‹ La Vie Des ImagesChapitre 2 sur 155 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ÿ Ës que la pensce speculative sentit sa force, son premier soin fut naturellement de donner des leçons aux techniciens.

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On nous a rapporte les propos de Socrate et comment il enseignait leur métier aux généraux, aux banquiers, aux C courtisanes el aux cuisiniers. Avec quel joyeux entrain la jeune dialectique convain& d'ignorance professionnelle d'aussi respectables corporations ! C’est comme un massacre de vieux champions par un athlète neuf ; la bataille est parfois len'e, jamais douteuse ; elle ne dure qu'autant qu'il plaît à Socrate de la prolonger ; il s'intitule lui-même « l'accoucheur » ; l'opération est pour lui tout plaisir. Un jour, donc, il entra dans l'atelier du peintre Parrhasios. L'entretien nous a été rapporté par Xenophon et se peut résumer en quelques phrases : « Dis donc, Parrhasios, la peinture n'est-elle pas une représentation des objets visibles ? — Mais certainement, Socrate. — Vous peignez donc ce qu'il y a de plus beau dans l'homme? — On y tâche. — Et la vie morale, ne la peignez-vous point? — Mais, Socrate, ce n'est à pas un objet visible. — Pourtant, ne reconnaît-on pas à l'expression du visage les sentiments de l'âme? — Oui, sans doute, Socrate. — Pourquoi donc ne pas les peindre? — Si tu veux, Socrate. — Et, parmi les sentiments, les plus beaux sentiments ne sont-ils pas les plus agréables à montrer ? — Je dis comme toi, Socrate. »

Voilà comment la peinture entre au service de la morale, et Socrate va du même pas dans l'atelier du sculpteur Kleon. Quant à Parrhasios, pourquoi aurait-il soulevé des objections à Les anciens nous rapportent qu'il aimait à chanter en maniant le pinceau, suivant une coutume que les peintres n'ont pas tous perdue ; aux dernières questions de l’« accoucheur », peut-être le patient s'était-il déjà repris à fredonner quelque bonne « scie d'atelier », ce qui n'aura pas manqué de déranger un peu la délicate horlogerie de la dialectique. Cependant, notre peintre continuait d'un pinceau souple à modeler des

figures héroïques, s'appliquant à bien enfermer les formes dans la pureté de leurs contours ; car on l'admirait surtout LA VIE DES IMAGES. l

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pour son habileté à faire tourner les surfaces et à donner l'aspect de ronde. bosse à des silhouettes plates. S'il réfléchit un temps aux propos subtils du causeur camus, sans doute était-ce pour se dire à part lui-même : ( Ce brave ami a vraiment la langue plus fine que le nez ; et si l'on ne devait profiter de la lumière pour son travail, on poserait volontiers le pinceau pour l'écouter. Mais quelle étrange idée il a donc de notre métier ! Je crois bien qu'il confond les peintres avec les fabricants de masques pour le théâtre. Les masques doivent grimacer, en effet, car ils parlent ; de leur bouche ouverte coulent les propos lamentables ou bouffons que les poëtes enseignent aux acteurs. Mais à nous, peintres, nos images restent muettes, et il serait malséant d'annoncer par l'attitude et l'expression une parole qui ne doit jamais venir. D'ailleurs, honnêteté, magnanimité, franchise, tous ces beaux sentiments dérangent peu la tranquillité des visages et des attitudes, et je ne demande pas mieux que Socrate les recherche et les reconnaisse dans mes tableaux. Pour le moment, voyons à tourner avec grâce cette nuque de jeune fille ; il la faut tendre et souple comme de la chair, ronde et lisse comme une colonne ionique. »

Cette visite de Socrate à Parrhasios n’est qu'une des plus anciennes rencontres de la philosophie et de la peinture. Chez les modernes, ces entrevues se sont multipliées. Suivons Michelet, l'historien-poëte, au musée du Louvre. En ce moment, il achève un tableau de l'Italie à la fin de la Renaissance. Il s'arrête longuement devant le Mariage de Sainte Catherine de Corrège. Rentré chez lui, il écrit : « C’est le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant, le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas pleurer. Qui saisira ce trait ? Celui qui l'eut lui-même et qui en meurt. Le paysan lombard du village de Corregio, l'artiste famélique qui ne peut nourrir sa famille : il saisit ce qu'il voit, cette Italie nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite sainte Catherine du Mariage mystique (voir au Louvre), pauvre pelite personne qui ne vivra pas ou restera petite. Plus que maladive est celle-ci ; elle n’est pas bien saine ; on le voit aux attaches irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du cœur qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un contagieux frémissement. Telle élait l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut qu’à copier... »

La page est délicieuse, absurde, du meilleur Michelet. Cette interprétation de la Sainte-Catherine est contestable ; ses attaches ne sont pas ( irrégulières » ; elle n'a pas été copice { strictement » ; l'artiste n'était pas « famélique » ; il n’a pas fait le portrait d'une Italie nouvelle { souffrante et nerveuse », ( amoindrie et pâlie ». Mais comme cette évocation d'une jolie peinture remplace avec bonheur de longs commentaires ; comme elle dit mieux la pensée de l'écrivain qu'une analyse plus attentive ! Elle projette une lumiere éclatante. Elle apporte la couleur et la vie. On y voit même à quel point la peinture a commande la pensée. En pareil cas, Taine fera plutôt appel à des images athlétiques, et c’est l’idée de force qui domine dans toutes ses évocations de l'Italie. Malgré la différence des temps, Socrate et Michelet ne sont pas d'un avis différent sur le sens profond des arts plastiques ; Socrate demandait à Parrhasios de mettre la morale en peinture ; Michelet traduit en prose poétique des tableaux de Corrège pour prouver ses hypothèses et colorer son lyrisme. Le philosophe grec et l'historien romantique vont également chercher dans les images l'expression de la pensée. Ils ne contemplent des formes que pour en extraire la spiritualité qui les intéresse. C’est ainsi que le monde pittoresque est entré dans le domaine commun à toutes les sciences morales. On admet que l’art peut enseigner au poëte à mieux voir la nature, comme il apprend à l'historien à reconnaître l'homme dans ses monuments.

Mais est-ce bien là toute sa destinée? L'étude de l'art nous apparaît avant tout comme une enquête sur les idees et sentiments qui animent le monde plastique. Cet effort pour dégager de la matière une pensée aboutit aisément. Pour atteindre aux « idées », le langage des mots a tellement plus de facilité que celui des formes ! Celles-ci tiennent à la matière, elles traînent mille entraves au-dessus desquelles les syllabes flottent, légères. Et l'on en vient facilement à se demander si l’activité plastique n'est pas une forme préalable de la spéculation, un passage obscur que traverse l esprit dans son ascension vers la clarté. N'était-ce pas la pensée profonde de Socrate? En demandant à Parrhasies de peindre

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des sentiments et, de préférence, les sentiments les plus nobles, il assigne à la peinture une fin que d’autres arts, la poésie ou la philosophie, atteignent beaucoup plus aisément. Parrhasios, avec tout son talent, ne sera jamais qu'un moraliste d'une utilité médiocre. S'il avait poussé sa dialectique jusqu'au bout, Socrate lui aurait conseillé d'abandonner les pinceaux pour l'analyse directe de la vie morale. Et de même pour Michelet sans doute. Il est de ceux qui ont dit et écrit que la cathédrale était un livre de pierre ; mais il savait encore mieux que, pour l'expression de la pensée, l'imprimerie est un moyen autrement puissant que la sculpture. À l'écriture le monde abstrait ; au dessin tout ce qui se voit. Quand on demande aux arts d'exprimer la vie morale, il semble qu'on leur assigne une haute ambition, bien faite pour les exalter ; mais, plutôt, on les réduit à un rôle un peu futile et subalterne. On découvre, il est vrai, de quoi les consoler ou les justifier, en appelant leur inutilité un noble désintéressement.

Cette conception des arts plastiques est contredite par leur histoire. Îls tiennent dans les archives de l'humanité une place trop grande pour que nous puissions ne voir en eux qu'une distraction, même supérieure. Dans tous les temps, paiens ou chrétiens, on les trouve constamment associés aux espérances suprêmes, appliqués aux formes les plus hautes de la croyance. Dans cette création d'images continue, inlassable, qui nous semble vieille comme la vie même de l'esprit, ne fautil voir qu'une activité d'agrément 2 Ce n'est pas possible, il doit y avoir autre chose.

ATHÊNA, LE CASQUE ET LA CHOUETTE. Voici des têtes d'Athéna, des yeux de chouette, des têtes casquées. Supposons ces visages, casques baissés ; ils nous regarderont avec des yeux ronds de chouette. Ils ressembleront beaucoup à cette petite Athéna spirituellement peinte sur un VASE DU LOUVRE ; Le céramiste a suivi les suggestions de ce casque aux yeux ronds et complété sa figure en oiseau. Son image nous aide à comprendre commert cette déesse casquée a pu recevoir le surnom de chouette. Ces confusions plastiques pourront sembler puériles aux mythologues rationalistes. Il est évidemment beaucoup plus raisonnable de chercher des analogies entre la déesse de l'intelligence et l'oiseau de la nuit et d'en trouver, hélas !

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