ARTE CT
indépendant. Mais ici encore n'y aura-t-il pas lieu de supposer aux arts un rôle plus actif ? Imiter les aspects des choses n’est pas se contenter d’en recevoir et d’en conserver le reflet ; ce n’est pas un rôle de miroir. C’est une opération extrêmement complexe qui met en œuvre des industries très ingénieuses et qui implique une certaine conception de l’objet. Peindre la nature, c’est la refaire pour l'imiter dans ses apparences, pénétrer ses modes de création. L'art pousse son imitation dans la mesure de ses moyens ; l’image qu'il nous présente ne dépend point seulement du modèle, mais des procédés du portraitiste. Et c'est ainsi que notre conception courante de la nature dépend pour une grande part du style de nos sculpteurs et de nos peintres.
Toujours et partout, j'imagine qu'ils se sont donnés pour des imitateurs fidèles de la réalité. Ils ne se sont jamais proposé d'autre but que celui de faire vrai. Toutes les révolutions esthétiques ont été menées au nom de la vérité. Même quand ils avouent les déformations qu'ils font subir à leur modèle, les artistes ajoutent que ces déformations visent à une vérité plus haute que la vérité littérale. Il n’est sansdoute pas, dans le cours de l’histoire, une école qui ait volontairement tourné le dos à la nature. Et cependant, il n'y a pas deux écoles qui l’aient vue de la même manière. Nous ne songeons pas un seul instant à dire qu'elle s’est présentée sous des apparences changeantes aux diverses générations : mais alors nous devons conclure que la conception que nous en avons est en grande partie dans l'interprétation que nous en donnent les artistes. Comment en serait-il autrement? Les images qu'ils nous proposent s'impriment, en effet, sur notre esprit plus fortement que les aspects directs de la nature. Comme elles ont déjà été traitées par une intelligence, elles sont beaucoup plus assimilables. Ce que nous appelons nature, qu'il s'agisse d’une figure ou d’un paysage, est un ensemble de qualités confuses où chacun voit ce qui l'intéresse, un total de sensations où notre attention fait son choix. Deux artistes copiant le même modèle en dégagent des images très différentes ; s'ils copiaient un même tableau, ils en donneraient des repliques identiques. Par sa fixité et sa simplicité, l’image sculptée ou peinte s'affirme avec plus d'autorité que la nature même, qui est toujours complexe et changeante. Jamais elle ne se fixe :
quand sa forme ne se modifie pas, c’est l'heure ou la sai-
elle offre rarement deux images superposables ;
son qui en varie les aspects. Mais silhouettes et figures se meuvent presque constamment, et le souvenir que
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7 REPE
Fig. 105 et 106. — DES MANNEQUINS QUI SE DÉTACHENT. Par la violence cassante de leur effort pour vaincre la rigidité de la matière, ces grandes figures de Moissac (un PROPHÈTE ef un SAINT PIERRE) nous montrent à plein la difficulté du problème technique à résoudre. Ces figures surgies à peine d'une image de peinture plate veulent s'agiter librement dans l’espace. Mais leur espace n'a encore que deux dimensions. D'où des rabattements de gestes, des croisements de jambes, des cassures brusques. Le sculpteur ne dispose pas d'un relief suffisant pour libérer ses bonshommes du plan, et il n’a pas assez de science pour ramener les fortes saillies aux finesses dégradées du raccourci.
notre esprit en conserve sst une synthèse mal définie qu'il nous est difhcile de résumer en une image précise. Les impressions que laisse la réalité peuvent bien être plus intenses, plus riches que celles de l’art, mais la mémoire visuelle conserve plus fidèlement des images immobiles. Le portrait finit toujours par substituer dans notre mémoire son image à celle du modèle. Chaque fois qu’elle repasse devant nos yeux, une image sculptée ou peinte appuie sur les mêmes traits et superpose exactement une impression nouvelle à une ancienne impression. Quoi d'étonnant, si ensuite nous la reconnaissons dans la réalité? Ainsi, les œuvres de l’art dirigent-elles notre attention et nous conduisent-elles dans le désordre confus de la nature. Elles nous donnent le plan de notre exploration. Apprendre à voir, c'est munir sa mémoire d'images et savoir regarder, c’est reconnaître.
Chaque génération apporte donc une étonnante fidélité à bien voir les hommes et les choses de même façon,