente agonie.

— Pas si lente! D'ailleurs, nous n'avons pas le ch iix.

— A la bonne heure! Et une fois morts?

— Une fois morts, nous sortirons d'ici.

— Il me semble que c'est au contraire le meilleur moyen d'y rester.

— Pas du tout. Nous enverrons chercher le docteur Gannal.

— Nous?

— On, si tu aimes mieux... De grâce, ne me chicane pas sur les détails : cela est puéril. Je dis donc que le docteur Gannal. d'après nos volontés dernières, accourra pour nous conserver à nos familles éplorées.

— C'est d'un galant homme. Et ensuite?

— Et ensuite, tête de bœuf. Ne conçois-tu pas que, doublés de plomb, cerclés de chêne, de tristes hommes que nous sommes, nous nous réveillerons colis? La mort, c'est le réveil...

— Peut-être! dit flamlet.

— A nous alors toutes les diligences de France ! A nous l'impériale, l'intérieur, le coupé! Nous humilions les vivants, nous voyageons à grandes gqides! Partout on nous accueille, on nous loge, on nous porte avec le respecl dû

— Aux morts?

— Non pas! aux marchandises.

Pour toute réponse, j'entraînai mon compagnon dans un café voisin, où, mettant à profit son exaltation, je lui administrai, sans qu'il s'en aperçût, deux pintes de cidre en guise de douche Après quoi, je lui lus le Journal de la Somme et YAbbevillois coup sur coup. Bientôt je reconnus avec satisfaction que le traitement opérait : je vis ses mâchoires se détendre, son œil rouler un feu moins sombre, ses paupières mêmes s'alourdir, et une salutaire langueur s'emparer de tous ses esprits. Vite je le ramenai à notre hôtel, où une nuit de sommeil compléta la cure et acheva de dissiper ses sinistres projets d'embaumement. Le lendemain, contre notre espoir, une diligence plus hospitalière, c'est-a-dire moins chargée que celle de la veille, daigna enfin s'ouvrir à nous, et, quoique vivants, quoique non élevés à l'apothéose du colis, nous pûmes quitter Abbeville pour Boulogne, où nous arrivâmes le jour même, ayant pour compagnie, dans le coupé, un jeune groom anglais, qui fumait des cigares de vingt-cinq centimes et dîna avec nous, côte à côte, à Montreuil, où il trouva la table d'hôte exécrable, ce qui était justice, et but, pour se dédommager, deux bouteilles de vieux clarel à cinq francs Tune.

— Voici, me dit mon compagnon, qui avait visité avec moi les cuisines et les offices du château d'Eu, la seconde fois depuis deux jours (pie j'ai envie d'être domestique

— Vous êtes un ambitieux! lui dis-je; il faut savoir se contenter de la condition que le ciel nous a faite.

Les chaises de poste, se sucrédant presque sans interruption, avec leurs strapontins et leur- sièges bourrés

«rime valetaille britannique encore plus florissante que l'aristocratique footman dont dous avions l'honneur d'être les partners, nous annoncèrent l'approche de Bouloj sur-Mer, une jolie ville tout anglaise que, des hauteurs de Pont-de-Brique, l'œil embrasse, assise mi-parti dans une vallée et au revers d'un coteau, aux bords de la Liane, petite rivière ••truite, tortueuse et flexible, comme le svelte arbuste dont elle porte le nom.

Dès les premiers pas que l'on fait dans cette capitale do L'ancien Boulonnai-, qui s'est toujours piqué d'être une province à part, distincte de la Picardie, on reconnaît que la Picardie, en effet, et la France même n'ont rien à prétendre en ce lieu, et qu'il n'est pas besoin de passer le détroit pour connaître une ville anglaise. C'est grand hasard si les vocables de l'idiome national frappent de loin en loin votre oreille. Le zézaiement britannique gazouille à tous les coins de rue. Ce ne sont partout que ladies empanachées, mais dans lesquelles je ne reconnais guère les types de Lawrence: que gentlemen riders ou non, vernissés d'un luxe équivoque, que baronnets un peu douteux et que milsrds en similor, pour employer l'expression de mon compagnon de voyage, complètement guéri de son spleen picard. En effet, ce n'est pas la première compagnie d'outre-Manche qui a élu domicile à Boulogne ou plutôt y a transporté l'Angleterre. Hegent-Street et Soho-Square y comptent peu de représentants. Une récente caricature du Puncli ou Polichinelle, qui tient à Londres la même place que le Charivari chez nous, jette du jour sur le mode habituel du recrutement de la colonie anglo-boulonnaise. Elle représente Wiggins (rémigrant) sous deux faces : at home, d'abord, c'est-à-dire chez lui, dans une échoppe de la Cité, aimant du calicot

on LA VIE DES EAUX.

avec grâce et courbant devant la pratique une échine flexible comme le caoutchouc, souple comme son madapolam. — On voit ensuite Wiggins at sea, c'est-à-dire sur le paquebot, penché sur le bord du navire, d'où il alimente les poissons, et faisant à la fois la plus triste et la plus gaie ligure du monde. — Vient enfin Wiggins at Boulogne, mais un Wiggins radieux, pimpant, transfiguré, orné de tous les accessoires qui constituent le lion d'Epsom ou de Piccadilly, la ebaîne d'or, le pantalon à I carreaux, le pardessus à collet et revers de velours, le riding stick de trois pouces à la main, le lorgnon d'écaille dans l'œil, verre à vitre dont il toise insolemment les belles misses, occupant à lui seul tout le trottoir, en un mot, aussi superbe, aussi hautain, aussi cambré dans sa courte et massive encolure que nous l'avons mi at home humble, incliné, presque rampant. Ainsi que j'ai pu m'en assurer, les Wiggins affluent à Boulogne. On assure même qoe la plupart n'ont affronté les maux de cœur de la traversée qu'à la suite de malheurs commerciaux ou autres. J'ignore si le fait est vrai; mais je puis affirmer que ces antécédents n'altèrent en rien la majestueuse sérénité el 1rs façons à la Jourdain qui distinguent en terre étrangère le. bonnetier anglais ruiné ou enrichi. Les Wiggins sont là commodes conquérants.

En effet, la ville est à eux. Chaque jour, les paquebots de Londres, de Folskstone et de Douvres les amènent par cinquantaines. Ils occupent tous les hôtels et les plus belles maisons privées. Le peu de Boulonnais qui restent à Boulogne est consciencieusement employéà servir, nourrir, loger, désaltérer, voiturer, chauffer, raser, coiffer, babiller MM. les Anglais. Tous les prospectus, toutes les enseignes, toutes les provocations, toutes les flatteries,

sonl à leur adressé exclusive. Il s'imprime à Boulogne un journal anglais. Les guides de la contrée sonl dans la même langue. Ir< monnaies françaises el anglaises] sonl reçues indifféremment, ou plutôt on \ donne une préférence marquée aux souverains el aux shillings sur nos francs el sur nos I mis. Nos pièces de vingt francs, si recherchées partout, font triste figure à Boulogne; les changeurs tes conspuent et c'est à grande peine s'ils daignent les recevoir au pair. Le maître de l'hôtel garni où je des- (vn.lv m'adresse la parole en anglais; puis s'apercevanl de sa méprise, me dit : « Monsieur est étranger? » el reprend n' qui fut sa langue maternelle. J'entre dans un café; on m'offre du soda-icatcr, du ginger-beer et du porter. A dîner, je vois apparaîtra invariablement le roastbeef, le sherry, ïale et tous les puddings *\v> trois royaumes. Tous les cabarets de la ville, et ils sont nombreux, portent des enseignes dans ce goût : V rince of Wales, Queen Victoria, Castle of Edihburgh tavern. Aux portes de Boulogne, sur la route de Calais, à deux pas de notre colonne, est un estaminet dédié à Marlborough. Pourquoi pas à Wellington? Cela viendra; que les mânes de SaGràce patientent seulement quelque peu, et Waterloo aura son tour comme Ramillies, Malplaquet, et sans doute aussi Trafalgar.

Avais-je tort de dire qu'on n'est plus là en France".' En contemplant toute cette anglomanie, je songe involontairement au prince Louis Bonaparte, qui avait compté sur avenirs impériaux, sur le prestige de cette colonne élevée par la grande armée à la mémoire de son oncle, pourappuyer sa tentative. Il fallait qu'il fût mal renseigné pour choisir de toutes les villes de France celle peutêtre où l'esquif qui portait sa fortune devait le plus sure-

ment échouer. L'empereur et la grande armée, il était bien question de cela à Boulogne! On n'y savait même plus le nom du conquérant, et l'on s'y souciait fort peu de sa famille. Boulogne est aujourd'hui le Brighton français ou le Dieppe anglais, rien de plus ni de moins. Une guerre avec l'Angleterre ruinerait la ville, qui n'aurait plus pour se défendre cette fameuse côte de fer (iron coast), improvisée par l'Empereur et baptisée alors par les Anglais eux-mêmes de ce sobriquet formidable. Aussi, l'entente ex-cordiale peut s'affaiblir, faire place même à des dissentiments profonds; elle ne périra point en France; il est un point du territoire où elle sera religieusement conservée, sauf dans l'avenir les grandes commotions européennes qui pourraient venir briser des liens si cbers.

Il est remarquable, au reste, que le prince Louis Bonaparte soit venu échouer précisément là où son glorieux oncle avait en vain prémédité la ruine de la puissance anglaise. L'armement gigantesque dont fut témoin Boulogne au commencement du siècle actuel, cette flottille immense établie à grands frais, cette cote de fer hérissée de plus de mille bouches à feu, ces camps dignes de l'ancienne Borne, ces ports nouveaux creusés comme par enchantement à la voix du nouveau César, cette colonne Trajane qui lui fut dédiée par l'armée, c'est-à-dire, la Dation entière; qu'est-ce, en effet, sinon le magnifique vestige, le monument irrécusable d'un grande pensée a vi. liée?

.Ir lis dans les mémoires du temps que Boulogne lui impérialiste plus qu'aucune autre ville de France. Cela ne m'étonne pas : l'Empereur y venait soin eut ; il \ faisait de longs séjours, et il se dégageait autour de sa personne je

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ne sais quelles effluves magnétiques d'un effet irrésistible sur le peuple. D'ailleurs, Boulogne vivait el vivail splendidement de la flotte et de la grande armëe. Aujourd'hui elle vit des Anglais.

On ne peut méconnaître, au reste, que Boulogne doil le développement croissanl dcsa prospérité à l'invasion dos Anglais. C'est aujourd'hui non-seulement une fort jolie, mais une grande ville, <>ù le confort, le bien-être et la richesse territoriale font chaque jour d'immenses progrès; la rue de l'Écu, la rue Neuve-Chaussée et la Grande- Rue, qui sont les principales artères de la cité, valent, pour le mouvement, la beauté des maisons et la splendeur des étalages, celles de Paris, j'entends de Taris élégant. Les hôtels sont remarquablement vaste.- 1 1 luxueux : ils ne paraissent pas inférieurs à ceux de Suiss • et d'Allemagne, qui sont les prototypes du genre. L'un, entre autres, celui du Nord, pousse le faste extérieur jusqu'à revêtir les trottoirs qui l'environnent de losanges de marbre noir et blanc, ainsi qu'on voit dallées chez nous les -ailes à manger de bonnes maisons. Une charmante salle de spectable réunit quatre fois par semaine l'élite de la population anglo-française. On y joue tous les répertoires dramatiques, depuis ie vaudeville jusqu'à l'opéra inclusivement.

Le poit de Boulogne, formé par l'embouchure de la Liane, est vaste, riant et animé, il communique avec la mer par deux longues jetées, dont l'une, celle de l'Est, est la promenade favorite de la colonie britannique. Elle aboutit à un rond-point où, le soir, des virtuoses tyroliens et autres mêlent la voix humaine et le son de la harpe au souffle de la brise marine qui se joue dans les cheveux des blondes ladies. lin haut de cette jetée, on aperçoit

en mer les forts de Crèche et de l'Heure, construits par l'Empereur en 1805, aujourd'hui, je crois, désarmés. Avec une longue-vue on verrait facilement en face de soi, par un temps clair, les côtes blanches d'Albion. A gauche des jetées, le rivage échancré laisse voir une longue traînée de dunes ou garennes sablonneuses d'une teinte morne et grisâtre. A droite, au contraire, se dresse magnifiquement une falaise dont le sommet est couronné par les ruines du phare de Caligula, tour que, selon la tradition, Caïus éleva sur cette côte, en commémoration de l'absurde victoire qu'il prétendait avoir remportée sur la mer.

C'est entre cette falaise et la jetée de l'Est qu'est situé l'établissement des bains, une construction italienne d'un goût médiocre, mais de proportions assez monumentales. En avant de cet édifice, qui est limitrophe à la plage, stationnent les voitures destinées à porter les baigneurs au milieu des flots., Ces véhicules servent de cabinets à toilette au nageur qui, pendant le trajet du rivage de la mer, a le temps de se préparer aux étreintes de la Néréide. Us sont, comme nos omnibus, pourvus de marchepied à l'arrière : arrivés dans l'eau, on leur fait décrire une conversion complète; on tourne le timon du côté du rivage, et le baigneur n'a plus devant soi que le double azur (gris) de la mer et des deux. Le cheval et son conducteur abandonnent la voiture au milieu des lames et s'en vont remorquer de la même façon un autre de ces vestiaires roulants.

Ce mode de locomotion présente une supériorité incontestable sur le vieil usage d'aller trouver la mer soi-même, souvent à une grande distance, exposé sans défense à toutes les rigueurs d'une atmosphère peu clé-

BOULOGNE. Or»

mente. Mais il présente aussi des inconvénients donl le premier est de cahoter effroyablement, eu égard aux im;galités du sol, L'habilani de ces cellules ambulantes, lesquelles ne sont, à vrai dire, que des tombereaux déguisés. De plus, quand le baigneur sort de l'eau, il lui ept assurémenl fort malaisé de reconnaître, dans ce va-et-vient perpétuel d'équipages nautiques, la voiture qui l'a amené et donl la p sition relative a nécessairement changé dans l'intervalle. S'il n'a eu soin d'estampiller dans son cerveau le numéro de son boudoir aquatique, ou s'il a l'infortune d'être myope, il sera condamné à errer, frissonnant, comme les âmes sans sépulture, cherchant et ne rencontrant pas un asile où reposer et réchauffer se^ membres bleuis et marbrés par le froid.

Les grèves de Boulogne sont remarquablement douces et unies; elles sont exemptes de galets, et d'une solidité parfaite. L'espace réservé aux bains est protégé par la jetée contre les courants violents qui régnent sur cette partie de la cote, et qu'il y a péril à affronter, surtout par les grandes marées. Des chaloupes croisent auprès des endroits dangereux, toutes prèles à voler au secours des nageurs malhabiles ou trop aventureux. Malgré cette utile précaution, négligée à tort dans la plupart des autres établissements de bains, des accidents assez fréquents attristent la ville, par suite de la violence des courants, qui tendent a entraîner le nageur en pleine mer ou à le jeter brisé le long de falaises inaccessibles. Lors de mon arrivée

à Boulogne, on ne s'y entretenait que de la mort tragique d'un sous-officier de la garnison, nageur consommé cependant, qui avait péri ainsi victime de son excès de hardiesse et de sa conliance en ses forces. Il suffit, au reste. d'être attentif à la voix et au geste des mariniers montant les chaloupes de sauvetage, et de prendre honnetemenl son bain sous la jetée, sans viser aux prouesses de l'amant de Hèro, pour n'avoir rien à redouter de ces perfides tourbillons et de ces rapides courants qui agitent la mer à une certaine distance du rivage.

Aussi les bains de mer sont-ils un des principaux déments de la fortune de Boulogne, fortune inouïe; car la population de la ville s'est doublée, je crois, depuis l'Empire, et on n'y compte guère moins de quarante mille habitants. Le zèle de l'un de ses maires, M. Adam, a, dit-on, beaucoup fait pour cette prospérité, plus croissante et plus vraie que ne Tétait alors celle de l'ensemble du royaume. Je m'explique sans peine la prédilection des Anglais pour cette belle et agréable ville. J'ai employé à la visiter en détail tout un dimanche, jour ennuyeux et impossible, un Mai dimanche britannique, où toute vie cesse, où tout est clos, muet, désert et comme endormi, par déférence poulies botes, et où il ne reste d'autre ressource que le divertissement qualifié par Voltaire de premier des plaisirs insipides. Boulogne est une ville où le contraste abonde et qui réunit l'élégance prosaïque, mais luxueuse et confortable, d'une civilisation raffinée, aux monuments gothique- el aux teintes austères de temps déjà bien loin de nous. La ville basse semble un quartier de Paris. La \ i 1 1 « * hante, fièrement campée sur la colline, avec son beffroi aux quatre tourillons el ses remparts vieux style flanqués de chaque point de l'horizon, avec ses herses,

créneaux, mâchicoulis, pont-levis, et toul l'attirail obligé des châteaux de sir Walter Scott, imite, p 5*3 méprendre, ces villes-forteresses semi-aériennes qu'on voil dans les tableaux de Pérugin ou qui illustrent les missels coloriés •du quatorzième siècle. Cette archéologie murale, qui ferait sourire de pitié le moindre officier du génie, est dans un merveilleux état de conservation, et présente peut-être aujourd'hui le spécimen le plu.- parfait et le plus naïf qui subsiste de l'art du fortificateur au moyen âge. Il existe au musée de la ville une vieille gravure représentant le siège mémorable qui en fui fait par Henri VIII, en 1544, et à la suite duquel la place demeura au pouvoir de l'armée anglaise. Or cette planche curieuse, qui est contemporaine, représente fidèlement la villeel ses remparts, tels qu'ils existent aujourd'hui, et pourrait au besoin servir de guide on de plan indicateur à l'étranger.

Près de l'une des portes de la ville, s'élève une fontaine décorée du buste colossal d'Henri II, dont je retrouve aussi diverses portraitures au musée et à l'hôtel de ville, et qui parait être le monarque dont le souvenir est resté le plus agréable aux habitants de la vieille cité boulonnaise. Cette prédilection, qui n'est pas universellement partagée, ro'ayant jusqu'à un certain point surpris, j'ai naturellement cherché a en connaître Porigine, et j'ai obtenu I explication que voici :

Une fois maître de la ville, fleuri VIII déclara qu'il ne la rendrait plus la considérant, non sans raison, comme I une des clefs du beau royaume de France. Mais une épidémie obstinée, qui ravagea sa garnison, modifia beaucoup ses vues à cet égard; <-t il consentit à entier en pourparlers avec le roi très-chrétien touchant la reddition de Boulogne. Des conférences eurent lieu à Ardres à c? sujet,

et un traité intervint, d'après lequel Boulogne devait être rendue à la France le jour de la Saint-Michel de l'année 1554, contre la rançon assez ronde de deux millions d'écùs (For.

Ceci se passait au mois de juin lo i6. .Vais, dans l'intervalle qui s'écoula entre la signature du traité et son exécution, les deux contractants, François Ier et Henri VIII, moururent tous deux. Henri II, monté sur le trône, trouva que son illustre père avait eu la main un peu bien large en mainte circonstance et particulièrement à l'endroit de Boulogne : aussi refusa-t-il d'exécuter le traité ; il négocia, feignit d'armer, et finalement parvint à se faire rendre la ville, moyennant l'énorme rabais de seize cent mille écus d'or sur deux millions stipulés. De là vient que les Boulonnais lui ont érigé des statues pour avoir été plus économe ou les avoir prisés moins haut que François Ier, de fastueuse et chevaleresque mémoire. On n'est pas plus reconnaissant.

Au reste, les Anglais, qui sont un peuple ferme et persévérant dans ses desseins, ne se sont pas tenus pour battus. Après trois siècles écoulés, ils sont revenus à la charge et ont repris la ville bien plus sûrement que ne l'avait fait Henri VIII. Elle est toute à eux aujourd'hui.

Le musée de Boulogne offre de l'intérêt; On \ trouv'e une collection d'ornithologie remarquable, un cabinet d'antiques et de médailles romaines, et une galerie curieuse d'armes, d'idoles, d'ustensiles et de vêtements asiatiques. On y conserve, entre autres souvenirs du passé, les débris du ballon et de la galerie, le porte-voix, la lance de pavillon et les Instruments de physique du malheureux Pilastre de Rozier el de son compagnon d'infortune, Romain, recueillis après la catastrophe du 15 juin 1785. La

ville a conservé on profond souvenir de ces deux jeunes aéronautes, si célèbres pal leur fin tragique. Un vif intérêt Rattache surtoul à la mémoire de Pilastre, savant distin- . mort victime de son amour de la gloire et de sa i i * 1 « : 1 1 1 1 à un ni qu'il pressenl ûl devoir lui coûter la vie.

une histoire lamentable : je doute qu'elle soit bien connue, »'t elle est fort de circonst;

On sait que Pilastre^ le premier après les expériences des frères Montgolfier, avait conçu le hardi projet de franchir le détroit de la Manche en aérostat. Il communiqua sa pensée au gouvernement, qui consentit à supporter les dés - de l'ascension et lui fit compter à cet effet une somme de quarante-deux mille francs.

Pilastre s'aboucha aussitôt avec Romain, qui avait déjà fait preuve d'habileté comme constructeur de ballons-, et qui s'engagea à lui fournir pourtrms cents louis un ballon soie du diamètre de trente pieds et du poids de trois cent vingt livres, supportant une montgolfière de vingtcinq pieds île haut, couverte en cuir de chamois. Pilastre vint à Boulogne essayer son ballon : l'épreuve réussit à merveille. Mais, avant que son ascension pût avoir lieu, un autre aéronaute, Blanchard, partit lui-même du chi de Douvres le 7 janvier 1785, traversa le détroit et vint

udre le même jour en France, dans la forêt de G': où on le trouva à demi mortdefroid dans son ballon, resté min à deux arbres. Pilastre avait eu connaissance de ce projet rival : mais il pensait que le mauvais état du ballon de Blanchard, mal construit et livrant passage à de nombreuses fuites de gaz, l'empêcherait d'y donner suite; et, en effet, l'aérpnaute anglais n'atteignit le terme de sa hardie expédition qu'après avoir couru les plus grands dan La mortification d'avoir été devancé jeta dans l'ai le

Pilastre le plus profond découragement ; il n'en reçut pas moins Blanchard avec une palfeite courtoisie lorsque ce dernier se rendit à Paris a l'issue de sa navigation aérienne; mais il alla trouver aussitôt le contrôleur général des finances, et lui demanda la faveur d'être dispensé d'un voyage aventureux qui n'avait plus le mérité de la priorité. Le contrôleur général était un homme de cour, c'est-à-dire poli et bien élevé, qui, avec beaucoup de grâce, répondit à Pilastre que le gouvernement du roi le dispenserait volontiers du voyage, à une petite condition toutefois, c'està-dire moyennant le remboursement des avances qu'il avait reçues. Pilastre n'avait plus cette somme : il l'avait employée en partie à l'acquisition de son ballon, et en partie à l'achat d'instruments pour son cabinet de physique expérimentale. La remplacer était impossible : la pénurie de ses finances équivalait pour lui à un arrêt de mort. Il le comprit et salua le contrôleur général à la façon des gladiateurs s'inclinant pour la dernière fois devant le peuple. Assailli par les plus sinistres et les plus véridiques pressentiments, il dit et écrivit qu'il était un homme perdu, mais que son parti était pris, et qu'il saurait périr plutôt que de laisser suspecter sa délicatesse. Il partit en effet, et trouva à Boulogne son ballon fort endommagé par les intempéries de l'air, auxquelles il était resté exposé dans un enclos situé près des remparts, pendant son absence, qui s'était prolongée fort au delà de ses prévisions. Néanmoins, après les réparations les [dus urgentes, il s'apprêta à y monter au premier jour.

Plusieurs ballons-pilotes furent d'abord lancés; mais tous revinrent à terre chasses par des vents opposés dans les hautes zones île I atmosphère. Enfin, le 1 ô juin, la brise avant tourne au sud-est, l'ascension put atoir lieu devant

BOULOGNE. lui

un grand concours de peuple, au bruit des salves d'artillerie, lu peu avant I»1 départ, le marquis de la Maisonfort offrit à Romain deux cents louis pour lui permettre de monter en troisième dans la nacelle. Aussi désintéresse que courageux, l'aéronaute refusa et sauva la vie au marquis. On sait le reste : à peine le ballon s'était-il enlevé depuis un quart d'heure, qu'un le vit tout à coup s'en: flammer. La nacelle, détachée de l'aérostat, tomba d'une hauteur de plus de deux mille mètres dans la garenne de Wimereux, à environ une lieue de Boulogne et à quelques pas de la mer. Le malheureux Pilastre n'avait plus forme humaine quand on le releva de cette horrible chute. Humain respira encore quelques secondes, quoique épouvantablement brisé. Leurs restes furent transportés dans le cimetière de Wimille, commune voisine, où une tombe décente fut élevée à ces deux martyrs de la science. C'est la plus grande et la première qui frappe les regards du voyageur allant de Boulogne à Calais : elle est adossée au mur d'enceinte du champ de repos sous lequel passe la grande route. Un petit obélisque fut également dressé dans l,i garenne de Wimereux, sur le lieu même de leur chute : il |">rte une inscription commémorative de ce tragique événement, qui en relate les principales circonstances et que les ravages du temps auront bientôt rendue illisible. Pila>tre de Bozier avait vingt-huit ans.

J'ai vu au musée de Boulogne une miniature qui fut le portrait de cet infortuné jeune homme. C'est une figure douce et aristocratique, empreinte de tristesse et de résignation, un de ces fronts pensifs marqués au sceau de l'infortune. Que d'hommes de mérite, hélas? depuis et avant de Rozier, payent de leur vie ou de tortures au-dessus des forces humaines le crime d'être nés sans ressources!

C'est à Wimercux que l'Empereur fit creuser dans le saille un vaste port pour abriter une partie de la flottille destinée contre l'Angleterre. Ce port improvisé subsiste, mais désert, muet, désolé; il ne survivra pas longtemps à celte chimère grandiose d'une expédition impossible. Là où le cliquetis des armes conquérantes sonnait il y a cinquante ans, où tant de gai tumulte, d'agitation fiévreuse et d'espérances enivrantes s'épanouissaient à la voix décevante d'un homme de génie, ne règne plus qu'une morne et grise solitude, à peine animée de loin en loin par un bateau pêcheur venant s'amarrer dans ce havre abandonné, qui semble, par ses proportions, un ouvrage de l'ancienne Rome. Bientôt l'ensablement de la passe ne permettra même plus aux barques d'y venir chercher un refuge, et le squelette disjoint des estacades vermoulues, qui ne figure pas trop mal le fantôme de l'expédition, se sera effondré sous l'effort des berges mouvantes et friables qui le circonviennent et le pressent, en s'éboulant de toutes parts.

C'est entre Wimereux et Boulogne que s'élève, au point culminant de la falaise, cette mémorable colonne érigée à la gloire de l'Empereur par la grande armée et la flottille, réunies sous le commandement de l'amiral Bruix el du maréchal Soult. Ce marbre votif a, je l'ai déjà dit, un grand tort : celui de rappeler une immense déconvenue; c'est une grande page historique où Clio ne peut inscrire qu'un échec. Mais, cette réserve faite, j'admets volontiers qu'il coupe bien le paysage, et qu'il eût ét<; grand dommage de ne pas terminer ce colossal pilier que la Restauration trouva inachevé el dont elle ne consentit — risum leneatis... à laisser reprendre le- travaux que sou couleur d'un monument destiné à fêler la Charte et Pneu-

' loi; m:. ios

reux retour de Louis XVIII. Cela u-étail pas, après tout, infiniment plus illogique que la substitution du portrail d'Henri IV à l'effigie de Napoléon sur la décoration de la Légion d'honneur. A défaut d'autre -luire, la colonne de Boulogne reste «lu moins pour consacrer cette grande institution il»' la Légion d'honneur inaugurée au eamp de Boulogne. La première distribution des eroix par les mains de l'Empereur eut lieu, à quelques pas de là, dans la [•laine ilf Terlinchton, où Henri Vlll avait son quartier général durant le siège de la ville.

J'ai, comme un véritable Anglais, monté les deux cent soixante-sept marches qui conduisent au sommet de la colonne, haute de cent cinquante pieds, que surmonte la statue colossale de l'Empereur, en manteau de couronnement. Mon zèle de touriste a été récompensé par une vue comme il en existe peu au monde. D'un seul coup d'œil, j'ai embrassé la Picardie, la Flandre française, une portion de la Belgique, tout le détroit, et enfin Albion ellemême, dont un soleil doux éclairait d'une teinte d'opale et de neige les hautes falaises et les gigantesques rochers avoisinant le château de Douvres. La colonne, d'ordre composite, est revêtue extérieurement de marbre indigène puisé dans les carrières de Marquise, et dont le gardien du monument débite aux Anglais des fragments, sous la forme de ; resse-papiers, d'encriers et autres menues tabletteries dont il obtient un grand lucre. L'amour-propre ne doit pas m'égarer au point de m' empêcher de reconnaître que ce marbre est infiniment inférieur à celui de Grèce et de Carrare, et qu'à la grande rigueur il pourrait se confondre avec de belle pierre polie. Quoique lesr Boulonnais parlent avec orgueil de leur marbre, le sculpteur ne s'adr pas, en face d'un de ces blocs, la même question que le

statuaire de la Fontaine : je doute qu'on en puisse tirer autre chose que des monuments nationaux, sinon peutêtre des cheminées.

Je regagne la ville par la vallée du Denacre, qui est le Lignon du Boulonnais. C'est un délicieux petit entonnoir abrité contre les vents de mer par la croupe de la falaise, et qui doit à ce site heureux une végétation luxuriante, précieux et rare privilège aux bords de l'Océan, dontl'àpre exhalaison dessèche et frappe de mort tout ombrage. C'est dans cette oasis que les riches Boulonnais possèdent leurs maisons de campagne, et que les insulaires, maîtres du pays, viennent faire une fois la semaine leurs piqueniques et leurs cavalcades à ânes, les seuls divertissements que ne leur défende pas la sainteté dominicale. C'est là aussi, s'il faut en croire le chit-chat ou la chronique locale, que les jolies fileuses de la colonie britannique nouent et dénouent plus d'une intrigue avec his jeunes Frenchmen, toujours galants et empressés à favoriser le travail providentiel de fusion des races vaincues avec les races conquérantes. La population anglaise de Boulogne étant d'une origine suspecte et, pour emprunter un terme à son vocabulaire, prodigieusement miscellanée, il résulte, dit-on. pour la ville, de cette juxtaposition, une liberté de mœurs qui la reporterait aux heureux jours de la Régence. On n'entend murmurer de toutes parts que les mots galants dV lapement et ûe sweet conversations. C'est avec une réticence pleine de fatuité et grosse de mystère que les jeunes gens parlent des gouvernantes anglaises, ces fileuses prédestinées, et même d'autres ladies ou misses

beaucoup plus avantageusement placées dans l'échelle sociale. D'après quelques propos échappés aux moins discrets de ces rïonsac, les choses iraient plus vite, mm-seii-

lemenl qu'à Londres, maisqu'àGrenadeouà Séville, dans cette tendre voie dont le Gretna-green sérail la vallée du Denacre, où il n'\ a pas de forgeron. J'ignore malheureusement ce que peuvenl avoir de fondé ces bruits pleins de séduction. Pour en juger, je n'ai point eu l'occasion de cultiver suffisamment la romanesqu ■ colonie anglosaxonne, dont j'ai vu seulement une portion réunie par une soirée 'I»' bal à l'établissement des bains. J'étais apparemment tombé sur un mauvais jour; mais je dois dire que les figures de keepsakes étaient en grande minorité, si toutefois j'ai pu en démêler quelqu'une sous ces épaisses grappes de tire-bouchons élégiaques qui sont, depui- Clarisse Harlowe, en possession d'encadrer le visage des jeunes Anglaises. Quant aux hommes, je ne ferai aucune difficulté de reconnaître que, pour la plupart, ils étaient non-seulement mdgar-looking, mais grotesques. Un Anglais qui marche n'est que roide, et cela peut à la rigueur passer pour de la dignité. In Anglais qui danse et folâtre, et, sous prétexte de polka, se livre à des dandinement? e! :i des gestes de macaque, est un type de bouffonneri; , un idéal de caricature comme n'en rencontre pas souvent le crayon de Cruykshanks lui-même. Je plains sincèrement les adorables fïleiises d'être obligées d'offrir leur main, fût-ce pour l'espace d'un quadrille, u ces sapajoux en gaieté. Telle est pourtant au bal leur seul» ressource, à moins qu'elles ne préfèrent rester héroïquement sur leurs banquettes, ce qu'à leur place je ferais sans hésiter. Une ligne infranchissable de démarcation sépare, au moin.- en apparence, les sociétés française et anglaise, et, ;'i moins de lui avoir été îvgulièrement introduit, ce qui n'est pas toujours facile, un prince, s'il en reste, solliciterait vainement de la fille d'un marchand de cirage de Londres la faveur

d'une contredanse. Cet esprit de morgue et d'étroite nationalité nuit singulièrement aux raouts dansants de Boulogne, qui pourraient être fort brillants.

L'établissement des bains, construit sur le modèle anglais, est un des plus complets qui existent en France, et laisse bien loin en arrière celui de Dieppe. Les étages en sont occupés par des logements garnis destinés aux baigneurs et dont les fenêtres donnent vue sur la pleine mer ou sur le port. Le rez-de-chaussée, affecté au salon proprement dit, se compose de deux séries d'appartements, l'une pour les dames, comprenant un vaste parloir, un salon à thé et un autre pour la musique. La seconde, destinée aux hommes, contient un billard, un cabinet de lecture assez bien pourvu, et une pièce d'attente ou de repos. Nulle invasion n'est permise dans le domaine féminin; mais les deux camps, à certaines heures, communiquent par un terrain neutre qui est la salle de bal, spacieuse et élégante, et soutenue par des pilastres et des colonnes ioniques. Du côté delà mer, un péristyle s'ouvre sur une terrasse ou les gentlemen peuvent aller, après un quadrille, goûter le plaisir composite et raffiné de humer la brise nocturne et de fumer un regalia, en écoutant la grande voix de l'Océan se mêler au bruit des instruments de musique, et en regardant passer, à travers le vitrail étincelant de lumière, des silhouettes de femmes blonde-. respirant leur bouquet avec distraction et mollement penchées au bras d'un cavalier qui n'est pas toujours britannique.

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