DIX-HUITIÈME TABLEAU
Les prairies s'émolUeiit de fleurs.
Fratche et gracieuse Marguerite , messagère des premiers beaux jours, éveillez-vous, le printemps vous appelle : écartez les rayons de pourpre et d'argent qui forment votre diadème , et soyez la première à nous sourire sur lé gazon des prairies. Vous qui contemplez Tazur du ciel quand les nuages de Thiver cèdent à l'impulsion du zéphir , rappelez-nous les jeux de Tenfance , les joies de l'aurore de la vie , et , fidèle à nos espérances , n'oubliez jamais de commencer la guirlande fleurie que les saisons déroulent dans le cours de l'année. Vous ornez la moindre parcelle de pelouse. Si les allées des bois laissent pénétrer quelques rayons de soleil , si leurs bords sont couverts de gazon , vous
vous glissez au milieu des Graminées, et des milliers de fleurs, radieuses pendant tout le jour, rapprochent le SQir leurs rayons teints de pourpre pour abriter les fleurons colorés de leur disque. Mais vous aviez une compagne dans la prairie ; image de la jeunesse et de l'innocence, elle a pris le nom du printemps; comme vous elle ouvre ses fleurs quand les frimas ont à peine abandonné la terre, et souvent, victime de sa confiance» elle souffre du vent glacé qui l'agite et attend , inclinée vers le sol , que Tastre trompeur qui Tavait éveillée trop tôt revienne lui apporter la force et la vigueur.
Près de là un doux parfum trahit encore une fleur printanière, et la prairie devient une vaste corbeille de Primevères et de Violettes sur lesquelles le Papillon citron , aux ailes anguleuses , vient gatment célébrer une belle matinée.
Un autre Papillon voltige encore , et cherchant un rayon de soleil , on le voit sortir des taillis pour folâtrer sur l'herbe fraîche. Ses ailes inférieures sont marbrées de vert et de blanc, et Taurpre le plus vif teint le tiers supérieur de ses ailes. Il a aussi sa fleur de prédilection ; il la cherche, il la trouve, et comme pour nous offrir les nuances les plus pures et les plus contrastantes, il se pose sur le bouquet lilas de la Gardamine des prés. Mais le soleil disparaît , et la pluie qui descend des nues chasse l'insecte aux charmantes couleurs. La Gardamine penche ses fleurs , resserre ses pétales , puis
elle s'incline encore et elle attend toujours. Quand le soleil renaît, la Cardamine ouvre sa fleur et redresse ses bouquets , et ce charmant spectacle se répète tous les soirs et tous les matins , chaque fois que le ciel se couvre ou s'épure , jusqu'à ce qu'enfin l'ovaire fécondé refuse tous ces soins et survit à la corolle flétrie. Alors son fruit s'allonge , puis il s'ouvre en roulant ses deux battants , ses graines tombent , et la plante qui a figuré dans le cercle brillant des productions vernales , disparaît des prairies et des clairières des bois. Ainsi passent tant de jeunes fleurs , en laissant sur la terre le douloureux souvenir de leur beauté fugitive. Une autre plante couvre les prairies de fleurs dorées , c'est le Caltha ou Populage des marais ; ses belles fleurs résistent aux variations continuelles de la saison; elles restent ouvertes , droites , et élèvent vers le ciel leurs faisceaux d'étamines ; puis les graines , à demi-mûres , sont exposées au soleil dans d'élégantes corbeilles où elles sont symétriquement arrangées. A cette époque , les Graminées qui forment le fond de la prairie se teignent d'un vert pur , véritable tapis sur lequel viennent éclore toutes ces jolies corolles. Déjà quelques épis sortent des jeunes feuilles enroulées ; déjà quelques panicules s'inclinent sous les gouttes de pluie qui viennent les humecter. Alors parait dans les lieux humides la plus belle de toutes les fleurs des prés , ce Myosotis aux fleurs célestes que les autres planètes doivent en-
vier à la terre comme un modèle de grâce naïve et de pureté virginale. Elle se cache dans Therbe près des Renoncules orangées qui rehaussent son éclat, ou s'incline vers le ruisseau d'eau pure qui répète son image et entretient sa fraîcheur.
• Une autre plante nous distrait un instant , c'est le vulgaire Pissenlit. Vivace et toujours disposé à fleurir, il attend sous la neige que Thiver lui accorde quelques jours de grâce et Ten remercie en parodiant par sa fleur radiée l'astre dont les premiers rayons lui ont permis d 'é^ clore. Tous les matins, si le ciel est découvert, la fleur s'ouvre et laisse épanouir uqe couronne de demi-fleurons; tous les soirs elle se ferme de bonne heure pour s'ouvrir encore , et ainsi de suite tant que la sérénité du ciel le permet. A l'époque où le Myosotis vient orner les prairies , les graines du Pissenlit mûrissent. Alors les bractées qui entouraient la calathide se rabattent sur le support fistuleux ; le réceptacle se renverse, et l'on voit par un beau temps des sphères admirables de semences aigrettées. Celles-ci attendent que le calme ait cédé à la brise pour commencer cette charmante navi^galion aérienne q«e nous avons si souvent aidée dans notre enfance de notre souffle destructeur. C'était pour l'essaim voyageur le vent de la tempête ; majs, bientôt dispersées dans l'océan des airs , les aigrettes entraînaient lentement leurs nacelles et couraient au gré du vent fonder bien loin de nous des colonies nouvelles.
C'est , en effets un curieux spectacle que tous ces globes pluméui que le soleil du matin fait éclore , que la pluie ou rhumidité resserrent, qui se montrent encore et disparaissent pour toujours.
Dans les mêmes lieux , on voit souvent le Salsifis des prés ; il étale le matin ses fleurs soufrées , près des épis bleus de la Sauge des prairies , au milieu des mille corolles des Renoncules et sous les panicules des Fétuques et des Paturins. Après le lever du soleil , quand la rosée commence à se dissiper dans l'atmosphère , les bractées s'écartent et la calathide inclinée au levant étale ses fleurons dont les couronnes concentriques» déplus en plus petites, se montrent successivement pendant sept jours. A midi^ la fécondation est opérée , l'involucre est exactement fermé , et le huitième jour il ne s'ouvre plus. Alors les graines mûrissent f et quand le temps de la dissémination est arrivé , ces bractées si serrées s'écartent encore et l'on voit paraître de belles semences allongées , portées sur de petits pédicelles et surmontées de larges aigrettes stipitéeSy étalées en parasol , se touchant par leurs bords , et nous montrant cette organisation admirable que Dieu a mise dans toutes ses œuvres. Insensible jusque-là aux influences atmosphériques , laissant à l'heure voulue sa fleur ouverte , malgré la pluie du matin et du printemps , ce SalsiBs devient au contraire d'une grande sensibilité quand il a mûri ses graines.
Les aigrettes ne s'étalent que sous Tinfluence du soleil ; elles replient leurs voiles par Taction de Thuaiidité , et finissent enfin^ pendant un beau jour, par enlever leurs graines et par chercher fortune dans les airs.
Près de là, sont les groupes de la Reine des prés. C'est bien une reine , en effet, cette jolie Spirée qui montre ses blancs panaches sur le bord des eaux ou dans le milieu des gazons. Allez voir dans les lieux sauvages , où elle règne sans rivale , sa cour élégante qui s'éveille comme elle au murmure du ruisseau , au frémissement des feuilles. Le Lychnis, aux pétales roses et laciniés , l'entoure de toute sa fraîcheur ; la Salicaire vient opposer ses épis pourprés à la blancheur de ses corymbes et fait ainsi ressortir son éclat. Près d'elle vient s'humilier la blanche Parnassie , et l'Angélique aux tiges fistuleuses et aux ombelles rosées, cherche à dominer la souveraine des prairies. Dans le monde des fleurs comme dans celui des hommes, la royauté a ses luttes , ses craintes et ses espérances , et si la nuit vient un instant voiler i nos yeux les intrigues de l'ambition, la fleur se réveille entourée des mêmes rivales pour lai disputer sa fraîcheur et sa beauté.
Mais nous oublions que nous traversons la prairie ; chaque fleur nous arrête : nous voudrions les interroger toutes , car chacune bien certainement nous répondrait. Le parfum du Narcisse des poètes, celui du Narcisse à bouquets des prairies méridionales , nous pré-
viennent de leur présence. Des Orchis aux fleurs irrégalières et tachées , aux épis purpurins , croissent près des Ombellifères aux couronnes virginales^ au feuillage découpé.
Nous ne pouvons passer sous silence ces jolies Campanules atii fleurs bleues et mobiles , ces Brizes qui tremblent avec elles sous l'impulsion du moindre vent , ces Géraniums aux corolles de pourpre ou de saphir , ni TAchillée aux feuilles mille fois découpées.
Notre Pâquerette , disparue depuis longtemps, semble revivre sous une forme agrandie. C'est le Leucanthème , cette grande Marguerite aux rayons blancs, quelquefois si commune, que les prairies blanchissent sous la multitude de ses calathides.
Comment citer toutes les richesses de la prairie ? N'ai-je pas oublié ces Véroniques reflétant le bleu du ciel , ces Trèfles purpurins qui se mêlent aux épis des Cynosures , aux panaches blancs des Eriophores , et ces Âgrostis si délicates, si légères, dont chaque fleur, enfermée le matin dans une goutte de rosée , puise dans le premier rayon du soleil Téclat irisé des perles de rOrient.
Je voudrais partir ; comme vous je voudrais visiter d'autres lieux de la terre , mais les scènes que j'ai sous les yeux me retiennent encore. J'y suis , lorsque le soir étend sur les fleurs accablées par la chaleur du jour son voile translucide et vaporeux. De douces émana-
tian^ s'échappent de toutes les corolles ; elles sont l'en* cens des fleurs comme les soupirs sont l'encens de la beauté.
La nuit , le gazon s'embellit encore de la lueur d'é^ meraude d'insectes phosphorescents. Un brin d'herbe abrite leurs timides lumières , fanal d'amour dont les rayons si doux disent aux êtres ailés qui erraient au hasard 9 le but de leur voyage et le terme de leur course aventureuse.
Enfin , avant de couvrir la terre de neige , avant de l'envelopper de brouillards et de suspendre les guir-^ landes de givre aux branches des arbres, la nature nous dit encore dans les prairies un dernier adieu par ses fleurs aux mille couleurs.
Dans les nuits seraines de l'automne , quand les étoiles brillantes annoncent la pureté du ciel et la présence d'une abondante rosée , une jolie Scabieuse redresse les groupes inclinés de ses fleurs azurées» et présente aux Papillons que l'aurore va bientôt éveiller un des derniers tableaux de la nature fatiguée. N'estce pas encore une scène ravissante que ces prairies des vaflèes où la Scabieuse se mêle aux Euphraises » où le Papillon Vulcain vient étaler le feu de ses ailes, où la Vanesse lo montre ses yeux brillants aux couleurs irisées , où les Ârgines réfléchissent la lumière sur la nacre de leurs ailes, et où les Goliades d'un jaune pur viennent aussi prendre leurs derniers ébats.
Alors la plupart des graines dorment dans leurs berceaux encore couronnés par les fleurs qui sont liétries , et le voile de l'hiver vient cacher les dernières beautés de Tautomne.