VINGT-CINQUIEME ET DERNIER TABLEAU
DÉDli AUX FLEURS QUI PARLENT.
De la toilette et de la coquetterie des irégétaux.
Ma témérité me sera-t-elle pardonnée? J'ai essayé d'écrire la vie des fleurs , de dire lears instincts , leurs tendances, peut-être leurs désirs et leurs Yolontéi^. J'ai voulu suivre les plantes dans les diverses périodes de leur existence, les chercher sous tous les climats, dans tous les sites ; et j'ai osé présenter des scènes de mœars que Ton n'avait pas encore décrites. C'est en tremblant que j'aborde un dernier tableau , celui delà toilette et de la coquetterie des végétaux. Puissent ces dernières lignes trouver grâce devant vous , Mesdames. Je n'ignore pas que c'est une témérité nouvelle d'amener la
science des fleurs sur ce terrain , devant un aréopage aussi compétent en pareille matière. J'ai supposé pourtant qu'appréciant tonte la difficulté du sujet , vous excuseriez plus facilement ma faiblesse. Ce ne sont point des modèles que je veux vous offrir, votre goût seul sait vous guider, mais j'ai voulu vous faire remarquer que la toilette et la coquetterie sont dans la nature, et que les plantes, comme l'oiseau aux brillantes parures, comme l'inseitte aux ailes éclatantes , comme le poisson aux écailles d'or et de nacre , étaient soumises à leur empire.
Est-il, pour les végétaux , une plus gracieuse toilette que celle de leurs premiers jours? C'est le vert tendre, avec toutes ses nuances, qui, dès le commencettientdu printemps , se développe sur la terre. Simplicité , fraîcheur, c'est la parure de l'enfance ; nous la retrouvons dons le Blé qui vient de naître , et qui étend sur nos campagnes ses moelleux tapis, dans les jeunes arbres de nos forêts, dont la première feuille se confond avec la Mousse qui entretient l'humidité du sol. L^Ortie brûlante, ie féroce Chardon, le vénéneux Aconit, la Ciguë létfaifère, n'ont rien, dans leur enfance, qui les distingue de la fleur des champs, de Therbe des prairies. Jeunes plantes innocentes, comme celles qui les entourent, c'est avec l'Age seulement qu'elles vont revêtir la livrée du deuil , et nous indiquer, par la sévérité de leur toilette, le danger de les approcher.
C'est aussi l'enfance que le bourgeonnement des arbres dans les bois , cette époqoe où » dans nos climats, rhiver lutte encore contre les premiers feux du soleil, l'époque où l'oiseau voyageur revient assister à ces grandes scènes de vie que les saisons ramènent et dont elles règlent l'invariable succession.
La nature a voulu que pendant l'hiver même les forêts ne fussent pas dépourvues de parure ; les jeunes pousses des arbres revêtent alors des teintes de pourpre, d'orangé et de violet, préludant ainsi à Tenfauce de l'année, qui est aussi celle des bourgeons.
Mais au printemps , chaque feuille s'empresse de prendre une nouvelle livrée ; semblables à ces enfants simplement vêtus d'une étoffe légère, elles se montrent avec leurs formes élégantes , leurs plis , leurs gaufrures, leurs festons délicats. Demi-transparentes , la lumière du jour se colore en vert ou en rose à travjsrs leurs tissus. La nature s'est éveillée et la coquetterie a pris son essor.
Sous d*heureux climats, où la neige ne vient jamais voiler la terre, où les froids de l'hiver sont inconnus et les abris inutiles , les plantes de tous les figes se pressent et se confondent. Là seulement, la jeunesse touche à l'adolescence, l'ftge mûr à la décrépitude. Toutes les phases de la vie sont parcourues sans interruption, et le luxe de toutes les parures se présente à la fois.
Là , le bourgeon s'entr'ouvre comme une véritable
fleur ; la jeune pousse d'un Palmier montre déjà le luxe des princes du règne végétal. La Fougère se déroule à Tombre des Bignonia , et les Orchidées bizarres drageonnent sur le tronc pourri des vieux arbres. Jeunesse et beauté d'un côté, vieillesse et déèrépitude de l'autre. Il fallait un contraste à la grâce, à la fraîcheur; la nature Ta trouvé en transposant les âges et prenant pour ombrer le tableau ce qui primitivement en faisait tout l'éclat. C'est ainsi que tout passe , s'agite , se renouvelle, que tout plaît et meurt à son tour.
La coquetterie du feuillage est celle de l'adolescence et de l'âge mûr ; c'est pour les plantes le vêtement de tous les jours , l'habit simple et modeste que la nature kur effrecbaqueannée, inépuisable dans ses dons comme dans leur diversité et leur élégance.
Tantôt c'est un ample feuillage qui s'étend comme un dais sur les rameaux d'un arbre.
Ailleurs, la ùiultitude des feuilles remplace leur étendue ; elles s'étagent , se superposent et forment ces dô- ' mes impénétrables soutenus par le tronc des Hêtres et des arbres de nos forêts. Elles s'arrangent pour arrondir la cime de l'Oranger ; elles décorent la pyramide du Peuplier, et, symbole de la légèreté sur les branches des Acacies, elles deviennent le^signe de la tristesse sur les rameaux pendants du Saule- Pleureur*
Le plus grand charme des prairies ne tient-il pas aussi à l^arrangement de leur feuillage? Combien de petites
feuilles allongées composent la chatoe et la trame de ces gracieux tapis ? Que de formes diverses vienoent ensuite créer de charmantes harmonies sur toutes ces graminées. C est encore avec art que les feuilles sont placées sur les rameani qui les portent. Ëparses sur les uns , dans un désordre qui n'est qu'apparent et que l'étude ramène aux lois de la symétrie la plus rigoureuse » elles sont placées sur les autres dans uu ordre invariable. On les voit opposées dans les Frênes, TËrable^le Lilas, alternes dans l'Orme et le Micocoulier, ou disposées en couronnes étagées dans l'Âspérule odorante et le Lys-Martagon. Elles sont groupées en bouquet audessus de l'Ananas, de la Couronne-Impériale, et réunies en rosettes sous les Joubarbes et plusieurs Saxifrages. Dans ces exemples , la nature a toujours agi avec un art remarquable. La rosette des Joubarbes eût été disgracieuse dans la Couronne-Impériale, et le bouquet de feuilles qui termine cette dernière plante eût été déplacé au-dessus des fleurs de la Joubarbe et des Saxifrages. La question de convenance est la première dans le grand art de la toilette. Le haut prix d'une étoffe peut flatter notre vanité , exciter un peu d'envie, mais> vous le savez mieux que moi, Mesdames, peu importe le tissu , c'est le goût qui iait la parure. Il faut du génie pour la coquetterie ; il faut s'inspirer dans la nature d'un peu de cette poésie qu'elle a mise dans toutes ses œuvres. •
Qu'y a-t-il de piqs digue d'être admiré que cet ensemble de verdure dont les plantes sç revêtent aux diverses époques de leur vie ? Quel charme n'offre pas cette belle famille des Palmiers» ces rois dç la végétation » quiind ils balancent leur couronne de feuillage sur les humbles plantes qui se développent à leurs pieds; quand ils portent » comme le Dattfer, ces longues* palmes découpées ; lorsqu'ils montrent » comme Te Chamoerops et le Latanier , ces larges éventails que te soleil déroqle et que le vent balance ; ce n'est plus de l'élégance , c'est de la majesté. C'est sous la zone torride qu'ils forment à la terre cette vaste écharpe de verdure qui lui donne tant d'éclat. Il faut le soleil de l'équateur pour ouvrir leurs bourgeons » la lumière des Tropiques pour donner la vigueur à leur feuillage , et le calme aérien de ces heureux climats pour dessiner sur un ciel d'azur leur majestueuse couronne. Loin de leur pays, confinés dans nos serres, ils charment encore nos regards par leur aspect étranger et par cette noble attitude qu'ils conservent jusque dans l'exil.
Si la zone torride a ses richesses , nos climats tempérés ont aussi les leurs. Nos forêts de Hêtres, de Chênes et d'arbres verts nous offrent encore de belles harmonies. Leur parure est plus simple, moins grandiose, peut-être plus appropriée à nos goûts et à nos habitudes.
Existe-t'il quelque chose de plus imposant, qui cora-
roajjide une plus respectueuse admiration , que le silence d'une vaste forêt? Les feuillages de toute espèce y sont confondus. Le Hêtre marie ses rameaux étendus aux rameaux du Ghêne et aux feuilles plissées du Charme et de TOrmeau. Le Bouleau laisse flotter ses branches légères , qui se mêlent aux feuilles ailées des Sorbiers, aux feuilles mobiles des Trembles et des Peupliers. L'Érable, le Sycomore, la Viorme, le Noisetier, offrent chacun leur parure, et ces gracieux tableaux changent à chaque saison, à chaque heure du jour, selon que l'aurore Jes laisse entrevoir, que le soleil les éclaire avec ses ombres mobiles et vacillantes , ou que les ténèbres les effacent lentement et les fassent disparaître à nos yeux. ,
Ils changent encore si le vent les agite , si la tempête lea. ébranle, si le calme succède au désordre , le bruit au silence. Leur aspect n'est plus le même si la rosée vient les humecter, si une pluie douce les arrose, si le brouillard y descend , ou si la chaleur vient le chasser et le dissoudre. Mais c'est surtout le soir que les forêts des zones tempérées se présentent avec ce charme indéfinissable que leur donnent les derniers feux du jour ; quand la lumière vient ajouter ses reflets d'or et de pourpre à la parure du feuillage , quand un vent léger y produit un doux murmure , à l'heure oii l'oiseau fait résonner ses derniers chants , hymne de reconnaissance à la nature qui a décoré son habitation;
à cette heure indécise où Tinsecte abandonne la fleur pour s'abriter sous la feuille ^ où le sphynx traverse d'un vol rapide la clairière des bois, cherchant le miel de la Bruyère et le nectar du Chèvrefeuille. Alors , tout se tait y se calme , disparait. Le vent a cessé d'agiter le feuillage , la rosée descend du ciel , et le dernier trait de lumière s'éteint sons la voûte immense de la forêt.
Une scène magique se présente au réveil. De jeunes feuilles sont écloses, des boutons se sont épanouis pendant la fraîcheur de la nuit ; tout s'est reposé, et maintenant tout s'agite. Le Papillon voltige, les insectes bourdonnent, les gracieux contours des feuilles reparaissent et sortent de la mystérieuse obscurité où leurs formes s'étaient effacées la veille.
Les arts et surtout l'industrie des tissus , ont trouvé dans les feuilles des idées et des modèles. Les gracieuses ondulations des moissons, les mouvements indécis d'an feuillage dont le vent cache et découvre successivement les deux surfaces d'une nuance différente, n'ont-ils pas indiqué à l'artiste ces moires chatoyantes auxquelles la soie donne tant d'éclat, ces étoffes à reflet où la chaîne et la trame apparaissent tour à tour avec la teinte qui leur est propre ?
Combien d'emprunts ont été faits au feuillage pour orner ces riches tissus que vous estimez , Mesdames , avec tant de raison , ces dentelles légères sur lesquelles serpentent des rameaux de feuillage , des branches en-
lacées , des palmes étendaes , des feuilles aox fines découpures? Et d'où vienneat , d'ailleurs , les festons , les dentelures^ s'ils ne sont pas copiés sur les feuilles?
N'est-ce pas une feuille délicatement rongée par les insectes qui a donné la première idée du point de dentelle ? N'est-ce pas sur le réseau qui en forme les fibres que Ton a copié le fond de ces admirables malines destinées aux plus élégantes toilettes? Ce même réseau » plus fort et autrement agencé , n'estai! pas l'origine de ces précieuses valenciennes dont vous ornez votre linge? Des fibres croisées et réunies n'ont«*elles pas montré ce point double et solide des dentelles d'Auvergne et les jours hexagones des tulles ? Deux feuilles superposées ont laissé deviner tout l'eiTet de ces bdles applications , de ces riches angleterres, qui dénotent à 1b fois l'opulence et le bon goût ; et qui sait si le bleu du ciel , aperçu par les mille ouvertures d'un feuillage agité par la brise , n'a pas fait naitre les gnfpures qu'une main légère a su tisser*
Ces merveilles de l'art nous seraient inconnues â on n'avait pas observé la nature ^ si on n'avait pas étudié, satis le sav^r peut-être , la parure des plantes que Dieu a données à la terre. Sans cette étude , Mesdames , vous auriez ignoré les dentelles , ces découpures aériennes , ce triomphe de l'industrie , cette poésie de la toilette. Si quelques profanes ont osé \es appeler des riens , des futilités , c'est qu'ils étaient incapables d'en
apprécier le mérite; c'est peut-être enssi parce que rindustrie n'a pu les offrir avec la même libéralité que le printemps nous donne sou feuillage.
Est*-il rien de plus frais que les charaiantes corolles. Un zéphir les déroide , un souffle les déchire , une goutte de rosée les fait édore , un rayon de soleil les détruit. Toilettes iégères, parures du moment , elles passent sur la terre comme ces jours faeurrax qui apparaissent de loin en loin dans notre existence et nous laissent à ia fois souvenirs et regrets.
C'est au printemps que la plupart des fleurs paraissent dans tout leur éclat. Quand le soleil a passé l'équiaoxe , il appdie ie luxe et la parure ; chaque végétal répond à sou appel.
' CHi ! que la nature est beile dans <^s longues journées où les plantes inondées de lumière célèbrent leurs impénétrables mystères ! Je ne reviendrai pas sur ces toilettes dont se pareat les fleurs aux temps de leurs amours. La floraison est la fête de la uature ; c'est la beauté qui ^ pour plaire à nos yeux ^ étale toute sa magnificence , qui revêt ses pius binantes étoffes. C'est la couronne de Thyménée , gracieux diadème qui ne dure qu'un jour.
Il et^ est dès diverses tribus végétales comme des différents peuples de la terre ; chacune a sa mise particulière, qui souvent n'offre aucun rapport avec celle de ses voisines ^Chaque groupe végétal a aussi ses cou-
leurs nationales dont il se pare de préférence et ses tissus de prédilection.
Voyez cette belle famille des Orchidées , que de nombreux voyageurs sont allés arracher aux vastes forêts du Nouveau-Monde ; est-il un costume plus riche, plus bizarre et plus attrayant que ces calices profondément découpés et ce singulier labelle qui prend dans quelques-unes de si grandes proportions ? Le pourpre, le violet , le jaune et le blanc s'y mêlent et s'y confondent ; le brun , le fauve , le plus bel acajou , sont répandus sur toutes leurs parties , et les macules les plus séduisantes panachent le velours de leur corolle. Le pointillé le plus délicat , les rayures les plus régulières , les contours les plus suaves , les plus exquises harmonies, se dessinent sur ces fleurs , véritables papillons suspendus aux arbres des vieilles forêts du Mexique et du Pérou.
Si la nature a épuisé sa palette pour satisfaire leur exigence , elle leur a donné les parfums avec la même largesse. On y trouve celui du Jasmin , du Narcisse, du Chèvrefeuille ou dû Muguet. Celui qui , pour la première fois , pénètre dans une serre à Orchidées est surpris de voir ces plantes , presque toutes parasites , suspendues de tous côtés et laissant échapper leurs fleurs multicolores. C'est le reflet d'un de ces tableaux qui saisissent le voyageur quand , errant sur le flanc des Cordillières , il lui est donné de pénétrer dans ces
vastes solilades où la végétation des Tropiques déploie sa magnificence. C'est là que les Orchidées sont dans toute leur beauté ; elles courent en festons sur le tronc pourri des arbres , elles se suspendent à leurs rameaux, mariant leurs fleurs à un feuillage étranger. Méprisant le sol qui nourrit les autres plantes , on les voit , encensoirs aériens , balancés par le zéphir ou l'aile d'un colibri y répandre sous ces vastes coupoles, dans ce grand temple de la nature, leurs suaves parfums qui montent vers l'Éternel.
Plus modestes dans nos prairies et dans nos bosquets , elles élèvent encore leurs épis purpurins audessus des frêles graminées. L'Orchis taché laisse entrevoir dans son calice ces lignes ponctuées et capricieuses , dentelles colorées et inimitables ; l'Orchis militaire revêt son casque, déploie son panache , allonge son éperon , tandis que d'autres montrent leurs fleurs bizarres sous la figure d'une mouche, d'une abeille ou d'une araignée.
Ailleurs « ce sont les Iris , aux fleurs délicates et passagères comme Tarc-en-ciel dont elles empruntent le nom et les couleurs. Les Ixia, les Crocus, les Glayeuls, composent leur cortège ; le luxe y brille dans tous les rangs. Un tissu demi-transparent forme ces beaux calices où l'or, le pourpre , l'orangé , le bleu , le violet , contrastent ou s'harmonisent , se fondent ou se séparent. Qui n'a pas admiré ces étendards bleus de
riris de nos jardius , et qui n'a remarqué , au printemps , cette Iris de Perse et sa macule orangée , qui semble un papillon trompé par les premiers beaux jours et immobile sur la terre glacée que la neige vient d'abandonner? Les groupes de Crocus offrent des tissus différents : les uns sont vêtus d'or , les autres de pourpre ; il en est dont l'étoffe est rayée de bleu ou de violet. Peu de plantes ont une toilette plus éclatante ; c'est une parure d'été à la fin de l'hiver.
Les Glayeuls ont un autre aspect : ce sont les couleurs vives qu'ils ont adoptées ; leurs beaux épis s'élèvent avec fierté. Le carmin et le vermillon , le minium et l'écarlate leur donnent un vif éclat ; le jaune de chrAme se peint dans leur calice , et quelques points d'un bleu d'azur s'y montrent comme des saphirs flottants sur des topazes et des rubis.
Près des Iris et des Orchidées j on distingue une grande tribu , aussi remarquable par son noble port que par la beauté de ses fleurs : ce sont les Litiacées. La Tulipe » au riant panache ^ y tient le premier rang ; ses couleurs diaprées imitent le brocard. Elle suit la floraison des Jacinthes et prélude à celle des Lys , des Martagons et de la Tubéreuse parfomée.
Un groupe charmant appelle toute notre attention par ses couleurs pures et ses gracieux contours ; ce sont les Renonculacées. Simple dans nos prairies ^ la Renoncule s'annonce dès le printemps par des milliers de
corolles dorées. Blanche ou teinte de rose , elle vient égayer la surface des eaux dormantes , ou suit le ruisseau qui s'échappe du glacier. Voisine des frimas, elle atteint la lisière des neiges éternelles j et vient déployer la coquetterie de la nature dans des lieux où celle de l'homme n'a plus d'admirateurs.
Près d'elle, croît souvent l'Anémone. Autrefois nymphe légère et coquette , elle sut fixer un instant l'infidèle Zéphir. Pour elle il abandonna Flore , et la déesse incomprise usa de ce droit de métamorphose dont Ovide nous a conservé les naïfs récits ; la nymphe fut changée en fleur. L'Anémone est en eflet Ja fleur du vent ; elle cherche les coteaux aérés , et dès les pre*miers beaux jours , on la voit inclinée sous^ le souffle de son amant. Elle a conservé toutes ses parures , et prend tour à tour la livrée du deuil et de 4'espérance , celle du chagrin ou de l'amour ; eile préfère pourtant le bleu tendre, couleur de la constance et de la fidélité.
Les larmes de Vénus ou les blessures de son favori ont fait naître l'Adonis , aux fleurs <de corail , qui est passé des champs dans nos parterres ; et si le rouge éclatant de la Pivoine nous rappelle la honte de la nymphe Péone , dont les péchés attirèrent ta colère des dieux , il faut convenir que nos horticulteurs , plus tolérants , tui ont fourni de nombreux moyens de déguisement / en lut accordant jusqu'à la tunique blanclie de l'innocence.
Au tniliea de ce peuple végétal , s'élève une reine , à laquelle personne ne conteste sa supériorité. Le blanc et le rose sont ses couleurs ; emblème de la beauté , tout s'incline devant elle ^ et quoique les poètes de toutes les nations lui aient rendu hommage , il y a plus de fraîcheur et de poésie dans un bouton de Rose que d^ns les écrits qui Font célébré. Toutes les grâces sont réunies dans la tenue et la toilette d'une Rose , depuis celle qui forme ces jolis groupes de la vallée , jusqu'à la Rose à cent feuilles, honneur de nos parterres.
Forme, parfum, coloris, fraîcheur et majçsté sont les avantages qui distinguent la reine des fleurs. Vous y voyez le carmin le plus pur occuper le centre de la corolle , passer par tous les tons que cette nuance peut oiïrir, et présenter dans ses pétales extérieurs un blanc rosé dont Içs parties vertes du calice rehaussent encore l'éclat. Cette même couleur rose , pâle ou foncée , arrivant d'un c6té au violet et de l'autre au blanc pur , a produit cette immense variété de Roses que l'horticulture crée tous les jours, et si^ parfois cette fleur prend des teintes soufrées , jaunes ou capucines , c'est pour nous montrer qu'elle peut se parer de toilettes éclatantes , mais qu'elle préfère aUier la grandeur à la simplicité.
Il n'en est pas de même de tous les végétaux. Le Dahlia, simple fleur des buissons de la Géorgie, n'a pas voulu conserver chez nous son costume national , qni
humiliait ses prétentions. Vêtu de pourpre, il a multiplié les plis de son manteau, a essayé toutes les nuances de cette couleur impériale ; il a emprunté Técarlate du Grenadier , le rouge du Coquelicot et le violet du Fuchsia. La Jonquille , le Lilas ,^ la Rose et le Lys même lui ont prêté leurs couleurs ; le Myosotis lui a refusé la sienne , et tandis que les princes du règne végétal lui avaient tous accordé quelques dons , fière e^t indépendante sur le bord de son ruisseau , cette jolie plante ne lui a pas permis d'imiter le bleu de sa ^ corolle.
Image de notre société , oii toutes les nuances sont représentées, où tout ce qui s'élève fait envie, b Dahlia a réveillé les ambitieux souvenirs de fleurs qui sommeillaient sur leur vieille gloire passée et presque oubliée. Les Œillets , les Pensées , les Auricules , les Asters , ont repris leur ancienne position, et l'ont bien dépassée. Des illustrations nouvelles ont surgi ; les Pétunia aux amples fleurs , les Achimènes aux fraîches corolles, les Fuchsias aux clochettes écarlates, les délicieuses Verveines et les nombreux Chrysansthémes ont succesivement apparu.
Mais il est une fleur qui, dans son humble existence, a voulu suivre le Dalhia dans les parures nouvelles qu'il revêt chaque année; c'est la Primevère, cette jolie production du printemps. Messagère des beaux jours, compagne de la Pâquerette dans nos prairies , elle Ta
suivie dans les jardins. Iinpaissaote pur elle-même pour atteindre sa rivale ^ dénuée des ressources de la toilette^ elle a cherché^ comme tant d'autres» dans un mariage de convenance , les moyens de satisfaire ses goàts. Unie à la Primevère à grandes fleurs/ elle est devenue la souche d'une race nouvelle qui célèbre , dans les premiers jouro d'avril » l'anniversaire de son heureux hyménée. Alors les toilettes sont déployées; vous voyez les fleurs disposées en couronne revêtir toutes les couleurs connues. Quelques-unes ont voulu conserver le jaune et Torangé de leurs premiers parentSy comme pour rappeler une obscurité de naissance , que tant de gens méconnaissent ; les autres ont adopté le rouge vif, le violet ; le rose et toutes les nuances si pures que donne le mélange du bleu et du carmin. Il en est qui se sont montrées sous des parures foncées, oii dominent le grenat , le brun , l'acajou. Un petit nombre ; entièrement blanches ^ ont affaibli, en entrant dans cette grande famille > les couleurs des anciens blasons , et imposé des modes nouvelles à leurs alliées. Quand le Dalhia a panaché sa fleur, la Primevère a marbré la sienne; lorsqu'il a pointé ses pétales de blanc, de jaune ou de carné, la jeune printanière a bordé sa corolle d'un liséré d'or ou d 'argent , et si les deux rivales ont cherché le bleu que Dieu semble avoir réservé pour le ciel , la nature a quelquefois accordé à la Primevère le rare privilège
de Tobtenir, en échange d'une promesse du célibat (0.
Je vous ai parlé de quelques fleurs seulement, Mesdames^ et j'aperçois devant moi le règne végétal tout entier qui se présente comme un brillant cortège» avec tous les prestiges de la beauté et de la fratcheur. Je succomberais si je n'avais pris la ferme résolution de m'arréter devant ces inépuisables merveilles.
Sans cela, que de choses à admirer encore, si je pouvais vous dire les beautés innombrables de nos serres et dé nos jardins, de nos forêts et de nos montagnes.
Vous le voyez. Mesdames, négligé du matin , Wlette de la journée, parures du soir ou de la nuit, étoffes brillantes, dentelles légères, couleurs harmoniées, suaves parfums, vous avez tout copié sur les fleurs , et si de part et d'autre ce n'est pas de la coquetterie, dites-moi l'expression dont je dois me servir.
Fêtes de la nature, parure de la terre, fleurs brillantes et parfumées, vous passez éphémères comme la grâce et la fratcheur, mais vous laissez après vous des gages d 'avenir et d 'un retour prochain . Les fruits offrent aussi de riants coloris, d'admirables contrastes. Ils sont ppur les plantes la toilette de Tàge mûr. Â cette époque de la vie , il n'y a plus d'illusion ; le feuillage est resté , les corolles sont flétries, la vieillesse approche , et de sages précautions vont assurer pour la sai-
(i) La Primevère bleue est stérile.
son des frimas la conservation de germes précieux. Avant de clore Tannée , la nature veut encore nous montrer de nouvelles parures. Alors la Viorme et la Douce* Amère laissent pendre leurs corymbes de cerises écartâtes, la Ronce et le Troène se couvrent de grappes noires ou bleuâtres, l'Aubépine se pare de girandoUes de corail. L'Epilobe abandonne au vent ses aigrettes moelleuses, le Peuplier et le Saule laissent flotter le » duvet de leurs graines , la Clématite couvre les haies de ses panaches plumeux , et le Fusain, inaperçu dans les buissons , devient le plus bel ornement des campagnes par ses fruits carminés et ses arilles orangées. Les feuilles commencent à changer de couleur, le vert les abandonne ; les Hêtres et les Cerisiers rougissent sur la lisière des forêts, le souffle de Tbiver va bientôt se faire sentir, et Ton ne verra plus dettes brillantes parures que les rameaux du Houx, ou les festons indécis du Lierre, verdure éternelle qui reste comme le symbole et le présage de temps meilleurs et d'un autre printemps. C'est ainsi que tout passe sur cette terre où Dieu a jeté l'homme pour admirer la création. Ces parures éclatantes auraient-elles été créées pour lui seul , pour charmer ses regards et rappeler son attention vers l'auteur de la nature? Les autres êtres vivants y seraient-ils insensibles? L'oiseau chanteur, qui habite les fourrés du Nouveau-Monde, qui s'abrite sous la fleur embaumée du Magnolia, qui se balance aux
Lianes de la forêt » n'apercevrait-il pas la magnificence de son berceau? Le Rossignol, qui, nuit et jour, remplit Fair de ses sons si savamment modulés, n'auraitil jamais senti les beautés de l'aurore dont il célèbre l'arrivée , et aurait-il toujours été indifférent à ces teintes argentées , à cette toilette de nuit que la lune laisse entrevoir sur les fleurs des bosquets ?
Une lueur , un instant de rivalité n'aurait-il pas impressionné le Papillon, cette fleur mobile et incons- . tante, quand il a vu la Verveine lui disputer le feu de son corsage, la Campanule effacer l'azur de ses ailes et l'Anémone omnicolore revêtir toutes ses livrées ?
La toilette des fleurs et l'harmonie des couleurs semblent surtout réservées à l'insecte dont les yeux immobiles , composés de plusieurs centaines de facettes , peuvent saisir à la fois toutes les beautés de leur palais. Nos plus fastueuses demeures ne peuvent approcher de l'hôtel d'un simple moucheron.
Je m'arrête enfin , confondu par toutes ces magnificences, humble et soumis devant la majesté de la nature, étonné de son luxe, admirateur de sa parure.
Toilette, coquetterie, désir de plaire et certitude de réusjsir, sont donc l'apanage des femmes et des fleurs ; et si dans cette esquisse , j'ai pour ainsi dire évité les gracieuses comparaisons indiquées par mon sujet , j'avais un motif puissant pour le faire ; plaidant pour les fleurs, exaltant leur mérite ^ je devais éloigner de mes
clientes tout ce qui pouvait affaiblir leur éclat. Ce n'est point par oubli. Mesdames» c'est par habileté que je vous ai écartées de mes tableaux. Reconnaître votre supériorité sur les seules rivales que vous puissiez avoir, c'est les placer sous votre protection.