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CHAPITRE IV

§ 68. Le spectacle de ces luttes, où des mot* se disputent leur signification, rappelle tout d l'esprit tout un ordre de faits qui s'y rattache près, je veux dire la synonymie.

A première vue, il y a quelque chose de pa dans cette existence de mots présentant même cation ; mais il suffit d'un peu de réflexion p( que dans une langue bien faite il n'y a point c nymes complets.

Tous les mots usités ont leur fonction propre, être voisines, celles des deux synonymes n'en s moins différentes. Assurément, il se rencontre da langue beaucoup de termes différents pour dési même objet : telle plante, tel outil, tel produit in a cinq, six, huit noms; mais ces noms, s'ils ont t< emploi , le trouvent dans des lieux différents différents corps de métiers. Chaque groupe d'1 n'a à son usage quNm seul et même terme. Ces di noms, du reste, indiquent divers caractères lesquels les mêmes objets ont été dénommés à 1'

Il est vrai encore que l'introduction à larges

la langue savante au sein de la langue populaire a mis en présence, avec une foule de doublets, une foule de synonymes, et que, prises en elles-mêmes, le plus souvent ces expressions désignent exactement la même chose. Mais le seul fait qu'une des deux séries appartient à la langue populaire, l'autre à la langue savante, didactique, suffirait à marquer des différences de nuances, ou tout au moins d'emplois.

En fait, il ne peut y avoir, dans la langue commune, de synonymes parfaits qu'autant que l'un d'eux est peu en usage ; ou, si tous deux sont usités , cette synonymie parfaite ne peut durer longtemps : car la pensée ne s'encombrera pas d'un bagage inutile et finira soit par s'en débarrasser soit par l'utiliser 1 .

§ 69. Il y a, d'après leurs origines, trois sortes de synonymes :

1° Un même mot prend, par suite des hasards de sa formation, deux formes différentes;

2° Un même mot est modifié différemment par des Préfixes ou des suffixes spéciaux, ou par des emplois 8 yntactiques différents;

3° Des mots d'origine et de signification différentes ar riverit, dans le cours de la langue, às'entre-croiser, et, k ce point de leur développement, à s'appliquer à un nrême objet.

*• Rapprocher de ces faits la théorie de Dohrn, sur les changeants de fonction, en zoologie.

§ 70. 1° La première sorte comprend une bonne p<P-^ tie de ce qu'on appelle les doublets.

Soit, par exemple, le verbe plier. Dans l'ancieni* langue il se conjuguait :

je plie, il plie, vous ployez,

tu plies, nous ployons, ils plient.

Au présent du subjonctif :

que je plie, qu'il plie, que vous ployiez,

que tu plies, que nous ployions, qu'ils plient,

A l'impératif :

plie, ployons, ployez,

Dans le reste de la conjugaison le radical était p/oy. On disait de môme avec prier :

je prie; nous proyons.

On disait avec nier :

je nie ; nous noyons.

On disait avec noyer :

je nie; nous noyons,

A la fin du moyen âge, la langue s'embarrassa dans ces doubles formes et tira deux séries de verbes :

plier et ployer,

prier et proyer,

nier et noyer (dire non),

nier et noyer (faire périr par l'eau).

Pour les trois derniers verbes, la langue laissa disparaître une des deux formes devenue inutile, proyer, noyer (dire non) et nier (faire périr par l'eau), conservant prier, nier, noyer.

^if Pour le premier verbe, comme la langue conserva les deux formes, elle leur attribua des fonctions différentes : "fer, mettre en double, en triple, en appliquant une des surfaces contre l'autre ; Ployer, courber ce qui offre une résistance.

Autres exemples :

Le latin cathedra devient régulièrement chaire. Au xn* siècle, la prononciation parisienne change chaire en chaise; les deux mots cependant vivent dans la langue, d'abord complètement synonymes; puis ils se diversifient : le sens étymologique latin reste dans chaire, et la forme populaire chaise reçoit la signification populaire.

Col et cou sont les doublets d'un môme mot qui est le latin collum. Au lieu de faire disparaître l'un d'eux (comme elle a fait de vou, doublet de vol), la langue les a utilisés tous les deux, appliquant cou à la partie du corps qui relie la tête au buste, et col à la partie du vêtement qui entoure le cou.

A ce groupe appartiennent nombre de doublets qui nous présentent la formation savante à côté de la formation populaire. Exemples :

sécurité, emprunté de securitatem, à côté de sûreté ; fragile — fragilem — frêle;

rigide — rigidum — raide.

Souvent ces doublets ne sont pas synonymes : ainsi raison et ration; et c'est le cas le plus général, quand

l'un d'eux nous vient p*r emprunt d'une langue et gère voisine :

châsse et caisse (du pro?« caisse), de capsb; champ et camp (de Vital, campo), de campum; table et tôle (du wallon taule), de tabula; dame et duègne ( de l'esp. dueha), de domina.

Là, la formation savante et la formation popub en s'exerçant sur un même mot latin, partent de si fications spéciales différentes. Raison reproduit le général de rationem; ration, un sens particulier, quand les doublets viennent de l'étranger, il y a chi pour que le mot latin y ait pris un sens propre et valeur spéciale. Et le mot importé avec son sens pr< n'a plus guère qu'une communauté d'étymologie i son doublet indigène.

Il y a donc de bonnes raisons pour qu'une grc quantité de ces doublets ne soient pas synonyn néanmoins ils le sont dans certains cas. Commenta en établir la synonymie ?

Soit raide et rigide. Pour trouver la différence qi caractérise, il faut chercher le premier emploi d< gide. C'est un mot de formation savante, il apparl donc à la terminologie d une certaine science. En il a été employé à l'origine comme terme de méc que. C'est cet emploi spécial qui va déterminer l'em du figuré. Rigide signifiera : qui a l'aspect d'une b de fer : une corde métallique rigide; raide signil simplement : qui présente une forte tension : da sur la corde raide.

§ 71. 2° Le radical est modifié par des affixes différents, par des constructions syntactiques différentes :

a ) porter, apporter; — prononcer, énoncer; — couràer, recourber; — serrer, resserrer; — malhonnête, déshonnête; — somme, sommeil; — règle, règlement; — bord, bordure; — cœur, courage, etc.

^) Attaquer quelqu'un, s'attaquer à quelqu'un; — apercevoir une chose, s'apercevoir d'une chose; forcer à faire, forcer de faire; — courir le cerf, courir à V ennemi; — sortir d'un lieu, sortir un objet; — monter au grenier, monter l'escalier, monter un cheval, monter un cavalier, monter un magasin.

Ici le plus souvent l'affixe ou la construction donnent k clef de la synonymie.

Soit porter et apporter. On dit : apportez-moi mon Journal, mais non : apportez-lui mon journal. A quoi hent cette différence? Évidemment à la préposition ad. 0r> ad exprimant en composition l'action de venir (et n on celle d'aller), apporter signifiera exactement venir Porter. Comparez attirer, faire venir en tirant ; amen er, faire venir en menant; abaisser, faire venir en

baissant, etc.

Soit encore règle et règlement. Règle est le terme primitif : latin régula. Il s'emploie d'abord au propre, Une règle de bois, c'est ce qui sert à tracer une ligne droite. De là, au figuré, ce d'après quoi on dirige sa conduite. Règlement vient de régler, c'est donc ce qui sert à régler, ce par quoi on règle; c'est la formule de la règle.

A cette série se rattachent les doublets syntactiques, ces expressions formées d'un nom et d'un adjectif où l'adjectif prend un sens différent suivant qu'il précède ou suit le nom :

bonhomme et homme bon,

brave homme et homme brave,

certaines choses et choses certaines,

différentes personnes et personnes différentes,

fausse note et note fausse,

grand homme et homme grand, eto.

Ici l'adjectif, précédant immédiatement le nom, forme avec lui une sorte de mot composé auquel il arrive de prendre une acception particulière. Quand il le suit au contraire, il reprend la signification qu'il a isolément; car, au point de vue syn tactique, il est séparé du nom par une proposition sous-entendue : Homme bon répond à homme (qui est) bon. Cette séparation que la langue fait entre le substantif et l'adjectif postposé est rendue visible par la prononciation qui admet la liaison, quand l'adjectif précède, et la rejette quand l'adjectif suit. En voici un exemple curieux : soit l'expression : Un savant aveugle, si savant se lie avec aveugle (savan t'aveugle), il sera l'adjectif et aveugle le substantif. Si l'on fait un repos entre les deux mots, aveugle deviendra l'adjectif, savant le substantif : un savant aveugle, c'est-à-dire un savant qui est aveugle 1 .

Ici, enfin, prennent encore place des doublets qui

1. Voir Weil, de l'Ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes, Paris, 1870, p. 54.

ne diffèrent que par un léger changement dans la terminaison :

cerveau, cervelle, escabeau, escabelle, cours, course.

Ici Tétymologie donne fort peu de chose ; le plus f souvent, comme dans le premier groupe, l'usage de la langue a fixé à chaque mot sa valeur propre, et c'est lui qu'il faut consulter pour s'en rendre compte.

§ 72. 3° Dans le troisième groupe nous rencontrons les mots généralement désignés du nom de synonymes. Ces mots, divers d'étymologie, et à l'origine de significations, arrivent au cours de leur histoire à se croiser dans quelques-uns de leurs sens. Au point de leur entrecroisement, ils peuvent s'appliquer à un même objet, à une même idée; mais ils présentent toujours l'objet, l'idée, sous un aspect spécial et avec une nuance propre qui vient de la signification première. C'est donc & Tétymologie et au sens premier qu'il faut avant tout demander la clef de cette synonymie.

Tels sont : assurer, affirmer, compter, certifier; — courage, bravoure, valeur; — orgueilleux, altier, hautain, superbe, insolent, impudent; — adversité, malheur, infortune; — bonheur, joie, volupté, plaisir; — rester, demeurer, loger, etc., etc.

Soit : rester, demeurer, et loger.

Remarquons d'abord que rester, dans l'expression :

cette personne reste telle rue, est un néologisr laire qu'il faut éviter. Nous pouvons donc éca expression ; voyons maintenant loger et démet

Loger vient de loge; il signifie donc prc occuper un logement :je loge à V hôtel. Il impli simplement l'idée de lieu couvert que Ton occi impliquer nullement ridée de temps, de duréi

Demeurer : le sens primitif est :

Tarder en chemin, et, par extension, mettre à faire quelque chose; c'est à ce sens que se celui de demeure dans l'expression : il n'y a pai en la demeure (c'est-à-dire à attendre).

De là : 1° S'arrêter, être arrêté un certain tei le lieu où l'on est ; l'idée dominante ici est cell de temps; ou figurément : être fixé dans ur état : demeurer ferme dans le devoir.

2° Être établi pendant un temps plus ou m< dans un lieu qu'on occupe : demeurer dans uni

Nous voyons donc exactement par cette ana l'idée essentielle de demeurer est celle de Pour l'emploi qui nous occupe, la synonymie résolue.

Soit encore mener, conduire et guider.

Conduire : faire aller avec soi en dirigeant but déterminé : conduire un enfant à l'école. ] direction est donnée par l'étymologie : conduct à-dire cum, avec soi, et ducere, diriger, de di

Mener : faire aller avec soi quelqu'un qui ; aller, quelqu'un qui s'y prête ou s'y résign<

les bêtes aux champs, tel est remploi primitif; et l'idée du mouvement inconscient que suit le bétail domine tous les emplois figurés : L'aveugle conduit le chien qui le mène. L'homme s'agite, et Dieu le mène.

Guider : faire aller avec soi quelqu'un qui ne sait pas ; guider ajoute une idée d'ignorance : on prend un guide quand on ignore le chemin. Le mot vient de l'italien guidare, qui a déjà cette signification et la tient sans doute de son étymologie, l'ancien haut allemand viton, observer, noter.

Il est inutile de poursuivre plus loin ces exemples f . Ils suffisent à montrer la voie à suivre dans la solution des problèmes si nombreux et si délicats que soulève la synonymie.

§ 73. Cette étude, si importante pour la connaissance du bon usage de la langue, qui seule est capable de nous instruire sur la propriété des mots synonymes, Survaleur exacte, leur juste emploi, n'est en somme qu'une partie d'une étude plus générale, qui a pour objet la détermination précise du sens des mots. Celleci, faite au point de vue historique, nous apporte, nous l'avons vu, une foule d'informations sur l'histoire de la pensée et de la civilisation. Entreprise à un point de vue didactique et pratique , elle doit nous apprendre à définir rigoureusement le sens primitif de chaque

1. fls sont pris au Dictionnaire général de la langue française de MM. Hatzfeld et Darmesteter.

terme et h reconnaître comment en sortent les sens figurés.

Une fois ce sens primitif rétabli, on est étonné de voir avec quelle sûreté se déroulent tous les emplois figurés , môme les plus spéciaux. Et Ton se prend & admirer cette logique inconsciente qui dirige la langue dans ses extensions et ses développements.

Cet instinct qui nous dit que tel emploi seul est juste ou conforme au génie de la langue , il faut chercher à le développer, & le rendre sûr, parla lecture des bons écrivains, par la fréquentation des honnêtes gens et surtout par la réflexion et l'observation personnelles.

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