‹ La vie des mots: etudiée dans leur significationsChapitre 37 sur 61 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

§ 67. Les développements qui précèdent nous amènent naturellement aux faits de concurrence vitale. Quelques exemples suffiront.

L'idée de la nécessité est exprimée aujourd'hui par le verbe falloir : le vieux français disait en ce sens estovoir et convenir. Convenir exprimait d'abord la nécessité morale (sens qu'il a gardé jusque aujourd'hui, mais exclusivement) ; il exprimait encore la nécessité absolue (sens perdu depuis) : il lui convint mourir, disait la vieille langue , en parlant d'un malade, d'un blessé. Estovoir s'employait seulement au sens de la nécessité absolue. Quant à falloir, c'était un verbe intransitif qui signifiait manquer, faire défaut, et qui s'emploie encore quelquefois en ce sens : Montereaufaut-Yonne; Au bout de l'aune faut le drap.~ De l'idée de manque, falloir arriva facilement à l'idée de besoin: l'argent lui faut, c'est-à-dire lui manque, devint V argent lui fait besoin, lui est nécessaire. Or, ce changement de sens dans le verbe falloir ne se produit qu'à la fin du moyen âge , alors que estovoir disparaît et que convenir, se réduisant au sens qu'il possède aujourd'hui,

exprime plus que l'obligation morale. Ainsi, de ces Jux termes, l'un disparaît et l'autre se réduit, soit ie le nouveau venu ait pris une place vide, soit qu'il 3 ait fait totalement ou partiellement disparaître. Suivons le développement parallèle des prépositions , dedans et dans.

En exprimait, dans la vieille langue, la plupart des Dports que lui avait légués le latin in. A côté de en plaçait dedans, qui était préposition et adverbe, et, mme préposition, représentait en avec plus de force. Dr, en se combinait avec l'article le et l'article les, de mière à donner les formes ou et es : en le ciel se dit ou ciel; en les circonstances se disait es circonstances; lis en ne se contractait pas devant l'article féminin l'article élidé : en la circonstance, en l'état. Au i e siècle, ou et es disparaissent. Comment les rempla- •? La langue dans certains cas s'adresse à au et aux; voilà pourquoi nous disons aujourd'hui : en votre n et au mien ; se mettre au lit ; mettre aux fers. Mais plus souvent elle eut recours à une préposition peu tée jusqu'alors et qu'elle appela à une brillante desée, la préposition dans : ou devint dans le, es devint is les. De là on prit l'habitude d'employer dans deît les noms déterminés : dans le ciel, dans les circonsxes; et, par réaction, en se réduisit à ne précéder hauellement que les noms indéterminés. On dit mainant : en France et dans le pays; être en grâce, en )eur, et être dans les bonnes grâces de quelqu'un. )'un autre côté, dans prenant, comme préposition,

un développement de plus en plus marqué, dedans i venait inutile comme tel. Le xvn e siècle nous fait ass ter à la lutte des deux mots. Après 1650, dedans n' plus guère qu'adverbe, et le néologisme dans voit g triomphe achevé.

C'est ainsi encore que le gallo-roman, qui avait pei la préposition latine cum, chercha à la remplacer j apud, lequel devint le vieux français od ou o ; ce nouvelle préposition avait tous les sens du latin eu et marquait la concomitance [ire cum aliquo), la multanéité (abire cum fletu), le mode (ferire cum f gione), etc. Mais le français primitif avait également u autre particule, sortie aussi de apud, à savoir avec, ç d'abord adverbe, puis préposition, ne désignait en a cien français que la concomitance (aller avec qui qu'un). Cependant od sort peu à peu de l'usage et d paraît au xvi e siècle , avec le remplace graduellemei et finit par hériter de tous ses sens.

Soit le groupe ouïr, entendre et comprendre. Ouïr (1* audire) sort graduellement de l'usage vers le xvi e -xvn e s cle et se fait remplacer par entendre, qui avait seuleme le sens figuré qu'indiquait son étymologie : intende {animum) : de l'idée de intelligere, entendre passa do au sens de audire; mais comment le remplacer sens de intelligere ? La langue ira chercher comprends qui au sens de saisir et tenir dans son ensemble (eu, prehendere) ajoutera le sens de intelligere i .

Page 1