SYNONYMIE
bla langue savante au sein de la langue populaire a mis pen présence, avec une foule de doublets, une foule de synonymes, et que, prises en elles-mêmes, le plus souvent ces expressions désignent exactement la même chose. Mais le seul fait qu'une des deux séries appar-
i tient à la langue populaire, l'autre à la langue savante, didactique, suffirait à marquer des différences de nuances, ou tout au moins d'emplois.
En fail, il ne peut y avoir, dans la langue commune, i ■de synonymes parfaits qu'autant que l'un d'eux est I jpeu en usage; ou, ei tous deux sont usités, cette syno- I nymie parfaite ne peut durer longtemps : car la pen- | «ée ne s'encombrera pas d'un bagage inutile et finira 1 soit par s'en débarrasser soit par l'utiliser'. |
§ 69. Il y a, d'après leurs origines, trois sortes de synonymes :
1° Un même mot prend, par suite des hasards de sa formation, deux formes différentes; J
2° Un même mot est modifié différemment par des I préfixes ou des suffixes spéciaux, ou par des emplois .1 syntactiques différents; I
3° Des mots d'origine et de signification différentes 1 arrivent, dansle cours de la langue, às'entre-croiser, et, ] & ce point de leur développement, à s'appliquer à un j même objet. J
1. RapproRlipr île ws fiiits In théorie de Dohm, sut les chttnge- 1
Tun d'eux nous vient par emprunt d'une langue étrangère voisine :
châsse et caisse (du prov. caisse), de capsa; champ et camp (de Tital. çampo), de campum; table et tôle (du wallon taule), de tabula; dame et duègne ( de Tesp. duena), de domina.
Là, la formation savante et la formation populaire, en s'exerçant sur un même mot latin, partent de significations spéciales différentes. Raison reproduit le sens général de rationem; ration, un sens particulier. Ici, quand les doublets viennent de l'étranger, il y a chance pour que le mot latin y ait pris un sens propre et une valeur spéciale. Et le mot importé avec son sens propre n'a plus guère qu'une communauté d'étymologie avec son doublet indigène.
Il y a donc de bonnes raisons pour qu'une grande quantité de ces doublets ne soient pas synonymes; néanmoins ils le sont dans certains cas. Comment alors en établir la synonymie ?
Soit raide et rigide. Pour trouver la différence qui les caractérise, il faut chercher le premier emploi de rigide. C'est un mot de formation savante, il appartient donc à la terminologie d'une certaine science. En fait, il a été employé à l'origine comme terme de mécanique. C'est cet emploi spécial qui va déterminer l'emploi du figuré. Rigide signifiera : qui a l'aspect d'une barre de fer : une corde métallique rigide; raide signifiera simplement : qui présente une forte tension : danser sur la corde raide.
§ 71. 2° Le radical est modifié par des affixes diffé-
înts, par des constructions syntaetiques différentes :
parler, apporter; — prononcer, énoncer; — cour~
ber, recourber; — serrer, resserrer;^ malhonnête, dés-
:konnête; — somme, sommeil; — règle, règlement; — bord,
^iordure; — cœur, courage, etc.
b) Attaquer quelqu'un, s'attaquer à quelqu'un; — apercevoir une chose, s'apercevoir d'une chose; forcer à faire, forcer défaire; — courir le cerf, courir à l'ei terni; — sortir d'un lieu, sortir un objet; — monter au [ fyrenier, monter l'escalier, monter un cheval, monter un cavalier, monter un magasin.
Ici le plus BOiiveniraffixe ou la construction donnant \ . la clef de la synonymie.
Soit porter et apporter. On dit : apportez-moi mon \ journal, mais non : apportez-lui mon journal. A quoi < tient cette différence ? Évidemment à la préposition ad. Or, ad exprimant en composition l'action de venir (et non celle d'aller), apporter signifiera exactement ii. porter. Comparez attirer, faire venir en tirant; c, ner, faire venir en menant; abaisser, faire venir e baissant, etc.
Soit encore règle et règlement. Règle est le terme primitif : latin régula. II s'emploie d'abord au propre, une règle de bois, c'est ce qui sert à tracer une ligne droite. De là, au figuré, ce d'après quoi on dirige sa conduite. Règlement vient de régler, c'est donc ce qui sert à régler, ce par quoi on règle; c'est la formule de ■ la règle.
A cette série se rattachent les doublets syntactîques, ces expressions formées d'un nom et d'un adjectif où Tadjectif prend un sens différent suivant qu'il précède ou suit le nom :
bonhomme et homme bon,
brave homme et homme brave,
certaines choses et choses certaines,
différentes personnes et personnes différentes,
fausse note et note fausse,
grand homme et homme grand, etc.
Icil'adjectif, précédantimmédiatementlenom, forme avec lui une sorte de mot composé auquel il arrive de prendre une acception particulière. Quand il le suit au contraire, îl reprend la signification qu'il a isolément; car, au point de vue syn tactique, il est séparé du nom par une proposition sous-entendue : Homme bon répond à homme {qui est) bon. Cette séparation que la langue fait entre le substantif et l'adjectif postposé est rendue visible par la prononciation qui admet la liaison, quand l'adjectif précède, et la rejette quand l'adjectif suit. En voici un exemple curieux : soit l'expression : Un savant aveugle, si savant se lie avec aveugle {savan t^ aveugle), il sera l'adjectif et aveugle le substantif. Si l'on fait un repos entre les deux mots, aveugle deviendra l'adjectif, savant le substantif : un savant aveugle, c'est-à-dire un savant qui est aveugle^.
Ici, enfin, prennent encore place des doublets qui
1. Voir Weil, de l'Ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes, Paris, 1870, p. 54.
SÏNO.NYMIE lis
ne diffèrent que par un léger changement dans la terminaison :
cerveau, cervelle,
escabeau, escabelle,
Ici l'élymologie donne fort peu de chose ; le plus J souvent, comme dans le premier groupe, l'usage de !a | langue a fixé 4 chaque mot sa valeur propre, et c'est f lui qu'il iaut consulter pour s'en rendre compte.
§ 72. 3° Dans le troisième groupe nous rencontrons 1 les mots généralement désignés du nom de synonyme; Ces mots, divers d'étj'mologie, et k l'origine de significations, arrivent au cours de leur histoire à se croiser dans quelques-uns de leurs sens. Au point de leur entrecroisement, ils peuvent s'appliquer à un même objet, à une même idée; mais ils présentent toujours l'objet, l'idée, BOUS un aspect spécial et avec une nuance propre qui vient de la signification première. C'est donc à l'étymologie et au sens premier qu'il faut avant tout demander la clef de cette synonymie.
Tels sont : assurer, affirmer, compter, certifier; — courage, bravoure, valeur; — orgueilleux, altier, hautain, mperbe, insolent, impudent; — adversité, malheur, infortune; — bonheur, joie, volupté, plaisir; — rester, demeurer, loger, etc., etc.
Soit : rester, demeurer, et loger.
L Remarquons d'abord que rester, dans l'expression :
LA VIE DES MOTS cet le personne reste telle rue, est un néologisme populaire qu'il faut éviter. Noua pouvons donc écarter cette expression ; voyons maintenant loger et demeurer.
Loger vient de loge; il signifie donc proprement occuperun logement :je loge à l'hùtel. 11 implique donc simplement l'idée de lieu couvert que l'on occupe, sana impliquer nullement l'idée de temps, de durée.
Demeurer : le sens primitif est :
Tarder en chemin, et, par extension, mettre du temps & faire quelque chose; c'est à ce sens que se rapporte celui de demeure dans l'expression : il n'y a pas de péril ett la demeure (c'est-à-dire li attendre).
De là : 1° S'arrêter, être arrêté un certain temps dans le lieu où l'on est ; l'idée dominante ici est celle d'arrêt de temps; ou figurêmenl : être fixé dans un certain état : demeurer ferme dans le devoir.
2° Être établi pendant un temps plus ou moins long dans un lieu qu'on occupe : demeurer dans une maison.
Nous voyons donc exactement par cette analyse que l'idée essentielle de demeurer est celle de stabilité. Pour l'emploi qui nous occupe, la synonymie est donc résolue.
Soit encore mener, conduire et guider.
Conduire : faire aller avec soi en dirigeant vers un but déterminé : conduire un enfant à l'école. L'idée de direction est donnée par l'élymologie : conàucere, c'està-dire cum, avec soi , et ducere, diriger, de dux, chef.
Mener ; faire aller avec soi quelqu'un qui se laisse aller, quelqu'un qui s'y prête ou s'y résigne. Mener
lia ^f
primitif ; du mouvement inconscient que suit le bétail domine tous les emplois figurés : L'aveugle conduit le chien qui le mène. L'homme s'agite, et Dieu le mène.
Guider : fairealleravecsoiquelqu'unquinesaitpas; ajoute une idée d'ignorance : on prend un guide
land on ignore le chemin. Le mot vient de l'itaUeii guidare, qui a déjà cette eignification et la tient sai doute de son étj'mologie, l'ancien haut allemand v tan, observer, noter.
Il est inutile de poursuivra plus loin ces exemples Ils suffisent à montrer la voie à suivre dans la solution des problèmes si nombreux et si délicats que soulève la synonymie.
§ 73. Cette étude, ai importante pour la connaissance du bon usage de la langue, qui seule est capable de nous instruire sur la propriété des mots synonymes, leur valeur exacte, leur juste emploi, n'est en somme qu'une partie d'une étude plus générale, qui a pour objet la détermination précise du sens des mots. Celleci, faite au point de vue historique, nous apporte, nous l'avons vu, une foule d'informations sur l'histoire de la pensée et de la civilisation. Entreprise à un point de vue didactique et pratique, elle doit nous apprendre à, définir rigoureusement le sens primitif de chaque
terme et à reconnaître comment en sortent les sens figurés.
Une fois ce sens primitif rétabli, on est étonné de voir avec quelle sûreté se déroulent tous les emplois figurés, même les plus spéciaux. Et Ton se prend & admirer cette logique inconsciente qui dirige la langue dans ses extensions et ses développements.
Cet instinct qui nous dit que tel emploi seul est juste ou conforme au génie de la langue , il faut chercher à le développer, à le rendre sûr, parla lecture des bons écrivains, par la fréquentation des honnêtes gens et «urtout par la réflexion et l'observation personnelles.