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LA LÉGENDE

OUS traversons d'immenses régions sans que, durant le voyage aucune montagne, aucune roche n'intéresse notre pensée. Le paysage se déroule, les images

se succèdent et s’effacent. Mais soudain notre attention se fixe ; nous sommes devant quelques moellons entassés ou seulement devant une pierre énorme dressée verticalement. Et ces pierres présentent une extraordinaire valeur de sentiment, parce qu'elles nous paraissent avoir été

déplacées par des mains humaines. Quels étaient dorc

BESAPIERRES

ces hommes? Quelles pensées, quelles passions les menaient? [l n’en faut pas davantage pour amorcer notre curiosité et, suivant les cas, susciter une thèse archéologique ou allumer un foyer de légendes.

Parfois une société meurt, une civilisation s'éteint, épuisée par un mal interne ou sous le coup d’une catastrophe. Le livre de l'humanité compte bien des cataclysmes de ce genre ; il y a interruption dans le courant de l’histoire, et ce quenotre art avaitimprimé sur la matière,

Fig. 244. — GÉOLOGIE ET MYTHOLOGIE. Toute anomalie géologique apparaît comme un signe surnaturel, marqué d'un caractère sacré. Cette colonne de lave —SainT-MicHeL D'AIGUILHE, AU PUY — qui reste debout, tandis que la cheminée du volcan qui l'a moulée s'est désagrégée el fondue, est une étrangeté, même après l'explication donnée par la géologie moderne. Les explications spontanées du commun font naturellement intervenir des forces et des volontés surhumaines. Et c'est ainsi que ces ( curiosités » naturelles ont toujours été considérées comme des lieux sacrés. Les lieux de pèlerinage sont d'abord des sites étranges el magnifiques.

le temps le désagrège et l’efface. Et quand la vie reprend, les générations nouvelles se trouvent devant des monuments, mutilés, déformés, qu'elles ne comprennent plus. Ce sont pourtant œuvres humaines : il faut leur trouver un sens, et les mythes se mettent à fleurir sur les ruines. Les vieilles pierres subsistent, indestructibles, par delà les phases de sommeil et d'activité que traverse l'histoire. Cimetières, châteaux croulants, substructions informes s'offrent à nous avec la puissance sentimentale d’un appel humain et l'attrait mystérieux d'un tombeau.

Et dans cette revue des images qui mènent la pensée, la géographie a sa place comme l’art. Les monuments de nos mains ne sont pas seuls à nous apporter l'écho des anciennes générations. La nature, parfois, semble parler le même langage que l’art. Les montagnes, les grottes, les sources, ressemblent tellement à des œuvres artificielles que l'on s'arrête devant ces accidents comme devant des œuvres de l’homme. Et c’est ainsi que ces sites d'exception deviennent si souvent des lieux sacrés. Car, devant les merveilles de la nature, l'admiration ou l'étonnement tournent aisément en respect religieux. La contemplation des images grandioses évoque nécessairement l'intervention du surhumain. Les montagnes, du Sinaï à l'Olympe, et jusqu'à l'Himalaya, sont le séjour des dieux ; l'homme, qui a si longtemps bâti sa demeure, ville ou château, sur les hauteurs, soupçonne sur les cimes inaccessibles les acropoles divines. L'imagination humaine

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