‹ La vie des mots: etudiée dans leur significationsChapitre 12 sur 61 · II. Formation du substantif · texte numérisé non relu

II. Formation du substantif

§ 10. Les changements de sens peuvent atteindre '. diverses parties du discours, plus fréquemment les noi (substantifs et adjectifs) et les verbes, moins souve les mots invariables et moins encore les pronoms.

Au point de vue qui nous occupe, la nature gramm ticale du mot importe peu ; la marche de l'esprit, pa tout, reste au fond la môme. Dans le substantif elle e plus facile à saisir ; d'ailleurs le substantif est la part du discours la plus féconde en changements et la pli importante à étudier. C'est doncTanalyse du substant qui servira de point de départ à notre recherche. Ma il reste entendu que tout ce que nous en dirons pei s'appliquer, sauf de légers changements, aux autrt sortes de mots.

§ 11. Tout substantif désigne à l'origine un objet pf une qualité particulière qui le détermine. Ainsi, ! chose que le latin appelle fluvius, fleuve , présente d vers traits caractéristiques : aspect des rives, mouveme; de l'eau, etc., dont chacun pourrait servir à la dénoi mer; le mouvement de l'eau a été choisi, et cette qu lité d'eau courante, quod fluit, a donné son nom à chose. Ainsi encore ce que le français appelle vaissea

M. Michel Bréal dans un curieux et intéressant Mémoire lu séance publique à l'Institut. Voir la Revue Bleue, 1884, t. p. 552.

>ar assimilation de forme à un grand vase, ou bâtiment >ar allusion au travail de la construction, le latin Rappelle navire, c'est-à-dire ce qui nage, flotte sur l'eau {natat) *.

Cette qualité particulière qui sert à dénommer l'objet est le déterminant, ainsi dit parce qu'il lé détermine et le fait connaître par un caractère spécial. Dans une capitale, capitale est le déterminant qui caractérise un déterminé sous-entendu {ville, lettre). Dans fluvius , na~ w, les idées de couler, de flotter sont les déterminants qui précisent les déterminés généraux non exprimés : fa chose (qui coule, flotte). Dans les noms composés, les rapports des déterminants et des déterminés sont plus visibles, parce que ceux-ci sont tous deux exprimés : ainsi dans coffre-fort, coffre est le déterminé que précise le déterminant fort.

Le choix d'un déterminant, tel est donc le premier acte de l'esprit dénommant un objet : il y saisit une qualité et en prend le nom pour en faire le nom de l'objet.

§ 12. Chose curieuse, cette qualité n'a nullement besoin d'être essentielle et vraiment dénominative.

Ainsi cahier est, étymologiquement, un groupe de }ua/re choses (ancien français caier, caern, cadern, du latin quaternum, groupe de quatre [s.-e. feuillets]).

i. Dans toute langue, tout nom dont on trouve l'étymologie se Wniène invariablement à un qualificatif, et la recherche étymologique, comme nous le verrons plus loin, consiste précisément & reconnaître les qualificatifs qui se cachent derrière les noms. Voir p. 68.

Carillon est aussi un groupe de quatre (cloches), du latin vulgaire quadrilionem, réunion de quatre.

La confiture est tout simplement une préparation (confectura).

Le chapelet n'est autre chose qu'une petite couronne (de ckapel, chapeau, guirlande).

Les lunettes sont simplement de petites lunes.

Un soldat est un homme payé, soldé (de l'italien soldato, de soldo, sou).

Une tortue est un animal aux (pieds) tors, t or tus.

Rien dans ces mots n'indique étymolqgiquement les idées qui nous paraissent essentielles de feuilles à écrire, de cloches, de fruits préparés, de grains bénits, d'instruments de vision, d'homme de guerre, d'animal à carapace, etc.

Quelle est la valeur du déterminant dans la série suivante :

caporal, c'est-à-dire chef,

sergent,

serviteur *,

adjudant,

aide,

officier,

chargé d'un office,

major,

plus grand,

lieutenant,

remplaçant,

capitaine,

chef,

commandant,

celui qui commande,

colonel,

celui qui est à, la tête d'une colonne,

et enfin général, mot d'un sens vague et sans portée?

1. Sergent est encore le nom de divers outils, comme aussi le mot valet.

ou dans celle-ci

diacre, c'est-à-dire Sirfxovoç, serviteur,

prêtre, — presbyter, vieillard,

évéque, — littexoicoç, surveillant,

cardinal, — cardinalis, important,

pape, — papa, père ?

et dans ces mots :

Marquise, sorte de vérandah; duchesse, sorte de poire; . princesse, sorte d'amande et aussi sorte de haricot ; chancelibre, sorte de fourrure à envelopper les pieds ; châtelaine, sorte de chaîne longue, qui se porte autour du cou ; demoisclle, nom de la hie, instrument à, l'usage des paveurs ; dame, nom d'une pièce au jeu de ce nom ?

Les exemples sont sans fin.

C'est que le déterminant qui sert à dénommer l'objet fif n'en exprime pas nécessairement la nature intime. Le nom n'a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d'en éveiller l'image. Et, à cet effet, le moindre signe, le plus imparfait, le plus incomplet suffit, du moment qu'il est établi, entre les gens parlât la langue, qu'un rapport existe entre le signe et la chose signifiée. Dans ces dernières années, on a donné knom de porte-bonheur à une espèce de bracelet. En quoi porte-bonheur définit-il l'objet qu'il désigne ? Une ?&gue idée de souhait, unie à l'idée de présent qu'on Peut faire du bracelet, suffit à faire un nom.

§ 13. Cette faiblesse de la caractéristique dans le ^terminant s'explique très facilement du reste. Le

langage n'a pas besoin de tout dire (nous ver même plus loin qu'il ne peut pas tout dire).

Des pensées qui sont dans l'esprit, il n'exprime quelques-unes, capables d'éveiller les autres. Le souvent les déterminés sont sous-entendus et les n qui les désignent rendus inutiles, soit par la na propre des déterminants, soit par les circonstances se trouvent les personnes qui parlent entre elles. I prendre des exemples familiers, si vous entendez c une conversation le mot de radical, il ne sera pas bei d'expliquer s'il s'agit d'un radical linguistique, < radical algébrique, d'un radical chimique, ou d'un liticien radical. Le caractère de ce radical sortira naturellement de la conversation.

Qu'une domestique aille demander chez l'épi un quart de vinaigre, l'épicier comprendra < s'agit d'un quart de litre; si elle demande un q de café, ce sera, sans qu'il soit nécessaire de diquer, un quart de livre, L'énonciation des d^ minants a suffi à faire reconnaître la nature des terminés.

§ 14. La langue dénomme donc les objets en les < gnant par une quelconque de leurs qualités. Dans premiers temps, les noms de ces qualités éveil dans l'esprit d'abord l'image de la qualité et subsl rement celle de l'objet ; plus tard, ils n'éveillent l'idée de l'objet. Le drapeau, l'étendard d'une troup d'abord été le morceau de drap attaché à la ham

drapeau, en effet, signifiait simplement drap. Puis, à force d'être appliqué à l'étendard, le terme finit par le représenter tout entier.

En un mot, tout substantif commence par désigner l'objet par une de ses qualités; il est alors qualificatif; puis il éveille dans l'esprit l'image totale de l'objet , il est alors substantif.

L'oubli de la signification étymologique, telle est donc la condition nécessaire de la formation du substantif. C'est aussi la condition fondamentale de toute transformation de sens.

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