‹ La vie des fleursChapitre 13 sur 21 · FORÊTS DE U ZONE TORRIDE · texte numérisé non relu

FORÊTS DE U ZONE TORRIDE

La xAne torride est celle où la végétation arborescente déploie tontes ses beautés*. De nombreuses familles, inconnues à nos climats tempérés, s'y montrent avec leurs formes particulières et luttent de vigueur en combattant sur un sol qui peut à peine les nourrir. Chaque arbre défend sa vie et cherche à s'élever au* dessus des autres.

La nature , dans les forêts vierges qui forment l'édatante ceinture de la terre, a conservé sa majesté {H'imitive. Les arbres d'espèces différentes y sont pressés les uns contre les autres ; leurs branches sont enlacées, et les Lianes qui s'élancent d'une cime sur une autre , constituent des voûtes de verdure que les rayons du soleil ne peuvent traverser. L'eau ruisselle partout sur le tronc des vieux arbres, et ils se couvrent de fleurs étrangères qui ne leur demandent qu'un appui et l'abri de leur ombrage.

Ceux qui ont parcouru les riches contrées de la zone torride où la végétation déploie son luxe et sa majesté, n'oublieront jamais ces impressions profondes dont le souvenir s'est gravé dans leur âme émue en traits ineffaçables. Sous un climat qui n'est modifié que par des

alternatives de plaie et de sécheresse , chaque saison a $a flore. Le vent des hivers qui chez nous détache les feuilles jaunies par l'automne et qui les dépose sur les fleurs mourantes des prairies ^ ne produit ici qu'un contraste. Il n'y a pas d'interruption entre le repos et le réveil de la nature. Quand les folioles des Légumineuses se détachent , quand de nombreuses Rubiacées, des Térébinthacées et d'autres familles arborescentes se dépouillent de leur feuillage , une foule d'arbrisseaux verdoyants épanouissent leurs fleurs , et le printemps d'une année succède sans transition à l'automne de l'autre.

Ce qui contribue le plus à changer le paysage et à donner aux contrées tropicales leur air étranger et majestueux, c'est la prédominance des arbres sur les plantes herbacées, c'est la variété de ces espèces arborescentes , leur volume prodigieux , leur immense développement et leurs fleurs magnifiques ; ce sont ces espèces volubles , si flexibles et si longues , qui serpentent autour des troncs ou qui les enlacent de leur inextricable réseau.

Ces plantes, qui appartiennent aux Asclépiadées, aux Bignoniacées, et à d'autres familles, donnent aux forêts tropicales un air de désordre et de confusion qui en fait la beauté. Elles réunissent en une seule masse de verdure tous les arbres répandus sur un grand espace, mêlent leurs fleurs à leur feuillage, enlacent le

stipe élancé du Palmier comme le tronc rameux de l'Anacarde , et courent en festons vivants et en guirlandes fleuries sur les cimes les plus élevées. Souvent même elles donnent à une souche décomposée l'appa* rence de la fraîcheur et de la vie.

Les arbres sont presqu 'étouffés sous les Aroïdes et les Orchidées parasites ; d'énormes Figuiers ^ de faux Acajous {Anacardium) sont littéralement couverts d'élégants Dendrobium , de Vanilles grimpantes ou des larges feuilles des Pothos. La vie semble renattre sur de vieux troncs épuisés , et l'on voit le Gustavia et le Theobroma qui nous fournit le cacao , produire encore des fleurs qui sortent de leur vieille écorce , donnant ainsi de nouveaux gages de postérité aux générations sans nombre auxquelles ils ont servi de souche ou d'appui.

Les Passiflores aux corolles frangées et purpurines descendent en festons sur ces colonnes fleuries , audessus desquelles les Banisleria ont suspendu leurs grappes dorées.

Un aspect inconnu sous notre ciel est dû à la pré^ dominance des feuilles ailées de la grande famille des Légumineuses 9 des Mimosées et des Ca^salpinées. Les nombreuses folioles ^ symétriquement rangées des espèces appartenant à ces familles ^ donnent au feuillage une légèreté que nous ne connaissons pas. Le soir^ toutes ces folioles s'abaissent ou changent de position;

~ 184 ^ les forêts s'endormeDt, ei le réveil du matin frappe plus encore le voyageur qae le sommeil du soir » qui lui montre la nature fatiguée de lumière et de vie^ se reposant pendant ta fraîcheur des nuits.

Les saisons ne sont pas séparées, sous les tropiques, par une longue période de repos et d'inertie p mais la z6ne équatoriale a aussi son printemps.

fk Tandis qjie les plaines environnantes » dit d'Or* bigny en parlant des forêts vierges de Santiago de ChiquitoSi haletaient sous les feux d'un soleil brûlant, des nuages tnenfaisants s'étant arrêtés au sommet de la montagne , y avaient amené un changement total dans l'aspect de la nature^ Les arbres se couvraient d'un tendre feuillage et de fleurs variées ; la campagne se revêtait de sa parure printaniàre> dont le charme se répandait de tous côtés. Bien , je crois , dans nos plus beaux pays d'Europe , n'est comparable à cet instant 90usla zone torride. En France^ par exemple, les feuilles poussent peu à peu , et le froid , le manque de beaux jours , se font souvent sentir avec le retour du priotempsé En ces lieux, c'est un changement de décoration subit. La nature est morte , inanimée ; un ciel trop pur éclaire une campagne froide , à moitié desséchée. Arrive-t-il des pluies ! tout , comme par enchantement, prend une forme nouvelle. Quelques jours suffisent pour émailler les plaines de verdure et de fleurs odorantes , pour couvrir les arbres de feuilles à

la teinte daire on de fleors qui tes précèdent et colorent en entier chacun d'eux. Si la campagne embaume l'air des parfums les plus suaves, en montrant son par* terre naturel , les bois sont autrement beaux et Taries. Ici Tarbre , chargé de longues grappes purpurines , contraste avec une coupe an bleu d^azur ou de For le plus pur. Là f leur cime blanche comme la neige s'é* lève près du rose le plus tendre, le tout mélangé d'arbres aux feuilles d'une admirable fraîcheur • » (D'Qr- BiGNT, Voyages, t. 2, p. 639.)

En effet, à cette époque de Tannée, les arbres même dont le feuillage est ordinairement sombre , se montrent d'un vert tendre et lustré. Le Palmier laisse sortir un jeune faisceau du centre de sa majestueuse couronne. Les Lianes déploient le luxe de leurs guirlandes, de leurs mille festons et de leurs fleurs innombrables. Le» vieux troncs sont cachés sous les fleurs parasites et brillantes des Orchidées et des Broméliacées, et sous les voûtes parfumées , soutenues par dei^ milliers de colonnes , volent ces oiseaux au plumage éclatant , cet étincelant Gouroucou ojl le rouge fait ressortir encore le vert métallique de son plumage. Il craint le soleil, et son cri plaintif ressemble à des pleurs au milieu de la forêt. Les Tangaras restent au sommet des arbres ; les Tinamous et les Pénélopès voltigent ou courent sur le sol« agitant les débris séculaires de ces solitudes.

Les insectes ne cessent de bourdonner en légions nombreuses , et de magnifiques Lépidoptères » dont les ailes représentent les plus brillantes palettes de la nature f planent silencieusement de fleur en fleur , puisent le nectar jusqu'au fond des calices embaumés, rivalisent de coloris avec les bandes de Perruches et de Perroquets aux plus vives couleurs.

Ce ne sont pas toutes les familles de plantes qui nous permettent de suivre , dans les variations de leur verdure , la succession de ces nuances auxquelles nos forêts nous ont habitués. Beaucoup de végétaux des tropiques ont des feuilles coriaces , dures et persistantes f d'un vert brun et foncé « qui n'a jamais la fraîcheur que présente le réveil de la nature après un long repos. C'est sous ce sombre aspect que se présentent la plupart des Guttifères, des Laurinées, des Sapotillées, etc., si répandues surtout dans l'Amérique équi- Doxiale.

La nature changeant les conditions sur un espace restreint, varie à son gré ses productions. Mais si Teau, sous le ciel brûlant de la région équinoxiale, vient ajouter sa puissance à celle du climat, la vie n'a , pour ainsi dire, plus de limites. C'est ainsi que lescataractes d'Âpurès, dans l'Amérique du sud, sont entourées d'immenses forêts dont la fraîcheur est entretenue par l'eau réduite en poussière que l'air échauffé dissout inimédiatement. Elles sont principalement formées de

ces Lauriers au luisant feuillage , parmi lesquels on distingue les Ocoka cymbarum et 0. lineata y d'élégantes Mimosées et de monstrueux Ficus, Leurs troncs nourrissent des plantes presque aériennes , qui restent suspendues à leurs rameaux; le Cymbidium viola-^ ceum y montre ses gracieuses corolles, YHabenarid an^ gustifoUa y forme ses gazons de verdure ; les fleurs jaunes des Bannisteria se mélangent aux bouquets bleus des grimpantes Biguonia^ées , près des Pothos, aux formes massives, et parmi des ilrwm et des P^jî^romia. Au milieu de ces parterres suspendus, on voit pendre une mousse verdoyante , le Grimmia fontinaloides , découvert par de Humboidt sur les arbres les plus élevés , et rappelant les régions européennes au centre de la zone torride.

Ces plantes , avides d'humidité sous ce ciel brûlant, viennent se grouper à l'envi sous la douce rosée des cataractes. Les lleliconia et d'autres Scitaminées, ces formes si particulières aux pays chauds , se réunissent en groupes auprès des chaumes élancés des Bambousiers, et de magnifiques Palmiers dont tes panaches, du vert le plus tendre, se balancent à de prodigieuses hauteurs et forment une seconde forêt sur la première.

Dans ces heureuses contrées, où l'homme est effacé par la nature sauvage , le calme de l'atmosphère contraste avec le tumulte des eaux. L'air n'est presque jamais agité , le feuillage est immobile ; on n'entend

pas ce léger braissemeot des feuilles» qui, pendant les chaleurs de nos étés » hchxs prévient de la brise après laquelle nous soupirons. Si la branche flexible et fleurie d'un Bignonia se balance, si la couronne d'un Pal** mier s'incline et se relève avec lenteur, c'est une chute rapide du fleuve qui chasse Tair avec violence et lui donne indirectement Timpulsion*

a Les eaux murmurantes ont, dans les longues saisons des pluies , entassé des îles de terre végétale parées de Drosera, de Mimosa 9 au feuillage d'un blanc argenté et d'une multitude de plantes; elles forment des lits de fleurs au milieu des roches nues ; elles rappellent à l'Européen ces blocs de granits solitaires et couverts de fleurs que les habitants des Alpes appellent courtils^ et qui percent les glaciers de la Savoie. »

Les pluies ont surtout une influence des plus grandes sur les forêts tropicales. « Les arbres poussent de nouvelles branches , se parent d'une verdure plus tendre et se couvrent de fleurs ; les plantes herbacées émail* lent le sol de mille couleurs des plus vives. A l'ombre» les Fougères et les Lycopodiacées étendent leurs rameaux pennés, aux formes élégantes. Les fleurs, les feuilles sont courtisées par des milliers d'insectes aux teintes métalliques» rivalisant d'éclat avec les papillons aux ailes diaprées. Ceux-ci parcourent avec lentrar la sombre voûte des forêts ; ceux-là » les campagnes

découvertes , également peuplées d'oiseaux ; les uns chantent , les autres étalent leur riche parure. Tout iotéresse i tout fiie l'attention ^ et la nature entière parait animée. On est surpris tour à tour par le bourdonnement de l'oiseau-mouche ^ par des myriades de papillons jaunes, réunis dans les sentiers, par le chant triste et monotone du Gouroucou resplendissant^ perché dans les parties les plus solitaires de la forêt ou par les troupes bruyantes des Tangaras et des Trou-> piales dont la cime des arbres est peuplée. Il n'est pas jusqu'à l'incertitude du temps qui n'offre quelque charmé. » (D'Orbigny, Voyages ^ t. 2, p. 544.)

Les forêts des contrées chaudes de la terre ont aussi leurs insectes lumineux, leurs mouches étincelantes et leurs Fulgores , véritables caméléons aériens qui charment les ténèbres de leur lumière irisée, qui simulent des pluies d'or ou des astres lointains, et qui semblent se faire un jeu de leurs mouvements rapides et des gerbes de feu qui illuminent le feuillage.

c( Je ne pourrais peindre les sensations que me faisait éprouver l'idée d'être ainsi transporté dans un lieu oi!l nul autre homme n'était encore parvenu [Cordil^ liire orientale y Tertulima, Amer, fnerid.). Je me trouvais heureux de pouvoir en même temps servir mes semblables et les sciences , en faisant à chaque pas de nouvelles découvertes en histoire naturelle et en géographie. Je passai une partie de la nuit plongé dans

ces réflexions. Couché sous une roche sduvage» je me berçai de ces douces illusions » de ces espérances qui soutiennent le voyageur^ et qui mo souriaient encore, lorsqu'au point du jour, un organiste, l'oiseau chanteur par excellence, fidèle habitant des précipices, perché sur une branche suspendue au milieu du torrent, commença ses mélodieux concerts mêlés au bruit des eaux mugissantes. Les gammes chromatiques les plus douces^ les modulations des sons les plus purs et les plus étendus s'y succèdent rapidement. Je Técoutais avec un ravissement pour lequel l'expression me manque; ses accents s'harmonisaient et sympathisaient si bien avec ma situation d'esprit, que j'aurais voulu pouvoir en prolonger la durée,» (D'Orbigny, Voyages, t. 3, p. 179.)

Dans les plaines de l'Inde , la saison des pluies vient ranimer la terre comme dans les forêts de l'Amérique. Les dômes impénétrables des Figuiers sont dominés par les cimes aériennes des Cocotiers, et les Himoses, aux feuilles légères, entourent de leurs groupes innombrables ces élégants bosquets. Des masses de Bambous s'élancent le long des fleuves , et cachent souvent le cours de l'eau sous la profusion de leur feuillage. Au milieu de ces richesses , le voyageur éprouve de vifs regrets. Ces beaux arbres dont les troncs séculaires soutiennent les dômes feuilles , sont souvent dépourvus de leurs fleurs et privés de fruits, et le botaniste

iiidécis hésite à nommer le groupe naturel qui doit contenir le végétal dont il admire les formes et les proportions. A part les parasites aux fleurs éclatantes et parfois au feuillage coloré , on est frappé du petit nombre de végétaux fleuris que renferment les forêts vierges.

Ce qui étonne celui qui parcourt ces grands centres de créations végétales, c'est la multitude de plantes sarmenteuses , volubles et grimpantes qu'il aperçoit de tous côtés; c'est le nombre des plantes parasites et aériennes qui cachent partout la mort et la vieillesse sous la fratcheur d'un feuillage étranger et sous les vives couleurs de fleurs parfumées ; c'est la proportion remarquable de végétaux armés , de ces plantes munies d'aiguillons, de poils piquants ou de dangereuses épipes ; c'est tout cet ensemble qui paraît fuir la terre et qui cache le bleu du ciel.

Quelquefois aussi , au milieu de cette puissante végétation, il n'y a plus de place pour de plus humbles végétaux, plus de lumière pour les éclairer, et l'on marche librement sur un sol ombragé oii la lumière difluse peut à peine pénétrer.

Si ces contrastes d'une nature aussi vigoureuse éveillent à la fois la curiosité et l'admiration du voyageur, une émotion plus profonde s'empare de ses sens, quand il cherche à démêler la diversité des formes végétales de ces forêts. Presque toutes les familles s'y montrent

sons la fotmô arborescente , et le botaniste qui pour* rait parcourir la 2611e tropicale africaine > encore si peti connue^ TAmérique équinoiiale , la partie cfaa^âe de la Nouyelle-Holla&de, tes grandes lies de F Asie équatoriale, et les vastes régions des Indes ^ verrait le règne végétal se montrer dans toute sa diversité^ et des plantes ligneuses représenter dans Tune du l'autre de ces contrées^ les formes herbacées auxquelles ses yeux sont habitués.

Il est toutefois un certain nombre de ces types qui dépassent à peine les tropiques et qui dominent telle^ ment les autres formes qu'elles commandent même Tadmiration des personnes qui sont étrangères à Tétude de la nature. Telles sont les Palmiers ^ les Fougères arborescentes, les Pandanées , les grandes Aroïdées, les Broméliacées ^ les Botnbacées , les Bignoniacées ^ les Gaesalpinées et une foule d'autres groupes.

Quelquefois une seule de ces formes codstitue la forêt* Tel , par exemple , se présente un Mauritia qui couvre le delta de TOrénoque et qui remonte jus« qu'aux sources du fleuve.

« Dans le temps des inondations , dit Humboldt , ces bouquets de Mauritia à feuilles en éventail, offrent l'aspect d'une forêt qui sort du sein des eaux. Le navigateur, en traversant de nuit les canaux du delta de rOrénoque, voit avec surprise de grands feux éclairer la cime des Palmiers. Ce sont les habitations des Gua-

raons suspendus au tronc des arbres. Ces peuples teû<» deut des nattes en Fair, les remplissent de terre, et allument sur une couche humide de glaise , le feu nécessaire pour les besoins de leur ménage. Depuis des siècles, ils doivent leur liberté et leur indépen^ dance politique au sol mourant et fangeux qu'ils parcourent dans le temps de sécheresse , et sur lequel eux seuls savent marcher en s&reté , à leur isolement dans le delta de l'Orénoque , à leur séjour sur lei arbres.

» Ce Palmier ne procure pas seulement à ces peuples une habitation sûre pendant les grandes crues de FOré» noqae , mais il leur oflre aussi dans ses fruits écail* leux f dans sa moelle farineuse , dans son suc abondant en matière sacrée , enfin dans les fibres de ses pétioles, des aliment», du vin , et du fil propre à faire des cordes et à tresser des hamacs. Ces habitudes des Indiens du delta de TOrénoque , se retrouvaient jadis dans le golfe de Darien (Uraba) et dans la plupart des terrains inondés entre le Gnarapiche et les bouches de TAmazone. Il est curieux de voir au plus bas degré de la civilisatiqn humaine , Teiistence de toute une peuplade dépendre d'une seule espèce de Palmier, semblable à ces insectes qui ne se nourrissent que d'une seule fleur, d'une même partie d'un végétal. » ( Voyage audô régiom éqmMXtale$, t.SfP. 363.)

Les formes qui nous paraissent le plus extraordi^

naires dans la végétation arborescente deâ pa]^s chauds, appartiennent aux plantes monocotylédones. En eflet, et sans que nous en connaissions la cause, à mesure que nous nous éloignons des tropiques, les espèces de cette grande classe de végétaux augmentent en nombre et diminuent en grandeur.

Mais il existe aussi parmi les dicotylédones des formes particulières aux régions chaudes du globe. Les Cycadées sont disséminées sur la terre ; les unes ori^ ginaires des Indes, des Moluques et de Madagascar, les autres de l'Amérique australe. Ce sont les types de ces nombreuses espèces qui , dans la période des terrains jurassiques, imprimaient au paysage leur sin^ gulière physionomie , comme les Fougères arbores* çentes , et de gigantesques Lycopodiacées nous reportent à ces forêts primitives que les siècles ont ensevelies.

Nous n'avons rien de comparable au monstrueux Baobab de l'Afrique équatoriale, rien qui rappelle même les Bombacées dont il fait partie. Le mode de végétation des Ficus et surtout de ces énormes Figuiers des Pagodes, nous transporte immédiatement dans les régions chaudes de l'Asie. Les Euphorbes charnues et arborescentes nous conduisent dans les îles africaines, tandis que les £nod^ndron , les Terminalia, les Calophyllum , les Cecropia , les Sloanea, véritables géants des forêts vierges, nous ramènent encore sur le continent américain.

Les Myrtacées qui , dans l'Europe australe , sont à peine représentées par un arbrisseau » forment à la Nouvelle-Hollande des forêts étendues.

Là se présentent ces étranges Casuarina qui s'avancent jusque dans l'Asie méridionale» bien différents de nos Ephedra » et de nos Presles herbacées. Les Banksia , les Diandra ^ si nombreux en espèces , sont encore de singulières productions du monde austral y de la Nouvelle-Hollande , où se trouvent, parmi les Eucalyptus, les plus gigantesques végétaux » et oh, leurs feuilles grises et coriaces se présentent verticale^ ment aux rayons du soleil.

Les Aralia disséminés sur diverses parties du globe montrent, aux yeux étonnés des Européens, leurs formes particulières si différentes de celles des autres végétaux.

Les Conifères plus spéciales aux zones tempérées ont pourtant des représentants dans les parties chaudes de la terre. Le Brésil > le Chili , la Nouvelle-Hollande ont leurs espèces particulières, dont les rameaux verticiliés, couverts de feuilles persistantes et régulières, s'élèvent majestueusement vers le ciel, ou s'abaissent doucement vers la terre.

Quelques Conifères aux feuilles dures et rongeàtres, offrent un effet de la végétation de la Nouvelle-Zélande.

Mais nous sortons ici de la zone torride, et si nous avons choisi presque au hasard , au milieu de tant de

formes étrangères, quelques-unes de celles qui frappent le plus nos yeux , c'est pour donner une idée de la variété qui existe dans l'association des végétaux coiih plexeSy et des lois remarquables qui président à la symétrie préméditée des arbres.

FonÊtS DE U zdNE TEMPÉHÉË*

Sous les zones tempérées comme sous les tropiques, les fôréts ne présentent toutes leurs beautés que sur les terres vierges et fertiles dont l'homme n'a pas encore violé la solitude. Là , seulement , les arbres acquièrent leur grandeur et leur majesté ; là, le luxe d'un vigoureux feuillage contraste avec les vieux troncs que led siècles ont vaincus , et sur lesquels la Mousse vient promptement cacher les ruines de la nature. Le Lierre, court en festons sur ces amas confus , et des fleurs brillantes, fuyant Tair vif des campagnes, éclosent sou9 leur ombre protectrice , et associent leur beauté au feuillage qui renaît tous les ans.

Retraites presque inaccessibles, les forêts sont l'asile des animaux de la création , quelquefois même du proscrit que le malheur poursuit. Le dôme feuille des ar«< bres devient le domicile des oiseaux , et le vieux tronc qui résiste à la violence de l'ouragan , permet au zé« phir d'agiter son feuillage et d'incliner ses rameaux.

Nos forêts absorbent l'humidité de la terre, elles

appellent la rosée des naits , elles paisent dans Tatmosphère les éléments de lear existence et rendent au cen« tapie €e qu'elles empruntent au sol qui semble les nourrir.

Quelques forêts établissent un passage insensible entre celles de nos climats et celles des régions les plus riches de la terre. Ce sont celles qui, situées en dehors des tropiques , appartiennent encore à des contrées assez chaudes pour que l'hiver ne s'y fasse pas sentir. Telles sont les forêts des Canaries ^ si bien dé* crrtes par M. Berthelot :

« Dans ces climats où tout concourt à exciter Té-* laboration de la sève , une autre économie régit la marche de la végétation ; des arbres toujours verts ^ une croissance continue , un développement rapide ^ sont les conséquences de cette énergie vitale qui se dé* ploie dans toute sa plénitude. Les variations des sai-* sons étant moins brusques et les intermittences de la végétation presque inappréciables , les arbres passent sans interruption par les différentes phases de la vie , et leurs rameaux se chargent à ja fois de fleurs , de fruits et de nouveaux bourgeons. Les nuages que les vents alizés chassent incessamment devant eux , s V moncellent au-dessus des forêts et les imbibent de vu* peurs. Cette rosée salutaire , en s'infiltrant dans les couches crevassées du sol ^ alimente les sources qui percent de toutes parts ; elle se répand en perles bril-

lantes sur les feuilles ; on la voit filtrer goutte à goutte des rochers couverts de Capillaires. De là cet échange continuel des émanations de la terre et de l'atmosphère, ces eaux limpides qui s'échappent en petits ruisseaux des grottes tapissées de Mousses. Et si , à ces bienfaits de la nature , à cette chaleur du jour tempérée par les brises de TOcéan , se joint encore la sé^ rénité des nuits , la tranquillité dont on jouit sous ces beaux ombrages , et cet air vivifiant qui pénètre les végétaux et qu'on respire avec tant de délices , on pourra alors se faire une idée de la physionomie de cette région. »

« Par leur caractère atlantique , les forêts canariennes n'ont presque plus rien de commun avec celles de nos climats ; elles offrent en général des points de vue très-variés et se groupent de la manière la plus pittoresque sur les pentes des montagnes , garnissant le fond des ravins et les anfraotuosités de leurs berges. On erre longtemps sous ces massifs de verdure et parmi ces tribus d'arbres et de plantes qui se pressent et se confondent. Ces forêts , placées sur les confins de la zone tempérée , ont déjà de grandes analogies avec celles des contrées les plus chaudes des deux hémisphères. Les Lauriers y croissent en masse , comme aux Antilles et dans quelques lies de l'Archipel de l'Asie. Ils abondent partout et forment quatre espèces distinctes, auxquelles viennent s'unir d'autres arbres de

haute futaie et plusieurs beaux arbustes : VArdisia excelsa, le Myrica Faya , VErica arboretp, le Rhamnus glandulosus, le Visnea moccanera^ le Vihurnum rugosutn , le Cerasus Hixa , le Boëhmeria rubra , et VOlea excelsa ; mais les Laurinées dominent toujours et forment le type de cette région. »

c( Le principal caractère de ces forêts canariennes est la présence d'arbres toujours verts et le mélange des espèces appartenant à des genres divers. Dans ce climat de transition , on peut déjà observer le passage de la végétation de la zone tempérée à la zone tropicale. La multiplicité des genres et le péle-méle des espèces étonnent le botaniste qui parcourt pour la première fois cette région verdoyante et rafraîchie, à cette hauteur, par les bruines qui se forment dans son atmosphère; mais, en même temps, la similitude des formes organiques vient lui rappeler encore l'uniformité des forêts européennes. En effet, si Ton en excepte deux ou trois espèces , toutes les autres présentent à peu près la même structure dans le port , comme dans les parties foliacées. Ce sont, en général, des feuilles d'un vert foncé et luisant, lisses, fortes, entières, lancéolées ou fort peu découpées sur leurs bords. Presque tous les arbres portent des fruits à drupe ; leurs fleurs sont peu apparentes , mais quelques-unes répandent une odeur pénétrante qui se rapproche déjà du parfum musqué des forêts du Nouveau-Monde. *>

Aîilears » les forêts semblent se rapprocher davan-> tage des nôtres. Celle d'Agna Garcia offre , selon M. Berthelot, d'admirables foarrés. « Au miiiea de cette atmosphère de rosée qui pénètre les plantes , la sève coule k pleins bords ; l'on dirait que la nature a voulu réunir dans ces lieux tous les éléments de pro« duction et de vie; ce ne sont partout que des tapis de Pdytrics, d'Hypnées^ de Trichomanes, de vieux troncs recouverts de Lierre [Hedera canariensis) , de Dtimllia canariemis , d'Asplenium palmatum. Favorisés par la rapide décomposition des substances végétales et par les principes fécondants qui en émanent , les Bolets , les Agarics, les Clavaires, les Byssus , mêlés aux Lichens et aux Mousses, aux Jungermannes et aux Lycopodes, naissent à Tenvi de cette terre imbibée d'humus. »

Mais rien n'est plus remarquable dans toutes les forêts des Canaries que les arbres groupés dans le fond de la Caldera de Palma.

c< Surpris d*abord du pêle-mêle de la végétation dans ce vaste cratère , nous ne le fûmes pas moins à l'aspect d'un Pistacia atïantica , dont le tronc avait plus de sept pieds de diamètre , et d'un Junipents Cedro , aussi étonnant par les dimensions de sa base que par l'élévation extraordinaire de sa tige. Parmi les Pins qui croissent confondus avec les Lauriers, les Fayas , les Bruyères et les autres arbres , il y en eut

uo surtout qui fit plus particulièrement outre admiration. Il avait pris racine sur le bord du torrent qui traverse la Caldera ; ses branches robustes s'étalaient en larges rameaux et ombrageaient un immense espace ; les plus basses étaient recourbées jusqu'à terre et formaient une voûte de verdure qui eût pu abriter on troupeau. Cet arbre si imposant était pent^tre cootemporain dès dernières révolutions qui ont bouleversé ses alentours. Ce fut au pied de son tronc colossal que nous nous établîmes pobr passer la nuit. De là nous découvrions la plus grande partie de Fenceinte; en face s'élevaient des pics menaçants » des rochers entassés , des montagnes sur d'autres montagnes; des groupes de végétaux » composés d'espèces disparates f garnissaient toutes les berges et couronnaient les masses de basalte dont nous étions entourés , tandis qu'audessus régnait Faridité la plus affreuse. Nous voyions là, pour la première fois, les Dattiers à côté des Pins» et les plantes du littoral mêlées à celles de la haute région. Nous devons en convenir , malgré ce que nous avons déjà dit de ces lieux et de leur aspect sauvage , on n'aura encore qu'une bien faible idée de l'impression qu'ils nous causèrent par leur caractère grandiose. La végétation de la Caldera porte avec elle le cachet d'une nature indépendante et forte de sa liberté ; ses principales beautés consistent dans le gigantesque de ses formes ^ dans la bizarre dissémination de ses pto^

duits y et plus encore ^ dans les contrastes qui résultent de ce désordre de création. » (Berthelot, Géog. bol. des Canaries , t. 3, p. 170 et 145. )

Nous n'avons pas y dans nos contrées tempérées ^ cette multitude de végétaux arborescents qui dominent sous la zone torride et jusque dans les parties chaudes de notre hémi^phère^. Quelques familles seulement pro« duisent les arbres qui constituent nos bois; les Amentacées, les Aceracées , les Rosacées , un petit nombre deRhamnées et de Celastrinées , quelques Tiliacées, Oleacées et Aquifoliacées , des Ericacées et des Coni^ fères y voilà les groupes qui figurent dans les associations ligneuses, et parmi eux les Amentacées et les Conifères sont les seuls qui aient de l'importance dans la composition des futaies.

Il est remarquable que, dans ces forêts européennes, chacune d'elles ne soit formée que d'un petit nombre d'arbres , quelquefois même d'un seul, dont les individus sont multipliés h l'infini. Quelques parties de la zone torride offrent le même phénomène ; il n'a pas échappé à d'Orbigny. Il cite, en Amérique, d'immenses forêts , telles que le Montegrande près de Santa- Cruz, qui sont composées d'un très^petit nombre d'espèces extrêmement répandues. Ce sont des plantes sociales par excellence , couvrant jusqu'à plusieurs centaines de lieues. La variété ne se montre que si le terrain n'est pas uniforme et si les conditions d'existence

sont elles-mêmes variées. Ces forêts contiennent aussi un très-petit nombre d'animaux. <c li faut , dit d'Orbigny , pour qu'une forêt soit animée , qu'on voie s'y succéder fréquemment des plaines , des cours d'eau» ou de fortes inégalités de terrain ( Voyages » t. 2 , p. 584). )>

Cette monotonie , qui est l'exception pour la zêne équatoriale , est le caractère dominant des forêts européennes. Nous avons parcouru des espaces considérables dans les forêts du nord et du centre de la France, et dans la grande forêt des Ardennes sans trouver au* tre chose que des groupes de Trientalis europmCf d'As^ perula odoraia , à'Anemme nemorosa , de Narcissus psAd(hnarci8SU$ , de Scilla nulans , et de quelques autres espèces. Nous avons vu en Danemark de grands bois de hêtres sous lesquels il n'existe que des Luzules et une ou deux espèces de Rubus. M. Lloyd signale, aux environs de Nantes , d'immenses forêts où, après plusieurs lieues de marche, on parvient à trouver quelques pieds de Lysimachia nemorum , Androsœmtm officinale , Asperula odoraia , Convallaria maialis, Veronica montana.

Les arbres eux-mêmes semblent se trier , et nous avons en Europe des forêts de Chênes à feuilles caduques, de Chênes à feuilles persistantes, de Hêtres, de Bouleaux, de Sapins, de Pins , de Mélèzes , et quoique chacune de ces espèces en admette d'autres avec elle.

il arrive souvent qae les arbres tolérés restent sur la lisière, ou garnissent les clairières , et décèlent enfin, par leui" manière d'être , un état de subordination que l'on ne peut contester.

Envisagées sous le rapport du caractère qu'elles donnent au paysage , les forêts des zones tempérées peu-vent se partager en deux dasses , celles qui sont formées d'essences à feuilles caduques et celles qui résul^ tent de l'association des Conifères.

Les premières ont un aspect plus riant et moins monotone que les secondes ; le port de chaque espèce d'arbre est différent i ils impriment, en hiver comme en étét un cachet particulier au paysage. Leur portât leur élégance sont extrêmement variables. La posMon de» bourgeons, leur avortement ou leur développement relatifs , sont les causes de ces aspects si divers que nous offre la cime des arbres, quand ils sont dépouillés de leurs feuilles.

Les forêts d'Âmeutacées que nous opposons en ce moment à celles qui sont composées de Conifères, nous montrent , dans la plupart de leurs espèces , une floraison précoce qui devance l'épanouissement des feuilles et change de bonne heure le caractère des bois et des campagnes. Les Peupliers , les Saules , les Noisetiers^ les Aulnes , fleurissent avant l'apparition des feuillesj; donnant ainsi aui forêts un aspect particulier qui si* gnale l'arrivée du printemps et prélude à l'ouverture

des bourgeons des Chênes et des Hêtres qui fleuris^ sent dès que leurs jeunes feuilles se sont étendues.

Âlors^ pendant quelque temps , la campagne entière se montre d'un vert pur et uniforme ; le feuillage perd la nuance jaune de sa jeunesse ; l'herbe des prairies devance toujours les feuilles des arbres pour se colorer en vert. Le bleu y pénètre plus tôt ; mais comme les feuilles de la plupart des arbres prennent ensuite plus de bleu et que la teinte foncée de leur verdure dépassé celle du gazon, il arrive un point où il y a harmonie et sorte d'unisson entre les teintes vertes. Ce n'est pas répoque de la plus belle parure des campagnes , mais c'est le moment de leur plus grande fraîcheur.

Les forêts d'arbres verts ont un caractère bien différent de celles qui sont formées par des arbres à feuilles caduques.

Tantôt ce sont des Chênes verts, des Lauriers, des Myrthes, des Phillyrea, des Arbntus ou des arbrisseaux à feuilles pointues et persistantes ; tels sont les bois du midi de l'Europe , si toutefois on peut appeler ainsi des réunions si différentes de nos sombres forêts de Sapins.

Tantôt ce sont des Pins qui se réunissent en grand nombre, qui s'associent à des Bruyères, à des Genêts, et couvrent des landes ou de vastes terrains sablonneux.

Enfin, ce sont les Sapins dont trois espèces semblent destinées à trois régions européennes, V Abies Pinsapo

pour la pointe aoutrak du cootinent» VÀbieê Me0l$a pour la nord p at YàImm p^ctimta pour le centre. Ces arbrea foroieut de léritablea et lombrea foréta doat les lisières seules sont garnies d'autres aibres»

Le Sapin eitaiec le Hêtre l'arbre le plus fertilisant, celui qui» par la chute de ses feuilles» produit la plus grande quauttté de terreau noir ou d'bumus. Il s'en faut <pe les Chênes , les Bouleaux et même le BféKie qui se dépouille chaque année de la totalité de ses feuilles » améliorent le terrain autant que les deux es* pècea que nous venons de citer« Cette production de terreau a une très-grande influence sur la végétation némoralot^ aussi trouve-t-on dans les bois de Hêtres et de Sapins des plantes qui ne croissent pas dans les autres forêts.

C'est sur cet humus des forêts que naissent tous les ans» pendant l'automne , ces légions de champignons si curieux par leur nombre et leurs formes variées. La décomposition des feuilles résineuses constitue pour eux un sol perméable dans lequel s'étend leur tityes- Iium'bu réseau souterrain» et au-dessus daquel paraissent tonr-à4our les chapeaux colorés des Agarics, les volumineux Bolets» les gracieuses Pezizes, les Clavaires aux fines découpures, et cette foule de Fungm aux mille couleurs» qui dénotent la facilité avec laquelle la nature se joue des formes qu'elle sait créer et anéantir ko peu d'instants.

D« lai^ tépii de Moasse, formét fiartoot d'%p« num nm tiges eolaeées , s'étendent en gaïons continas sons Tombrage des beis ; lei vieni trônes sont cachés sous de fines Jangermannes oaenvahis par les rhizomes traçants et les feuilles ternées de VOxalis AcèiMelh.

L'humidité qui règne dans ces forêts ténébreuses permet le développement de Lichens multipliés qui se couvrent de fructifications » qui cachent la vieille écorce des Sapins ou pendent de toutes leurs branches sous la forme de barbes grises.

Dans les hautes montagnes, oà les forêts ne peuvent pas atteindre les zAneS supérieures » les sapins abandonnent aux Mélèzes » aux Bouleaui et aux Genévriers^ les derniers gradins de la végétation. Souvent des ceintures de Rhododendrum lés surmontent encore ; et qui n'a pas été frappé d'admiration en par^ courant les Alpes et les Pyrénées, de rencontrer ces larges bandes d'arbrisseaux aux fleurs carminées. Enfin des Saules rampants , comme ceux qui osent s'approcher des glaces polaires ^ terminent , sous les z6nes tempérées^ la végétation arborescente des montagnes.

FORÊTS OS LA PAAtlE BORÉALE M LA 2ÔNË TEMPÉRÉE ET DE *" LA ZONE GLACIALE DE NOTRE HÉMISPHÈRE. •

Les forêts ^ qui recouvrent des parties plus on moins étendues du centre de l'Europe ^ s'étendent encore

dans sa partie septeotrionale, et elles envahiraient la zone glaciale entière, si la rigueur du climat ne s'oppo* sait pas au développement de la végétation arborescente.

Déjà nous avons remarqué qu'un certain nombre de plantes ligneuses restent confinées dans le midi de l'Europe , autour de la Méditerranée , et de ce nombre sont des Pins , des Chênes verts , le Myrthe , l'Arbousier , le Micocouiller , le Ghamœrops , seul palmier européen , et beaucoup d'autres espèces encore.

A mesure que l'on avance vers le nord , quelques végétaux atteignent leurs limites d'extension septentrionale y et les forêts sont privées successivement du Charme, du Peuplier blanc, du Sapin pectine, du Hêtre, des Érables, des Tilleuls et des Frênes , de l'Orme et des Chênes. Au delà vit encore le Mélèze , le Sapin élevé, le Pin sylvestre ; et les dernières plantes ligneuses sont des Bouleaux , des Genévriers , des Saules rampants et l'élégant Sorbier des Oiseleurs.

Ceux de ces arbres qui résistent au climat s'associent comme dans le centre de l'Europe , et composent des forêts d'autant plus étendues , que la civilisation moins développée ne s'oppose pas à leur extension en« vahissante.

Des espèces herbacées , dont le nombre diminue à mesure que l'on avance vers le nord , vivent au milieu de ces arbres et y cherchent un abri.

Tant que la latitude n'a pas arrêté l'expansion géographique des Chênes et des Hêtres^ rien dans l'aspect de ces associations arborescentes ne diffère des bois que nous connaissons. Au delà même de cette limite^ où le Chêne pédoncule, plus robuste que l'autre , vient s'arrêter f il existé encore d'immenses étendues couvertes de bois. Des Sapins d'une hauteur prodigieuse se rapprochent et confondent leurs branches allongées qui viennent toucher la terre ; les Pins s'y mêlent , et tantôt libres et élancés , tantôt gênés et rabougris , tout couverts de nombreux Lichens, ils obstruent la forêt et la rendent impénétrable. Des Lichens du genre Cœ-^ nomcef blanchâtres, allongés ètrameux, forment sur le sol un tapis d'une grande épaisseur^ qui plie et cède mollement sous les pieds du voyageur, quand la pluie vient ramollir son tissu , et qui se brise en pétillant si la sécheresse en a raidi les fibres. De larges coussins de Mousse, de Sphagnum, de Dicranum ou d'JSfypnunif serrés et enchevêtrés, occupent d'autres cantons et cachent de profonds et vastes marécages. Immenses et majestueuses solitudes qui frappent votre âme ; on contemple, avec admiration, dans ces forêts d'arbres verts cette silencieuse fierté , ce deuil éternel des géants de la terre , que le temps seul abat sur le sol et couvre bientôt de Mousses envahissantes , voile funéraire mais brillant de ces grands cadavres de la végétation. La nature y cache encore ses ravages sous

— «to ^

l'adpect de la vie. Elle aime à répéter à de grandes distances et à diverses époques ^ peut<*étre même sur des corps célestes que nous ne connaîtrons jamais, ses grands tableaui de la végétation du monde. Longtemps avant l'apparition de l'homme sur la terre , les Conifères ont eiisté. Déjà quelques arbres de cette belle famille ont peut-être végété sur le bord des forêts houillères. Bientôt après ils se sont montrés plus grandioses , plus développés , et chaque période géologique a eu ses Co« nifères pour Torner et l'enrichir* Aujourd'hui^ plus en-* core peut-être qu'à toute autre époque^ ces arbres sont multipliés sur la terre.

Si le voyageur» admis par exception dans les tastes solitudes du Nord, y rencontre un cours d'eau traçant sa marche sinueuse t il y verra que ce n'est pas seules ment sous les tropiques que les rivières s'écoulent sous des berceaux de verdure. La rivière Muonio , en La* ponie f coule sur plusieurs points dans un canal étroit» où l'on voit les Saules et les arbustes » dont les deux rives sont couvertes, se courber, s'attirer par une sorte de sympathie , et former de leurs branches enlacées un berceau que la main de l'art semble avoir arrondi » et dont la fraîche obscurité arrête les rayons du soleil d'été.

Que Ton ne croie pas du reste que , pendant la sai« son d'été , les profondes forêts de la Finlande et de la Lapouie soient privées d'animation et de beautés. Il

suffît, pour avoir une idéa de ces lointaines soiitndes, d'écouter un instant les impressions d'Acerbi qui pou« vait comparer les riants paysages de lltalie sa patrie atec la contrée sauvage qu^ii parcourait. « Bien souvent » ditnl y dans le cours de mon voyage ^ j*ai fait mention du chant des oiseaux dont retentissent les forêts de la Laponie. Combien de fois n'ai-je pas été surpris d'entendre, dans leur épaisseur, gazouiller^d^une manière charmante ces oiseaux que je croyais muets, c'est-ànlire , absolument privés par la nature de tout organe vocal I Le bec fin, Motadlla DroehiluSf Lin«i qui vient en Italie vers Tautomne ^ qu'on appelle en Lpmbardie le Tui, à cause que son cri court et saccadé a quelque ressemblance avec ce son » est l'oiseau que l'on peut avec raison appeler le Bossignol du nord. Il se perche sur les plus hautes branches du Bouleau, et fait retentir les campagnes d'alentour des accents les plus mélodieux , les plus forts et les plus harmonieux* On en peut dire autant du Bruant ( Emberixa gêni^ clo$)f qui a une voix forte et claire, et qui anime, par ses accents cadencés , les sombres réduits que forment les Ormes et les Saules qui ornent les bords des rttis« seaux et des rivières. »

« Mais il est un autre oiseau qui mérite beaucoup plus notre admiration et qui surpasse tous les autres par la beauté de son plumage et par la douceur de sa voix ; c'est le Motaeilla nuecitu. Il se tient toujours

parmi les buissons dans les endroits marécageux, et aime particulièrement à se percher sur lès Bouleaux ; mais il vole généralement bas ; fait son nid dans là mousse, et dépose entre SetTœùfsdecouleurverdâtre, assez semblable à celle de la Mousse dont ils sont entourés. Les Lapons appellent cet oiseau Saddan Kid' linen , ce qui signifie cent langues , expression par laquelle ils désignent la variété de son chant ; elle est telle qu'à Tentendre^ on la croirait une imitation de la Yoix de presque tous les autres oiseaux ; c'est le Rossignol du nord , qui chante même en mourant , comme dit Pline en parlant du Rossignol ordinaire. Il joint à la beauté de son chant celle de son plumage , qui est d'un bleu céleste , bordé vers la poitrine d'une ligne noire, et, après celle-ci, d'une autre de couleur dé rouille : il semble que la nature , charmée de l'excellence de son chant , ait voulu encore embellir l'extérieur de l'organe qui le produit, pour donner à son ouvrage toute la perfection qu'il pouvait avoir. Il n'est point d'oiseau plus digne, par son ramage et sa beauté, d'orner le boudoir de quelque petite maîtresse, qui, lassée des prestiges de la musique, pourrait encore, au milieu des grandes villes , être charmée de prêter une oreille attentive à la simple harmonie de la nature. Le luxe n'a point encore déterminé l'homme à faire la guerre à ce charmant chantre dès forêts , ni à lui tendre des filets qui lui vaudraient l'esclavage ; aussi est-

il resté incounu au fond de ses déserts. Poisse-t-il y rester longtemps loin du commerce des humains et se soustraire à toutes leurs recherches dans ses inaccessibles retraites. Cet oiseau est bien supérieur au Rossignol et infiniment plus propre à récréer les loisirs de rhomme en devenant son compagnon et son hôte. La voix du Rossignol est trop aiguë et trop forte, et , sous ce rapport y elle est beaucoup plus flatteuse à une certaine distance que de près. D'aiUeurs, cet oiseau a l'extérieur peu agréable ; mais le gorge bleue a un brillant plumage, et, par cette robe charmante, il attire les yeux en même temps qu'il enchante l'oreille par la variété de ses notes développées avec beaucoup d'art, changées et modifiées d'une manière qui lui est entièrement particulière. » (âcerbi. Voyages en Laponie, t. 3, p. 138.)

Ajoutez au chant des oiseaux le bruit des ruisseaux roulant leurs eaux pures sur des lits c^Mllouteux , le bruissement du vent dont l'haleine résonne à travers les antres obscurs de profondes forêts , et demandezvous si la nature , dans ces créations , s'occupait des jouissances de l'homme dont l'orgueil est toujours porté à croire que tout , dans le monde , a été créé pour ses besoins ou ses plaisirs !

Au delà de ces forêts d'arbres verts qui vivent protégées par la résine dont toutes leurs parties sont imprégnées , on trouvé encore des landes sans fin parse--

— «14 — mées de Genévriers ; mais Farbre qni donne à ces tristee contrées un reste de vie » est le Boaleaa qui» pendant l'hiver, rivalise de blancheur, par son écorce, avec le givre attaché i ses rameaux, et qui, pendant l'été deg régions polaires, montre le vert tendre de ses feuilles au*-dessus des nappes de neige étendues sur le sol. Cet arbre résiste avec constance aux vicissitudes des dîmats ; il s'élève , se courbe , s'incline , il rampe sur la terre , s'abrite sous les pierres ; il s'attache à la vie et ne veut pas périr. Ses rameaux , pendants et mobites^ balancent leur feuillage sous l'impulsion du vent da nord , et ses graines , qui ne mûrissent pas toujours , descendent avec les neiges de l'automne ou restent fixées sur les branches jusqu'au dégel que ramène le printemps* Tantôt il se mêle au Pin sylvestre, qui ar-» rive aux dernières limites de son aire d'extension, tan-* tôt il vit seul' et compose de gracieux bosquets.

Les buissons fleuris du Rhododmdrum qui décorent les montagnes d'une partie de la Laponie , se sont ar« rétés depuis longtemps , mais un arbre élégant vit en« core dans ces solitudes glacées* Le Sorbier des Oiseleurs se montre dispersé , conservant longtemps ses feuilles chaudement enveloppées sous les tuniques de son boQr<* geon. Il ouvre au commencement de l'été ses grappes de corolles blanches ou rosées. Les insectes qui viennent aussi d'éclore arrivent en foule sur ces corymbes, et ne cessent de bourdonner sur les chatons dorés et

— «15 — odorants du Saule laineux. Les campagnes glacées du Nord sont alors dans toute leur splendeur. Le soleil, constaunnent sur Tborizon , active révolution de tous les germes et de tous les bourgeons; non-seulement le Salim Umala, le plus beau de tous les Saules » montre ses innombrables chatons dressés sur le sommet de ses rameaux, mais il ouvre déjà les bourgeons d^où sortent ses feuilles argentées qui contrastent ^ par leur éclat soyeux , avec le jaune pur de ses étaminea. Quelques satyres aux ailes demi*transparentes viennent aussi vol^ tiger sur ces parterres momentanés^

Le nord de l'Europe, au delà du cercle polaire, est la patrie des Saules ; ceux-ci rampants et presque bei^ bacés p constituent des pelouses ou des buissons , se mêlent au Bouleau nain qui remplace les Bouleaux blanc et pubescent, au Genévrier nain représentant polaire et alpin du Genévrier commun et à quelques Vacciniées, et la plupart de ces arbrissaux rampants on rabougris atteignent le Cap nord.

« L'Islande, jetée comme un point de repos entre les deux extrémités nord de deux grands continents , est presque dépourvue de végétation arborescente. Le Gé* nevrier nain est le seul Conifère que Ton y rencontre ; il n'y atteint en rampant que 50 à 60 centimètres de longueur ; cet arbuste ne croit guère qu'au milieu des accidents de terrain ou des aspérités qu'offrent les cou-> Mes de kve« » (Ro^eiu:» Votfage m Islande^ p. 338.)

Les Bouleaux y végètent comme en Laponie, mais avec moins de vîgaenr ; le Sorbier est Tarbre le plas élevé qu'on y remarque, mais il cesse avant d'atteindre la pointe septentrionale de Ttle.

Les Saules sont de tous les végétaux arborescents ceux qui s'étendent le plus. Diiïérentes espèces vivent en Islande : Le SaJix caprea croit simultanément avec le Bouleau , soit sur les montagnes , soit dans les vallées et sur les bords des rivières , mais il s'élève si peu que les petites forêts qu'il forme ressemblent à des champs de Luzerne. D'autres Saules , pour ainsi dire indéterminables , situés dans des lieux voisins des neiges perpétuelles , sans apparence de feuilles , rampants et noirâtres comme la roche qu'ils recouvrent, seraient pris plutôt pour des paquets de radicelles que pour de véritables arbustes.

<c En général, dit M. Robert, sauf quelques rares exceptions, les plantes herbacées aussi bien que les arbustes , n'acquièrent en Islande que de très-petites dimensions; cependant dans le fond des cratères éteints, sur leurs parois internes, au milieu des coulées de lave et notamment dans les fentes et les excavations qui s'y sont formées , plusieurs plantes prennent , dans ces espèces de serres chaudes , relativement à la condition atmosphérique et générale de Tile , un développement comparable à celui que des plantes semblables sont susceptibles d'acquérir dans nos campagnes. Ce sont

principatemetit des Fougères et le beau Géranium des prés qui profitent de ces circonstances. » ( Robert , Voyage en Islande ^ p. 350.)

Enfin , au delà même du cap Nord et de l'Islande , sur rtle inhospitalière du Spitzberg^ des arbustes rampants , tels que le Saule polaire , VEmpeirum nigrum, cette bruyère de glaces^ vivent engourdis sous des neiges persistantes, sans pouvoir développer tous les ans leurs bourgeons et leurs fleurs, et n'amènent qu'à de longs et rares intervalles leurs fruits à une complète maturité.

Le liord de l'Asie, Textrémité boréale de l'Amérique, rtle Melville, offrent un tapis végétal en tout semblable à celui qui couvre les régions septentrionales de l'Europe. Si les espèces de leurs flores sont quelquefois différentes , leurs associations, leur port , leurs caractères saillants sont absolument les mêmes. Toute la végétation est dominée par lie climat ; elle se plie à ses caprices, s'accoutume à sa rigueur, et cherche à cacher la nudité de la terre sans oser s'élancer dans une atmosphère ennemie*

Nous l'avons dit déjà, les mêmes tableaux se reproduisent à de grandes distances. Que Ton traverse les deux zones tempérées et la ceinture brillante des régions tropicales pour arriver dans la partie sud de rhémisphère austral, on sera frappé de la resseniblance de ces lieux désolés. C'est à peine si quelques Mes se

montrent au-dessus de l'Océan^ et à latitude égale, les espèces arborescentes y sont infiniment plus rares que dans Thémisphère septentrional.

Les Malouines situées seulement par 52^ de latitude sud n'ont que six espèces ligneuses » et encore ce sont des plantes qui s'élèvent peu et rampent sur la terre comme les Saules du Spitzberg. C'est à peine si ces espèces ligneuses se distinguent de quelques Graminées qui forment partout un tapis court et serré, sur lequel les ouragans qui soufflent avec continuité sont sans prise et sans action.

Ainsi cessent les arbres à latitude inégale vers les pôles du globe. La végétation arborescente s'efTace et disparaît peu k peu. Il n'y existe plus de véritables forêts f pas même de bocages ni de buissons , et la terre n'y est plus embellie par ces arbres magnifiques de la zone torride, ni par les berceaux ondoyants de nos zôues tempérées.

Les forêts , sous toutes les zones de la terre , ont donc une influence considérable sur les beautés du paysage. Il faut avoir habité les bois , y avoir passé une partie de sa vie et les avoir comteniplés pendant de longues journées pour se faire une idée de tous les êtres vivants que protège et qu'abrite une forêt.

Ce rôle protecteur a la plus grande importance.. C'est dans les grandes forêts qu'habitent les quadrupèdes herbivores et les carnassiers qui en font leur

proie ; c'est là que les reptiles se traînent en fuyant la lumière du jour ; les tribus des singes » de nombreux rongeurs , des Felis aux griffes acérées vivent sur les arbres, se suspendent aux lianes ou s'en servent comme de cordages pour atteindre les cimes les plus élevées. .

C'est là que les oiseaux colorés étalent toutes leurs richesses, et ce sont encore les voûtes ténébreuses des bois qui retentissent sous les notes harmonieuses des chantres ailés de ces palais de verdure. Tous y choisissent leur retraite, tous y assistent au banquet de la vie, et tous y placent le berceau de leurs amours.

Combien d'autres espèces vivent à l'abri des forêts ! combien de larves en rongent les troncs et les racines ; quelle ihultitude de chenilles trouvent dans leur feuillage un aliment perpétuel , et se placent sous l'abri protecteur de leurs branches étagées. Les papillons aux vives couleurs, fleurs aériennes des beaux jours, voltigent aussi sous leur ombrage ou dans leurs clairières, et la nuit s'illumine des insectes phosphorescents qui courent à leurs plaisirs et à leurs jeux. II n'est pas un arbre qui ne soit habité par des centaines d'individus, et le bourdonnement de ces petits êtres, la mâchoire cornée qui déchire le feuillage , le chant des oiseaux , le passage du zéphir et de la brise • tous ces bruits se réunissent et forment d'harmonieux soupirs qui commandent à l'homme le silence et l'admi-

ration. Ce n'est pas seulement pour les animaux que les forêts sont une retraite assurée ; elles deviennent Tasile de nombreux végétaux qui , retirés sous leurs arceaux verdoyants ^ bravent la chaleur qui détruirait leurs tissus délicats. Les Mousses s'y déroulent en tapis immenses plus verts encore que les feuilles qui les protègent , et quand les rayons mourants du soleil d'automne glissent obliquement sur ces gazons veloutés , des myriades de Champignons éclosent et vivent quelques jours dans ces délicieuses retraites.

Là, des gennes sans nombre sont engourdis. Des semences ensevelies y attendent des siècles le jour et la lumière ; des racines s'endorment d'un sommeil hivernal sous les feuilles tombées qui cachent la terre. Quand l'eau du ciel descend sous la forme de pluies fécondantes , les feuilles vivantes la reçoivent au sommet des arbres ; elles la distribuent sur leurs troncs et abreuvent leurs parasites ; les feuilles mortes et le terreau s'en imbibent et la retiennent, et toutes les conditions de puissance et de vie végétale sont réunies par ces vastes associations de végétaux ligneux,

Cette protection que les forêts exercent sur tout ce qui les avoisine , a lieu également pour les individu^ qui les composent; les arbres réunis résistent à la tempête et aux frimas ; isolés, ils tombent souvent souç la violence de l'ouragan ou perdent leurs branche^ sous le poids des neiges.

Dans ma jeunesse, les arbres des forêts furent mes premiers amis ; j'aimais à m'enfoncer dans ces solitudes ignorées , et la vaste forêt des Ârdennes , que j'habitais alors, fut témoin de mon enthousiasme et de mon admiration pour les beautés de la nature^

Un jour de printemps» après une de ces pluies douces qui semblent parfumer la terre et l'inonder d'espérance, j'atteignais aux environs de Saint-Hubert, une de ces vieilles futaies ou l'honoime n'avait pas encore porté la hache. Le soleil n'avait pas paru, mais la Fauvette , de retour dans sa patrie , habitait encore les bois avant de les quitfer pour ses buissons fleuris. Elle seule troublait le silence, et le voile vaporeux du matin enveloppait les fleurs humectées par la pluie. Je croyais pourtant entendre le léger murmure d'un ruisseau ; ses eaux pures coulaient près de moi sur des mousses demi-transparentes^ bordées de ces délicates Jungermannes qui recherchent l'ombre et l'obscurité mystérieuse de» bois. Près de là une touffe de Gardamine redressait ses fleurs encore humides , et montrait toute la fraîcheur de ses corolles lilacées. La Fauvette se tut un instant, mais une suave harmonie se fit entendre à travers le feuillage ; des sons d'une admirable pureté étaient portés par la brise du matin, et les plus doux accords vinrent bientôt suspendre toutes mes pensées. Mon âme recevait directement les sons et je croyais avoir quitté la terre. Mystérieuse

mfluence des sensations , douce impression , fugitive comme l'écho qui la répète , il semble que le zéphir en recueille les accords et les transporte doucement sur ses ailes de gaze. Je révais sous cette délicieuse influence de l'harmonie. Ce n'était point vers un passé qui pour moi n'existait pas encore, qi^e mes pensées cherchaient à se reporter; c'étaient des rêves d'avenir et de vagues espérances qui berçaient déjà ma jeune imagination. Simple ouvrier de la forêt, que deviendrai-je , et pourrai-je pendant toute mon existence jouir de la vie des champs et de cette liberté que je comparais au vol capricieux du Papillon Sylvain. Je ne cherchais pas les splendeurs de l'opulence, je ne dé^ sirais que le calme du cœur et la paix de l'intelligence. Aujourd'hui, vers le déclin de la vie, je me rappelle avec joie cette matinée et ces doux accents ; je respecte ces vieux arbres que j'aimais à voir verdir, etsur lesquels le givre des hivers préludait au réveil de l'année. C'est encore sous l'abri protecteur d'une voûte verdoyante que j'invoque aujourd'hui ces lointains souvenirs, et que je retrouve après les agitations et les peines de la vie , le calme enchanteur de mes premiers printemps. Mais revenons à la forêt des Ardennes et aux notes mélodieuses que je crois entendre encore.

Je restai longtemps immobile et attentif, et ce fut bien loin sur le bord d'une clairière que je trouvai un jeune pâtre qui tirait d'une espèce de hautbois des sons

qui me charmaient et qai rappelaient les accents plaintifs de la harpe éolienne.

Que sonl devenus ces Chênes séculaires et ces profondes solitudes ? L'homme a détruit sans doute ces sanctuaires du recueillement , ces voûtes de feuillage sous lesquelles peut-être les bardes avaient chanté la gloire du Créateur, hymnes auxquelles le feuillage répondait par son bruissement, l'écho par ses paroles, le ruisseau par son murmure.

Aujourd'hui, quand les bourgeons des hêtres montrent le vert si pur de leur jeune feuillage, près des bractées roses qui les accompagnent , le Rossignol m'appelle à l'ermitage de la forêt. Je monte lentement la pente de la colline et je viens habiter quelques temps le séjour enchanteur que mes vieux arbres protègent de leur ombrage. Un simple ruisseau coule sur la lisière du bois. Il me semble, quand je l'ai traversé pour pénétrer sous la feuillée , qu'il établit entre le monde et moi une infranchissable barrière. Là, m'attend la première Violette et la première fleur de l'Ancolie. Là , s*étendent ces tapis de l'Anémone des bois, et ces légers gazons d'Oxalis. Je laisse sur l'autre bord du ruisseau les soucis et les ressentiments. Les peines du cœur sont adoucies, dès que je l'ai franchi. Le murmure de l'eau, le bruissement du feuillage, la mé- - lodie des oiseaux sont les wseuls bruits de la terre qui

arrivent dans ma solitude; les tourments de Tambitiou, le venin de l'envie, les désirs de vengeance y sont inconnus» et les souffrances des malheureui: y sont seules accueillies,

DlX-SEPTiÈME TABLEAU.

E.»» boeage» et !• chant des eleeaaK.

On craint de s'égarer en pénétrant dans la forêt , on entre toujours gaimeot dans un bocage. Ce mot nous ramène au printemps avec ses feuilles , ses oiseaux et ses jolis buissons fleuris qui se mêlent aux arbres réunis en bosquets. Le bocage nous rappelle h jeunesse et ses innocents plaisirs. Là , s'abriteût les premières fleurs qui éclosent sous les feuilles naissantes des arbres. Les chantres de la feùillée y établissent leur demeure et y cachent leurs amours. Les sentiers du bocage sont alternativement fleuris ou ombragés. Si un ruisseau d'eau pure s'y promène lentement sous les Saules» près des Viorroes et des Rosiers sauvages, si des Mousses légères en tapissent les bord)»

et laissent échapper de leurs gazons le Muguet aux grelots parfumés et la Pyrole couleur de chair , vous n'avez plus rien à envier dans un bocage. Mais si vous n'enviez plus rien , les saisons dans leur cours vont changer les scènes ravissantes que vous avez sous les yeux, et produire sur vous des impressions nouvelles.. Depuis le premier rayon de soleil qui ouvrira le berbeau des feuilles jusqu'à celui qui fondra le givre nacré de l'hiver, le bocage sera le but de vos promenades , l'asile du repos , le séjour de votre affection.

Dans ces temples de feuillage , l'âme placée entre le ciel et la terre , peut se livrer aux plus douces împressions et s'inspirer des plus belles harmonies de la création.

Déjà la Pulmonaire ouvre sa corolle purpurine qui bleuit au bout de quelques jours , tandis que ses larges feuilles tachées n'ont pas encore paru. A côté des godets orangés des Narcisses , naissent les épis penchés de cette Jacinthe parfumée que les arbres abritent encore contre les derniers froids.

Puis vient la fleur des bocages, l'ornement prin ta nier de la lisière des bois. La Violette se cache dans les buissons et dans l'herbe de la prairie , d'où son parfum s'exhale comme un sourire de bonheur et d'espoir. Quelles douces pensées réveillent dans votre cœur les émanations de la Violette! Souvenirs de jeunesse et d'illusions; fleur d'innocence, elle confond le prin-

temps de l'année et celui de la vie. Elle devient le premier hommage de l'amour à la beauté , et si , dès l'arrivée des hirondelles, deux mains se sont approchées par hasard pour cueillir ses fleurs , le hasard ne manquera pas de réunir deux cœurs quand le soleil d'automne aura mûri les noisettes du bocage.

J'ai vu les Violettes s'épanouir sur les coteaux boisés des Ardennes ^ dans les lieux les plus sauvages où, seul y je dirigeais mes pas. Les premiers feux du soleil éclairaient la cime des vieux arbres dont les feuilles étaient encore ensevelies dans les bourgeons. Le torrent roulait ses eaux pures sur les rochers amoncelés sur son passage. Nul être vivant n'habitait encore les buissons où la fleur venait d'éclore. Chaque jour je m'échappais un instant pour jouir seul du charme de la nature ; mais je respectais ces dons de la Providence. La pauvre fleur avait en moi un protecteur, et, plus d'une fois, j'étendis sur les buissons les feuilles de la fougère flétrie pour l'abriter des derniers frimas. J'invoquais alors la charmante idylle que M™® Beaufort d'Hautpaul a écrite sur la Violette,.

fille du printemps I douce et touchante image

D'un cœur modeste et vertueux, Du sein de ces gazons tu remplis ce bocage

De tes parfums délicieux.

Que j'aime à te chercher sous Tépaisse verdure Où tu crois fuir mes regards et le jour !

Au pied d'un chêne vert qu'arrose uue onde pure,

L'air embaunié m'annonce ton séjour.

Mais ne redoute pas cette main généreuse :

Sans te cueillir j'admire ta fraîcheur; Je ne voudrais pas être heureuse Aux dépens même d'une fleur.

Qui donc ne saluerait pas la fraîche saison qui est la jeunesse et l'espérance de raunée. Les tribus argentées des eaux l'attendent et s'agitent sur leurs nageoires mobiles ; les peuples brillants des airs s'animent sur leurs ailes bourdonnantes ; tous saluent les fleurs et leur gracieux cortège.

Mais ce qui caractérise surtout le printemps des bocages, c'est le chant des oiseaux , quand, éloignés par lé froid des hivers , ils reviennent en foule et reprennent possession de leurs bosquets; Bientôt ils abandonnent leur plumage terni par la tempête , et se couvrent d'une livrée aux couleurs éclatantes. La mélodie commence dans les bocages ; elle exprime tour à tour et l'amour et la crainte , le plaisir ou la peine. Ecoutez leurs accents; n'ont-ils pas un langage pour célébrer la fêle de la nature; n'ont-ils pas pour se comprendre , cet alphabet harmonieux dont les notes , distinctes ou soudées par de douces modulations , se précipitent , se modèrent ou se traînent selon l'expression que l'oiseau veut leur donner ; langage animé et sonore , chantant souvent les délices

de leur existeoce.y leurs désirs et leurs espérances.

Dès que le Rossignol arrive dans nos bosquets » il chante le bonheur , il chante sur les tons tes plus harmonieux la jeunesse de Tannée ; il chante la nuit et ses brillantes étoiles , et salue l'aurore de ses notes les plus fraîches et les plus pures. Le jour» sa voix devient plus forte et plus puissante; puis ses notes vibrantes s'adoucissent tout à coup ; ses accents capricieux vibrent sous le feuillage ou s'éteignent mollement dans le buisson qui est pour lui le temple de Thybénée. Il se tait un instant; mais la voix d'un autre Rossignol se fait entendre, et la lutte d'harmonie recommence au milieu des fleurs ayant pour témoins la Rose ou l'Aubépine, la rosée qui tombe pendant le crépuscule, les parfums du Chèvrefeuille et le ciel empourpré du matin.

Si c'est l'amour qui inspire le chant du Rossignol et de la Fauvette, ce sont les feuilles naissantes qui leur inspirent l'amour. Retrouvent-ils ces accents , quand , au delà des mers, ils arrivent sur les rivages de l'Egypte et de la Syrie ? Ont-ils pour ces climats les mêmes chants d'amour? N'est-ce pas pour eux un véritable exil ? On ne chante plus loin de sa patrie.

Mais dans ce concert des bocages , il semble que chaque arbre , que chaque buisson rend un son dirférent. Le Merle sifile en volant et traverse la clairière ; la Linotte ramage sous l'Aubépine fleurie, le Pinson lui répond sous le feuillage d'un Ormeau; chacun paye

un tribut à rharmonie^ et leurs compagnes silencieuses écoutent, sans les répéter, tous leurs refrains d'amour. Ils voltigent, ils chantent encore, se détournent et reviennent toujours ; puis le couple heureux s'envole au milieu des bois , dans les fourrés impénétrables pour nous, ou se perd dans les nues.

Quelques jours encore, et d'élégantes nacelles que le vent bercera de ses vagues parfumées , vous seront cachées par les rameaux feuilles des arbres et abriteront If jeune famille des mélodieux habitants du bocage. Bientôt ils prendront leur essor. Qui donc, si ce n'est Dieu lui-même , inspire au jeune oiseau le désir de traverser les airs. Mollement étendu sur la couche où il a pris naissance, il cherche à s'en éloigner; il hésite, il tremble, et pourtant il brûle d'essayer ses ailes, dont l'usage lui est inconnu. Poussé par l'exemple , il hésite encore : mais il s'est trop avancé sur le bord du berceau où il dormait avec sécurité ; il tombe , il ouvre ses ailes , l'air le soutient et le balance : il se repose sur la branche voisine , il monte , puis il redescend ; et , confiant dans l'élément vaporeux où il doit passer sa vie, il dit à ses parents un éternel adieu.

Aimez donc les oiseaux ; ce sont les hôtes de vos jardins et de vos bosquets ; ce sont eux qui vous disent dans leur mélodieux langage 'l'instant où l'aube matinale triomphe des ombres de la nuit. Laissez-feur la douce liberté qu'ils trouvent sous votre protection.

Ils vous confient le berceau de leurs enfants, et la plus douce prison ne peut leur rendre les bocages qui furent témoins de leurs jeux et de leurs plaisirs.

Le chant des oiseaux est la douce harmonie qui doit appeler le botaniste dans les jardins du Créateur; c'est le signal du départ, le chant de la prière et Te&poir du jour.

Que les oiseaux du bocage , que les jolis Papillons qui viennent en courtiser les fleurs , ne nous laissent pas oublier les plantes rivales qui aspirent à symboliser les plus beaux jours de l'année. Le Muguet , parfum des chaumières, étale ses corolles demi-transparentes à l'ombre des Noisetiers. Le Pommier sauvage vient prendre rang dans ces gracieuses rivalités ; il se présente de bonne heure avec ses boutons carminés, avec ses fleurs qui s'entr'ouvrent et qui toutes semblent exhaler un sourire de douceur et de reconnaissance pour le rayon de lumière qui les appelle à la vie. Bientôt chacune de ses branches est une guirlande mêlée de feuilles et de fleurs où restent encore déjeunes boutons du rose le plus tendre. Ces guirlandes se croisent ou se superposent et se balancent avec les insectes qui habitent ces féeriques palais. Il semble, à l'aspect de cet arbre accueillant le printemps , que l'hiver s'est enfui pour toujours , qu'il ne reviendra plus. L'Aubépine lui associe ses blanches couronnes, les Roses vont bientôt succéder à ces parures vernales des haies et des bosquets ; mais rien n'est éternel y le Rossignol quit-

tera dos bocages , la Rose se flétrira , et quand Thiver approchera de nouveau de notre vallée , le Pommier, couvert de ses fruits , reprenant à l'automne la fraîcheur du printemps , restera longtemps encore l'ornement des campagnes et des bosquets.

J'ai nommé l'Aubépine eu parlant du Pommier.

Il doit exister sans doute dans les autres planètes embellies des dons du Créateur , quelque fleur privilégiée, symbole de jeunesse et de fraîcheur» de parfums et d'amour. Nous avons eu l'Aubépine en partage ; elle se montre à nous dans toute sa magnificence : le mois de mai lui appartient , comme juin est le mois des Roses. L'Aubépine ne nous offre ses fleurs écloses qu'à l'époque où son feuillage, aussi frais que ses fleurs, peut rehausser par sa verdure l'éclatante blancheur de sa corolle. Elle attend pour fleurir l'arrivée de la Fauvette qui doit habiter ses buissons et payer en douce mélodie l'hospitalitéque lui donnent ses rameaux. L'Aubépine vieillit lentement ; ses branches se superposent en étages, et les plus basses s'étendent sur le gazon, où les fleurs dorées des Renoncules et les corolles azurées des Myosotis viennent se mêler à ses boutons et s'épanouir avec euï.

Un soir, après une journée de courses et de fati^ gués dans les montagnes de l'Auvergne , je rentrais au village où j'avais momentanément fixé ma demeure ; déjà la nuit descendait sur la terre , quand je vis un

globe de feu paraître derrière une colline et monter

majestueusement dans les deux. Je croyais d'abord

voir l'incendie ranimer un de nos vieux volcans ; mais

bientôt la lune perdit sa couleur de feu, et sa lumière

argentée resplendit sur le ciel le plus pur. Des ondes

de l'air, chargées de parfums , arrivaient de temps en

temps jusqu'à moi, et, après quelques instants, j'en-^

trais dans une petite plaine couverte de Genêts fleuris,

parsemée de buissons d'Aubépine. Je ne pourrais dire

le charme qui s'était emparé de mon âme en me trou-^

vant au milieu de ces fleurs dont le soleil avait déve^

loppé les suaves émanations, mais dont la vive lumière

était alors remplacée par le paisible éclat que la lune

reflète sur les campagnes. Je m'assis , entouré de ces

végétaux innombrables , et je distinguais encore quel*

ques groupes de Saxifrages et de Silène dont les fleurs

penchées semblaient dormir. Elles veillaient cependant

et recevaient, à chaque instant, la visite de charmantes

Noctuelles qui empruntaient les ailes du zéphir pour

venir s'abreuver de leur nectar.

Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je voyais toujours l'Aubépine. Près de moi, c'étaient des guirlandes , plus loin des buissons brillants de lumière , plus loin encore je croyais voir des arbres couverts de neige, chargés de givre, puis les formes étaient indécises , et semblables à de petits nuages blancs, les der« fiiers buissons paraissaient flotter sur le ciel.

Je me transportais par la pensée dans ces mondes lointains qui se montraient au ciel par ordre de grandeur ou d'éclat. Mon imagination y cherchait les coteaux couverts de la fleur qui m'inspirait. Des campagnes enchantées me laissaient les plus douces illusions; des Aubépines roses et d'autres bleues entremêlaient leurs corolles , des pétales éclatants s'ouvraient et se fermaient au moindre souffle aérien. Des nuages de poussière d'or s'échappaient de ces féeriques buissons , et des êtres légers et presque immatériels » soutenus par des ailes de gaze , se balançaient mollement au-dessus de ôes nouveaux Eden.

J'allais quitter ces délicieux jardins et poursuivre loin de la terre ces charmantes créations sur des mondes inconnus , quand la cloche du village 6t entendre son tintement du soir, et rappela mon esprit à la réalité.

Qu'ils sont rares dans la vie ces jours de bonheur et de gracieux souvenir! Que l'on me permette d'associer à ridée du bocage un dernier tableau toujours présent à mon esprit, c'est celui de la vallée des Roses.

Il existe au centre de la France un groupe de mou*tagnes dont les sommets blanchissent avant l'hiver , mais où le printemps pénètre dans les vallées avec le plus charmant cortège de fleurs et de verdure. Les^plus riches tapis, les pelouses le plus splendidement émaillées y cachent les traces du feu dont elles furent dé*

vorées, et, sur les rochers que les cratères ont vomij, l'eau pure s'écoule en murmurant ou s'élance en gerbe» écumantes. Les pics volcaniques du Cantal paraissent aa-dessus des forêts , et la plupart ont accepté le manteau de verdure qui cache les traces de l'incendie.

C'est là qu'un jour j'ai rencontré la vallée des Roses. C'était à la fin de juin , le printemps des montagnes. J'avais couché au village de Dienne ; mais impatient de m'élancer dans les champs , je m'étais levé avant le jour , et , indécis sur le sentier que je devais choisir, j'étais déjà loin du village , quand les premières clartés du matin s'annoncèrent à l'orient. La lumière frappait le sommet des montagnes , et les vallées étaient encore dans l'ombre. Ce moment solennel du réveil de la nature s'annonce au ciel par les nuances les plus pures. Des nuages légers , pénétrés des couleurs de l'aurore , s'agitent comme poussés par d'invisibles zéphirs , puis ils disparaissent et laissent au ciel sa pureté et sa splendeur. L'étoile du matin, la planète Vénus qui peut-être aui^si a ses vallées de Roses , semblait vouloir lutter avec l'éclat du jour, mais les derniers Qambeaui de la nuit s'éteignirent , et je restai seul en présence des premiers feux du ciel.

Je dominais une longue et admirable vallée, et j'entendais distinctement la rivière rapide dont les eaux presque noires serpentaient au miliea du gazon. Les bords en étaient indiqués par des Saules en touffes ar-

roudies [Salixpentandra)^ qui simulaient des Orangers et dont les feuilles parfumées encensaient Taurore des senteurs du printemps. Les profondeurs de la vallée s'illuminèrent à leur tour , et quand la lumière atteignit la retraite où j'attendais le jour, je me vis entouré des plus magnifiques buissons de Roses. Ce n'étaient pas ces Roses d'origine inconnue dont Ânacréon couronnait ses cheveux blancs; ce n'était pas la Rose dé Sapho ni celle de Parny^ mais le simple Eglantier sauvage dans sa plus ravissante beauté^ dans toute sd magnificence ; c'était encore la reine des fleurs. J'assistais à son réveil. Les branches étaient inclinées vers la pelouse sous le poids d'une étincelantë rosée, et ses boutons arrondis » disposés en g[uirlandes sur son léger feuillage, allaient bientôt s'ouvrir. J'admirais alors Texistence d'une Rose, et les plus petits détails ne pouvaient m'échapper. C'est l'image du bonheur éphémère et la joie d'un moment. Le bouton se prépare quand la rosée descend , il lutte avec le matin de coloris et de fraîcheur ; puis , au milieu du concert de tous les oiseaux, sous la mélodie si pure de l'Alouette qui monte au-dessus de la vallée , chaque pétale s'écarte et se déroule ; la Rose est épanouie. Son parfum s'évapore avec la rosée qui s'élève, et la brise qui s'envole, chassée par les rayons du soleil , entraine avec elle ces effluves enivrantes. Les étamines se dressent sous le teniple de l'hyménée^ des amours invisibles

s^agitent au-dessus de la fleur , et le Papillon curieux vient jouir un instant de ce spectacle enchanteur. Il me semblait que de chaque Rose s'échappait un sourire de bonheur , et pourtant les destins de la fleur étaient accomplis , et le gazon jonché de pétales tombés m*indiquait que la vie d'une Rose n'est que l'aurore d'un jour,

Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je ne voyais que buissons de Rosiers sauvages. Sur les uns , les fleurs étaient solitaires sur chacun de leurs supports ; sur d'autres , elles se réunissaient en bouquets. Les unes étaient blanches ou à peine carnées^ d'autres offraient la nuance si vive du cœur d'une Rose à cent feuilles. Tantôt ces élégants buissons étaient espacés sur la pelouse 9 et leurs rameaux tombants amenaient les dernières Roses sur les panicules tremblantes des Graminées ou les entremélaiQ.nt de blanches Marguerites; tantôt les Rosiers rapprochés constituaient des fourrés , des taillis épineux » où les Groseillers sauvages venaient mêler leur feuillage. Plus loin ^ d'autres Rosiers , aux feuilles empourprées , vivaient au milieu des Viormes aux couronnes virginales ; puis , si je montais encore , la Rose des Alpes , aux fleurs éclatantes ^ ine laissait pénétrer au milieu de ses buissons sans opines où je cueillais encore l'Impératoire et l'Ancolie,

Mais les Roses descendaient aussi sur le bord des /eaux. Je voyais leur image tremblante répétée sur le (lot et leurs pétales entraînés sur la rive ! Combien de

Ro!$es aussi pores , dans le cours de la vie , ont été emportées par la vague et ont sombré sans atteindre le rivage !

Souvenirs des Roses et de la fraîche vallée y restez dans le fond de mon cœur pour le faire battre encore dans la saison des frimas ! Le printemps renaîtra sans doute pour nous comme pour les Roses ; l'espérance est le sourire du ciel.

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