DE' LA PREMIÈRE ÉDITION
Ce petit livre sort de cinq leçons faites en Sorbonne, à la fin du second semestre de Tannée 1885. L'auteur s'est proposé d'étudier les caractères de cette vie que notre esprit prête aux mots , en les chargeant d'exprimer les idées. L'introduction qui suit cette préface montrera la place qui revient au problème dans l'ensemble des questions qu'embrasse la philosophie du langage. Ici, on se contentera de quelques explications secondaires.
Ce n'est pas une étude historique des variations que les mots peuvent éprouver dans leurs significations qu'on a voulu tenter ; c'est une étude philosophique des procédés logiques et des causes psy-
1. C'est en réalité une seconde édition corrigée : la première a été imprimée en juin et a paru en octobre 1886, à Londres, en traduction anglaise, chez les éditeurs G. Kegan Paul, Trench and G°.
vni PRÉFACE
chologiques ou linguistiques qui se cachent derrière l'évolution des sens. L'histoire des mots est ici un point de départ et un moyen pour s'élever à une étude plus haute.
Le lecteur sera frappé d'un grave défaut que présente cet opuscule : on ne s'y occupe guère que du français. Une étude de ce genre devrait embrasser un groupe naturel de langues , soit l'ensemble des langues romanes, soit tout le groupe indo-européen. Personne plus que l'auteur ne regrette cette lacune. Pour sa justification, il pourrait déclarer que, dans ces études nouvelles de philosophie linguistique, il faut procéder avec prudence, circonscrire d'abord le terrain et ne l'étudier que graduellement, ne songer en un mot à une synthèse qu'après de vastes séries de recherches analytiques. Peut-être au fond aurait-il raison. Mais la vérité est que ce travail est sorti seulement par occasion de recherches depuis longtemps entreprises et poursuivies à peu près exclusivement sur l'histoire de la langue française.
Les travaux spéciaux de l'auteur sur la formation des mots, son enseignement à la Faculté des lettres, une collaboration de quatorze années avec
PRÉFACE ix
M. Ad. flatzfeld au Dictionnaire général de la langue française (qui va être mis sous presse), Font amené, à propos de l'étude des mots français, à un certain nombre de considérations générales. Déjà quelques-unes avaient paru, isolément, çà et là, dans divers ouvrages. La théorie du développement des sens par rayonnement et enchaînement 1 avait été indiquée sommairement, voilà quatorze ans, dans une note du Traité de la formation des mots composés en français 2 , ainsi que la formule algébrique du développement par enchaînement, celle-ci exposée plus en détail dans une note de la Revue philosophique 3 . Les théories sur le néologisme et sur Yarchaïsme avaient été également développées dans l'ouvrage consacré à la Formation des mots nouveaux en français* et dans une leçon d'ouverture faite en Sorbonne le 4 décembre 1883.
On a cru utile de reprendre ces idées un peu dispersées et de les coordonner systématiquement en les développant, en les complétant, en en faisant