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BEUNIVERS DE L'ART 233
dans l’art surtout que l’homme construit pour l'éternité.
Et l'on sort d'un grand musée, comme d’une noble lecture, comme d'un beau concert, avec un peu de courbature, mais l'âme soulevée par une sorte d'exaltation sereine et de l'éblouissement dans les yeux. De nous être pour un moment mêlés à cet univers enfanté par les artistes de génie, il reste une ardeur de sentiment, une fraîcheur de sensibilité, une souplesse intellectuelle, de l'enthousiasme, de la générosité, et comme un épanouissement de nos facultés dans un monde harmonieux. Et le monde réel — qui tout à l'heure nous reprendra — nous semble quelque peu étranger, lointain, indifférent, et il nous faut déjà une habitude pour que nous ressentions à nouveau l'hostilité de ses contacts.
L'atmosphère qui se respire dans les musées exalte et sanctife ; la mission des artistes fut toujours de nous rendre la divinité présente, en donnant des formes visibles aux objets successifs de la croyance. Nous sentons obscurément que, si ces idoles sont maintenant désaffectées, il fut un temps où elles étaient illuminées d’une clarté surnaturelle ; d’avoir ainsi reçu des prières, ces images nous parviennent animées d'amour, et la foi, en les désertant, leur a laissé leur enveloppe de beauté. Notre instinct ne s’y trompe pas. Îl a tôt fait de démêler sous ces formes périmées de la croyance la permanence d’un même amour, le même élan du cœur humain. Tandis que nous suivons la courbe d'un visage, la silhouette d’une attitude, nous entrons en communion avec les générations les plus lointaines et, même quand les images ne nous donnent pas le plaisir de les admirer, elles gardent leur puissance de sentiment, car elles traduisent en un langage qui n'est plus le nôtre un sentiment qui vit encore en nous.
On se rappelle, au Vatican, la chambre où Raphaël a fixé, en des images magnifiques, les formes de l'idéal humain, telles qu’en des jours radieux la Renaissance les avait conçues : le Saint Sacrement, l'École d'Athènes, Justinien et Grégoire IX, le Parnasse ; la foi, la science, la justice et la beauté. Tous, théologiens, philosophes, poètes et artistes, respirent la même atmosphère de sérénité élyséenne ; et à celui qui pénètre dans ce sanctuaire les fresques divines proposent les plus hautes aspirations, tout ce qui fait la dignité de l’homme : croire, savoir, contempler.
Les discordances terrestres viennent, à ces hauteurs, s'effacer en un concert suprême. Pourtant, si l’on y prend garde, Raphaël a conservé dans sa symphonie quelques accords plus difficiles. D'abord; il a renoncé à hausser
jusqu'aux sphères d'harmonie ses législateurs ; Justinien et ses pandectes, Grégoire IX et ses décrétales restent des figures historiques et dans leur milieu réel ; le caractère humain de ces nobles institutions nous est seul montré ; point de superstition à leur égard. Un tribunal n’est pas un temple; et nous pouvons très raisonnablement nous demander parfois si le droit a été inventé pour apaiser les querelles entre les hommes, ou bien pour les entretenir.
Dans la Dispute du Saint Sacrement, deux mondes se superposent, reliés par l’hostie de l'Eucharistie ; du haut du ciel, une goutte de divinité tombe sur l'autel et tout autour les orbes vont s'élargissant, gagnant de proche en proche le cercle des docteurs assemblés : les âmes vibrent à l'unisson ; pourtant quelques-uns discutent encore, et l’on sait à quelles haines vigoureuses peuvent atteindre des discussions théologiques. Et même aux deux angles de la composition, nous apercevons des personnages qui n'ont pas été atteints par le rayonnement de l’hostie ; ceux-là semblent résister à l'immense attraction qui ramasse cette foule vers l'autel, et l’histoire rappelle à quels déchirements répondent ces gestes de négation si on les projette sur l’écran de la réalité.
L'École d'Athènes, c'est, sous de lumineux portiques, une immense ruche toute bruissante d'activité ; des philosophes méditent, discutent, écoutent, écrivent, et tous assemblent, coordonnent des systèmes harmonieux pour satisfaire le bonheur ou tout au moins la curiosité des hommes. Mais les deux penseurs qui sont aux sources de ce travail innombrable sont-ils donc d'accord ? Platon montre du doigt la région idéale d’où il déduit la vérité ; Aristote, abaissant sa main ôuverte vers la terre, semble appuyer sur cette base expérimentale qui portera la science; et ces deux gestes symbolisent une opposition profonde et résument de formidables querelles. Si l’on songe à toutes les luttes qui tiennent dans ces deux mots inoffensifs, idéalisme et positivisme, on en arrive bien vite à croire que ces deux philosophes pacifiques sont des adversaires qui se défient de la main et du regard.
Continuons par la pensée quelques-uns de ces gestes ; supposons que ces théologiens mitrés et que ces philosophes en toge se détachent de la blonde muraille ; supposons qu'ils quittent ce monde élyséen où les figures sont des ombres légères pour entrer dans l'univers matériel] et y propager leur culte ; notre mémoire aussitôt évoque les violences auxquelles aboutissent tant de belles intentions. Au temps de Raphaël, quand le monde moderne
avait encore la générosité de la jeunesse, on a pu rêver que
Fig. 393. — OBJECTIONS THÉOLOGIQUES. Dans la DisPuTE pu
SAINT SACREMENT, RAPHAEL a représenté la communion de l'homme avec
Dieu et la convergence, l'attraction de l'Eglise vers l'hostie eucharistique.
Mais, aux deux ailes du concert, il a ménagé quelques discordances. Voici des docteurs qui opposent des objections à l'appel de la foi.
les savants et les théologiens habiteraient le même monde dans une paix harmonieuse ; en fait, c'est seulement dans la Chambre de Raphaël qu'ils ont pu voisiner sans se battre ; les prêtres de la Raison et les défenseurs de la Foi emplissent les siècles du bruit de leur lutte et, durant les trêves de la guerre, ils se jettent à la tête l’histoire de leurs erreurs et le chiffre de leurs victimes.
C'est
moyen âge, le paganisme et le christianisme, la philoso-
sur le Parnasse enfin que l'antiquité et le
phie et la révélation, la science et la foi pouvaient se rencontrer et s'unir. Apollon et ses Muses peuvent seuls réconcilier ces deux mondes et ces manières opposées de penser et de vivre. Les discordances viennent ici se fondre, doailes, soumises à l'unisson du chant des Muses ; plus de haine, de dispute ni de bataille sur la colline sainte où flotte la musique du Dieu de l'harmonie. Cette fresque nous dit avec éloquence que c'est aux belles œuvres que l’âme humaine doit venir demander la sérénité ; le plus sûr abri que la société nous offre contre la tristesse, le désespoir ou l'ennui, ce n’est pas une école, ce n’est pas un temple, c'est quelque bois sacré où se pratique le culte de la beauté.
Et, cette fois, nous pouvons sans crainte détacher ces contemplateurs de la fresque de Raphail et descendre avec eux les pentes du Parnasse. Dépouillée de sa parure allégorique, cette religion de la beauté ne nous donnera pas de déception ; elle est à l'abri de la banqueroute. Elle n’arme pas les hommes les uns contre les autres, elle n’a pas une guerre, pas un supplice à se reprocher. À ceux qui atteignent au sommet de la colline, aux initiés es plus hardis, aux artistes de génie, aux familiers d'Apol-
CAPOT ERDIES
IMAGES
lon, elle dispense ses voluptés suprêmes, mais la foule restée à mi-chemin sur les pentes entend aussi le concert qui descend des sommets, et la musique qu’elle peut recueillir est sans doute ce qui peut le mieux faire oublier aux hommes les misères de leur condition.
Les mauvaises pensées s’eflacent à mesure que l'on pénètre dans le monde de l'harmonie. Qui ne l'a éprouvé? On a beau défendre l'équilibre de son humeur, il y a toujours des moments de distraction, de courtes surprises, des fissures par où l'ennemi se glisse en nous. Comme il a tôt fait alors de tout saccager et de tout détruire! L'irritation a pénétré ; c'en est fait denotre sérénité, et le monde maintenant nous paraît hostile. Comment en sortir? Où chercher un abri où l'on puisse mieux se distraire, se consoler et se fortifier ? Contemplons de belles œuvres : il n'est pas de calmant plus souverain. Si agressive que soit notre humeur, il lui faut bientôt désarmer. La contemplation nous introduit dans un monde où il nous faut enfin dépouiller le méchant homme. Et quand, à la sortie, nous retrouvons ce qui tout à l'heure nous irritait, — est-ce indifférence, indulgence ou dédain? — mais maintenant nous pouvons impunément rencontrer la méchanceté et la sottise.
Cette contemplation plastique n’est pascommela musique une morphine qui endort la pensée avec nos névralgies ; elle est un excitant cérébral, elle éveille d’infinies curiosités ; longtemps après que nous l'avons quittée, il nous reste encore un désir de mieux connaître l’œuvre qui nous a émus.
Ce ne sont pas des affinités confuses, c’est notre
Fig. 394 et 395. — DUALISME DE LA PENSÉE. Au cœur de L'ÉCOLE
D'ATHÈNES, RAPHAEL a dressé Platon et Aristote comme les maîtres de la
pensée, les fondateurs de la science. Mais il semble bien que ces deux maîtres de a pensée humaine ne soient pas d'accord.
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intelligence qui nous ouvre le secret de la beauté périmée : l'histoire de l’art élargit notre compréhension jusqu'aux civilisations les plus lointaines et notre goût aux formes les plus exotiques. L'amour des chefs-d’œuvre s'accroît par l'analyse et la critique. Même quand va s’eflaçant l'image qui a provoqué notre méditation, elle soulève après elle des clartés indéfinies dont le sillage est long à s’eflacer.
Et comme nous sommes bien maîtres de ce plaisir dont nous tenons la source dans notre mémoire! Les chefsd'œuvre nous ravissent dans un univers enchanté, où nous pouvons ensuite entrer à notre gré. Dans ce refuge, rien ne peut nous atteindre. Dans le moment que la coalition des ennuis nous traque et pense déjà nous tenir, un geste peut nous ouvrir la porte de sortie sur le rêve ; il suffit d'illuminer les trésors ramassés dans notre mémoire,
de cueillir le rameau d’or, et voici devant nous le chemin