BARON ED ES
IMAGES
n'a jamais laissé sans habitants les grottes dont les sombres profondeurs recèlent l’épouvante. Suivant les temps, elles ont été habitées par des puissances mystérieuses, divinités agrestes, ou bien elles sont devenues le refuge des anachorètes. Saint Amadour, à Rocamsdour, la Madeleine à la sainte Baume, saint Patrick à Donegal en Irlande, cent autres sanctuaires rupestres nous révèlent la puissance sentimentale de ces grottes mystérieuses. Âu sommet des roches abruptes, le mont Saint-Michel, l'aiguille du Puy, les gens de la plaine ont vu flotter des flammes étranges ; nescio quis, sed habitat deus, disait Evandre en regardant le sommet broussailleux du Capitole. La pensée qui s'émeut devant un site est tout près d'y reconnaître un Dieu.
Jl n’y a pas loin entre certaines roches naturelles et les menhirs et cromlechs. Qui a dressé ces pierres monstrueuses? Pourquoi? Quand? On ne sait. Mais il est certain aussi que pas une des innombrables générations qui ont successivement contemplé ces rudes architectures n'a manqué de donner sa réponse à l'inévitable curiosité, et ces réponses, si nous les connaissions, seraient de merveilleux documents sur les formes de la croyance à travers les âges. Les alignements de Carnac sont-ils tout simplement des tombeaux, ou bien ont-ils servi à soutenir les tentes romaines? ou bien sont-ils des soldats païens pétrifiés pour avoir poursuivi saint Cornély? Tous les vieux burgs sont habités par des revenants. Notre imagination ranimele passé et, dans les solitudes nocturnes, on entend parfois les morts que l'habitude ramène parmi ces vieilles pierres. Les cimetières abandonnés sont souvent interprétés comme des champs de bataille. Seul un carnage a pu rassembler tant d’ossements et de tombeaux. Devant les tombes des Aliscamps, ou de Roncevaux, on a imaginé bien des combats épiques, et c'est dans quelque antique ossuaire de Cologne que l'on a reconnu les restes des compagnes de sainte Ursule massacrées par les Huns. Un tombeau, un sarcophage antique découvert à Compostelle, en Espagne, a servi d'étoile polaire aux voyages sur l'Ouest ; et, sur cette pointe occidentale du continent, la tombe de saint Jacques a pu faire équilibre à l’autre tombe, celle du Saint Sépulcre, qui attirait alors l’Europe vers l'Orient, à l'autre extrémité du morde chrétien.
Ce n’est pas seulement dans les croyances confuses et les traditions populaires qu'il faut chercher l'influence des images de pierre. On la retrouve aussi forte ct plus facile à suivre dans la littérature, chez les Romains, chez
les Grecs et dans la Bible.
L'AMLEGENDE
L'Énéide de Virgile ressemble parfois à une promenade archéologique commentée par un poète, car nous voyons encore quelques-uns des monuments et les sites qui ont dicté ses vers.
Il est dans l'Énéide un épisode d'une étrange poésie ; il en rayonne une lumière qui éclaire le poème tout entier ; c'est l’entrevue d'Énée et d'Évandre au huitième livre. Là se rencontrent le héros troyen et le roi de l’Aventin ; là se rejoignent l'épopée homérique et la tradition latine ; le jeu littéraire s’unit à la religion nationale. C'était entre l'Aventin, le Palatin, près du Tibre, quelque part, sur cette place qui s'appelle aujourd’hui Bocca della Verita. Evardre et ses sujets célébraient les sacrifices annuels à Hercule vainqueur, quand, derrière les arches du petit bois, entre les plantes de la rive, ils virent glisser la barque silencieuse qui remontait le Tibre. « Étranger, d’où vienstu? » Et il semble que la voix humaine ait plus de sonorité dans cette nature encore vierge. Les deux héros s’abordent, ct tout d’abord Énée est initié au culte d'Hercule vainqueur. Evandre lui conte la terrible bataille contre Cacus, le monstre qui lui avait dérobé des bœufs de son troupeau, et lui montre du doigt l’antre où il se tenait, aux flancs de l’Aventin. Et, tout en détaillant les épisodes de l’horrible bataille, Évandre peut en faire voir les traces. Voici la roche arrachée par Hercule et tombée dans le Tibre :
Aovulsam solvit radicibus ; inde repente et imis Impulit, impulsu quo maximus intonat æther, Dissultant rite refluitque exterritus amnis.
Il montre aussi l'autel Maxime, qui fut dressé pour commémorer éternellement cette victoire :
Hanc aram luco statuit que Maxima semper Dicetur nobis et erit que maxima semper.
Et ce sont là tous les éléments de la légende ou presque tous. L’antre de Cacus, le sanctuaire d'Hercule. Il suffit de rappeler que ce terrain devint plus tard le marché aux bœufs (forum boarium) pour que nous croyions assister au développement de la légende. Elle est née sur ce foirail ; elle a été inventée par des bouviers. Ces marchands ont cherché pourquoi ils sacrifiaient un bœuf à Hercule ct ils ont naturellement pensé que cet Hercule vainqueur à qui allaient ces remerciements était l'Hercule qui les protège, c'est-à-dire le dieu qui châtie les voleurs de bétail ; Cacus, dans cette version de la légende, assuma le
DES TEERRES 141
rôle ingrat de voleur puni. Virgile a entendu conter cette histoire ; elle circulait dans ce quartier d’où montait si souvent le mugissement des bœufs.
Mugire boves atque omne querelis Impleri nemus et colles clamore relinqui.
Quand il contait cette rencontre mémorable d'Évandre et d'Énée, Virgile voulait substituer à l'image de la ville bruyante l'évocation de la nature encore sauvage ; pourtant, dans son récit, il reste encore quelques traces des impressions rapportées d'une promenade sur le champ de foire où les bêtes assemblées poussent parfois un meuglement ennuyé, dans l'attente de l'acheteur.
Et le vieil Évandre ne s’en tient pas à cette première initiation. Il va conduire Énée au pied des collines, l'Avertin, le Palatin, le Capitole ; il parle de ces lieux en termes simples, comme on regarde la source modeste d’un fleuve qui doit traverser des pays, arroser des villes et féconder des continents. Sur les ruines usées, les plantes reparaissent aujourd'hui et il nous est maintenent facile d'imaginer le paysage rustique sur lequel régnait le roi Évandre. La nature reprend visage, maintenant que l’homme se
retire. À Virgile, il fallait plus d'effort pour se représenter
Fig. 245. — CIMETIÈRES ET CHAMPS DE BATAILLE. Parmi les débris qui émeuvent le plus fortement notre imagination, il faut compter d'abord les tombeaux ; la présence, la volontéde l'homme y sont évidentes. Leur antiquité indéterminée grandit confusément la personne du mort et active la floraison légendaire. Quand les tombeaux subsistent, réunis en nombre, l'imagination ne manque jamais d'y reconnaître le résultat d'un massacre, d'un cataclysme, d'une bataille. On ne songe point à voir là un cimetière peuplé par les générations pacifiques. Ainsi, d'antiques nécropoles, comme les ALISCAMPS D'ARLES, deviennent des foyers de légendes et d'épopées. Les sarcophages gallo-romains conservés sont bien souvent devenus l'objet d'un culte ; et ces images paiennes, cachées en des cryples mystérieuses, nous rappellent comment l'hagiographie romane a quelquefois fleuri sur des monuments de l'art antique.
le Latium de Saturne. N'importe, nous pouvons suivre la promenade célèbre : « Le roi allait, cassé par l’âge ; d'un côté, Énée l'accompagnait : de l’autre, le jeune Ascagne qu'il tenait par la main, et, tout en cheminant, il égayait la route de propos variés.» Et ils virent ainsi la Rome préhistorique, c’est-à-dire ce que se racontaient les curieux du temps d'Auguste qui, sous les nouvelles bâtisses et les marbres qui commençaient à cacher la pauvre ville républicaine, exploraient les vicilles choses sur le point de disparaître et tâchaient de se représenter la Rome d'avant Romulus. Tout d'abord, Évandre ne manqua pas de leur donner ces étymologies populaires qui sont d'ingénieux calembours riches de fables naïves, et le Latium qui vient de ce que Saturne est venu s’y cacher (latuit), ct le nom de Carmenta, et la grotte du Lupercal…
C'est Virgile qui prête à un paysan de dix siècles plus vieux que lui son émotion sacrée. La majesté du Capitole, cette crête d'or qu'allume chaque soir le soleil, cette tête du monde, il la voit sous les ronces. Mais déjà un Dieu l'habite :
Cette épopée primitive, toute cette poésie dont les
quel Dieu, on ne sait, mais 1l est là un Dieu.
chroniqueurs ont tenté de faire de l’histoire, qui ne sent qu'elle se respirait autour de ces vieilles pierres? C’est en regardant ces monuments ruinés que les hommes en ont tiré des récits, comme pour les garantir de l'oubli, au moment où ils allaient disparaître. Évandre conduisant Énée dans l'antique Pallantée, c'est Virgile cherchant les monuments de la Rome primitive dans la Rome impériale.
À l'origine de cette rêverie historique, il y a des curio-
: Ta