CHAPITRE III
§ A3. Nous avons reconnu les modes des changements de sens. Quelles en sont les causes ? Ici nous touchons aux problèmes les plus obscurs et les plus difficiles de la Sémantique 1 . Les mots nouveaux expriment des choses nouvelles, faits, idées, sentiments, ou sont des façons nouvelles de rendre les choses anciennes. Le développement des mots nouveaux répond donc aux changements qui affectent la pensée d'un peuple ou sa façon de sentir. La science de la signification des mots fait donc partie de l'histoire de la psychologie.
On a dit de cette science qu'on n'en a guère jusqu'ici créé que le nom. Le domaine en est si vaste, les faits sont si nombreux que les efforts tentés n'ont guère abouti. Que la constitution de cette science présente des difficultés considérables, cela est évident ; mais qu'elle en soit rendue impossible, cela est douteux.
En effet, ce qui arrête la recherche, c'est la multiplicité inouïe des faits qu'il s'agit d'étudier. Les actions qui modifient les mots dans leurs sens paraissent in-
1. Ce mot, tiré du grec, désigne la science des changements de signification dans les mots.
nombrables; chaque changement semble remonter h une cause propre, réclamer son explication spéciale et par conséquent défier la constitution de la science.
Mais n'était-ce pas naguère le cas pour la météorologie? Pendant la première moitié de ce siècle, n'a-t-on pas renoncé à en faire autre chose qu'un vaste catalogue de faits indépendants? Et cependant, bien qu'elle ne soit pas encore une science constituée, qui ira soutenir qu'elle ne le deviendra pas un jour? Qui ira soutenir que le déterminisme infiniment complexe qui la régit ne se ramènera pas à un nombre plus restreint de lois inflexibles ?
Une autre objection qui, celle-là, touche au fond même du problème, peut encore être présentée. Les néologismes, comme les autres faits de langue, ont habituellement pour causes des actions individuelles.
En effet, de quelque ordre qu'ils soient, de phonétique, de morphologie, de syntaxe, de lexique, tous les changements linguistiques ont pour origine première une action personnelle, et par suite, ce semble, arbitraire. Ils sont l'œuvre d'une volonté ; or, dès que la volonté intervient dans la production des phénomènes, il n'y a plus de prise pour la science, puisque la science n'a pour objet que de déterminer les causes simples qui se trouvent derrière la multiplicité des phénomènes changeants.
Mais n'oublions pas que, si les changements de sens reconnaissent des causes personnelles, ils n'ont de chance de durée que s'ils trouvent une complicité dans
Ja manière de sentir et de penser de la foule qui les accepte. Il doit y avoir accord entre l'état psychologique de l'auteur et celui du peuple : autrement le néologisme ne vit pas ; il naît, brille et s'éteint, comme un météore rapide, sans laisser de traces durables.
§ 44. La première question est celle de la méthode. Quelle classification générale adopter?
Les faits, nous l'avons dit plus haut, semblent se diviser en deux groupes :
Changements de sens dus à des causes objectives, extérieures à l'esprit, à des causes historiques ;
Changements de sens dus à des causes subjectives, intimes.
Il faudrait donc commencer par grouper dans une môme classe toutes les expressions qui ont rapport à des faits historiques. L'étude de ce groupe jetterait un jour sur l'histoire des idées et des faits chez le peuple.
Le second groupe comprendrait les expressions d'idées générales, de sentiments communs, non à tel ou tel peuple, mais à la plupart des peuples de même civilisation. Ici on toucherait de plus près à la psychologie populaire.
Prenons dans chaque groupe quelques exemples.