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CHAPITRE PREMIER

§ 64. Quand Fusage grammatical a réuni dans des expressions consacrées des termes qu'on est désormais habitué à voir ensemble, il se produit parfois alors des faits de contagion * .

C'est ainsi que pas, point, et les mots tels que aucun, personne, rien, guère, oiur'passé d'une signification positive à une signification négative sous l'actioip^e la négation ne qui les accompagnait le plus habituellement. La rien que faime guère, c'est-à-dire la chose que faime beaucoup, disait le vieux français. Aujourd'hui on ne voit plus dans guère qu'un synonyme de pas beaucoup, et dans rien que l'équivalent du latin nihil.

Ailleurs, d'une locution courante, il se dégage une signification nouvelle qui afi'ecte tel mot de la locution et en change la valeur.

Mais signifie à l'origine de plus ; cependant, pendant ce temps; dans la langue moderne ces deux mots ont passé au sens adversatif, parce que, dans nombre d'ex-

1. Voir M. Bréal, les Lois intellectuelles du langage, fragment de Sémantique, dans V Annuaire de l'association pour VencouragC' ment des études grecques en France, 1883, p. 132 et suiv.

pressions, l'idée adversative sous-entendue ressortait de la phrase, et qu'elle est venue se fixer dans la particule. Ainsi encore avec devient synonyme de malgré, dans des phrases telles que : Avec tout son savoir, il a échoué; l'idée complète serait : il a échoué, [alors qu')avec tout son savoir {il aurait dû réussir).

Pour arrive à un sens analogue. // se promène pour le plaisir quHl y trouve, disait la vieille langue, donnant à pour le sens de à cause de. Qu'on suive maintenant le développement de la préposition dans ces phrases-ci :

Me promener pour le plaisir quefy trouverais ? Non certes!

Je ne me promène pas pour le plaisir que j'y trouverais (c'est-à-dire alors que je pourrais ou devrais le faire, pour le plaisir que j'y trouverais).

Pour le plaisir que je trouverais à la promenade, je n'en reste pas moins à la maison.

Pour agréable que soit la promenade, je n'en reste pas moins à la maison.

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes,

(Corneille.)

Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme.

(Molière.)

Ici pour, du sens de à cause de, arrive au sens de malgré que.

Autrefois Carpillon fretin

Eut beau prêcher, il eut beau dire.

On le mit dans la poèle à frire.

La Fontaine veut dire ici que, si bien qu'il prêchât et parlât, le carpillon n'en fut pas moins frit. Comment

il a beau dire ou beau faire peut-il signifier quoiqu'il dise ou fasse ? c'est que Tidée restrictive, sous-entendue, mais qui ressort de Tensemble de la phrase , finit par se fixer dans l'expression dont elle transforme la valeur. « // a beau dire, il a beau faire, je ne Técoute pas, » signifie donc : il a son dire, son faire {aussi) beau {que possible) y et néanmoins ']e ne l'écoute pas.

C'est grâce à cette conspiration de la phrase prise dans son ensemble , qui dégage de la disposition et de la combinaison des termes un sens non exprimé, c'est grâce à cette conspiration que l'écrivain peut agir sur les mots, en modifier le sens et leur faire rendre tout un ensemble d'eff'ets nouveaux.

Je ne ferai qu'indiquer ce point d'une question qui à elle seule fournirait à toute une étude *. Voyez ce que

1. Voici en somme à quoi se ramène l'action de l'écrivain sur la langue. Il agit sur le lexique, en créant des mots nouveaux, et, plus heureusement, en étendant la signification de ceux qui existent. Élargir l'horizon des mots ou en approfondir la signification de toute l'étendue ou la grandeur des pensées qu'il y met, en renouveler la valeur par la nouveauté et la puissance de la conception, les remplir en un mot de son âme et de son génie, voilà ce que fait le grand écrivain. Il agit encore sur la syntaxe, en l'enrichissant de constructions nouvelles, ou en perfectionnant celles qui existent, en leur donnant plus d'ampleur et de majesté ou plus de précision et de correction. Mais l'écrivain est à peu près impuissant sur la dérivation ; il l'est tout à fait sur la grammaire et la prononciation, c'est-à-dire sur le mécanisme linguistique.

Celui-ci a sa valeur propre qu'il tient du génie du peuple qui Ta constitué. Il suit de là cette conséquence qu'une langue peut être belle littérairement et n'avoir qu'un mécanisme linguistique médiocre (par exemple l'hébreu), ou être absolument parfaite dans son organisme avec une valeur littéraire assez faible (sans-

Victor Hugo a tiré du moi fauve; quels effets inattendus il lui a fait produire , et cela uniquement par la façon dont il l'a enchâssé dans le tissu de la phrase.

Derrière eux cheminait la Mort, squelette chauve. Il semblait qu*aux naseaux de leur cavale fauve On entendît la mer ou la forêt gronder.

(V. Huoo, Lég. des siècles, les Cheval, errants.)

Ici fauve est pris au sens propre : {animal) au pelage roux.

On vante Eviradnus d-Altorf à Chaux-de-Fonds. Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne. Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne.

Velu, fauve, il a l'air d'un loup qui serait bon.

(Id., ibid.j Eviradnus, 2.)

Ici fauve chevauche entre le sens propre et le figuré. Signifie-t-il au poil roux ou farouche comme les bêtes fauves qui habitent les forêts ?

Dans ces derniers vers enfin, fauve prend une acception nouvelle extraordinaire.

Corbus, triste, agonise. Pourtant

L'hiver lui platt, Thiver sauvage combattant.

Il se refait, avec les convulsions sombres

Des nuages hagards croulant sur les décombres,

crit). L'ancien français est supérieur au français moderne par la constitution de sa grammaire, il lui est inférieur par la portée de son lexique et de sa syntaxe. Le grec parait être la seule langue qui ait réuni cette double perfection de l'organisme et de l'expression, de la forme et du fond.

Il va sans dire que ces considérations, un peu absolues dans leur brièveté, doivent comporter toutes sortes de réserves que nous ne pouvons exposer dans cette note.

Avec réclair qui frappe et fuit comme un larron, Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, Une sorte de vie effrayante, à sa taille.

La tempête est la sœur fauve de la bataille.

(Id., ibid,, 2.)

Et voilà comment V. Hugo arrive à faire rendre à ce mot fauve toute Thorreur grandiose des forêts mystérieuses*.

1. Cest à l'usage fréquent d'expressions groupées ensemble que la langue doit cette quantité de mots composés, formés par voie de juxtaposition (c'est-à-dire sans ellipse), tels que les substantifs : gendarme, arc-en-ciel, pot-au-feu, piédestal, verjus, saindoux, coffre-fort, etc. ; les pronoms : celui-ci, lequel, quiconque, etc. ; les mots invariables : toujours, longtemps, environ, autour, toutefois, quelquefois, etc.

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