‹ La vie des plantesChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

>’os arbres disent leur âge.

Nos arbres portent toujours avec eux leur acle de naissance. Cetle pièce est écrite avec des caractères nets et en une langue facile qu'un peu d’observation apprend à traduire.

Coupez transversalement la tige d'un Chêne, d’un Érable, d’un Châtaignier, etc, qui n’ait pas plus d’un an, et vous remarquerez que déjà cette tige est formée : 1° d’une partie périphérique ou entourante, qui revêt l’arbre comme un fourreau, et 2° d’une partie entourée, dontl'axeest occupé par la moelle. La première constitue V écorce, la seconde constitue le bois. Opérez de même à latin de la seconde année, vous constaterez que le bois de l’année précédente a perdu sa teinte claire, et qu'il est séparé de l’écorce par une couronne de nouveau bois.

Au boni de la troisième année, on trouverait trois anneaux concentriques de bois; on en verrait quatre au bout de quatre années. De sorte qu’un Chêne, qu’un Erable, qu’un Châtaignier de trente, de quarante, de cinquante ans, possède un bois formé par trente, quarante, cinquante zones plus ou moins épaisses et distinctes. Des dépôts d’écorce se font en même temps contre la partie interne de l’écorce, mais ils sont bien moins épais et moins faciles à constater.

Lig. 81. — Coup.; longitudinale, vue au microscope, d’une tige de Chêne

blanc âgé d’un an.

1, bois; ?, écorce, à droite, tissu cellulaire qui constitue la moelle; T, trachée. F, libre; V, vaisseaux rayés; Fl!, libres; CG, couche génératrice ou zone d’accroissement; L, liber; le tissu cellulaire de gauche appartient au tissu cellulaire de l'écorce.

La disposition des zones, la différence des teintes sont facilement expliquées. Dans nos climats tempérés, les arbres ne s’accroissent pas également à

toutes les époques de l’année ; la végétation se ralentit à l’automne, devient nulle ou presque nulle pendant l’hiver et reprend an printemps avec une nouvelle énergie. Le tissu qui se dépose sur le Lois, du printemps à l’automne, ne contient pas partout les mêmes éléments. La partie la plus interne consiste le plus souvent en de nombreux vaisseaux entre lesquels se forme un peu de matière ligneuse; la partie la plus externe, celle qui se forme à la tin de la période végétative, n’est formée que de tissu fibreux ; enfin la partie intermédiaire contient à la fois des vaisseaux et de la matière ligneuse, répartis en proportions à peu près égales. Cette disposition explique pourquoi la partie interne de chaque dépôt annuel est d’une faible densité et d’une teinte claire, pourquoi la partie externe en est plus dense et plus foncée, pourquoi la teinte passe graduellement du clair au foncé, du moins dense au plus dense. Les dépôts de deux années consécutives sont bien distincts, puisque la partie claire, moins dense, du dernier formé, est toujours contre la partie la plus foncée et la plus dure de celui qui le précède.

Les dépôts qui s’appliquent sur l’écorce ne se juxtaposent pas de dehors en dedans, comme ceux du bois, mais toujours de dedans en dehors (en prenant pour axe l’axe même de la plante). Ils ne contiennent pas les vaisseaux particuliers au bois; ils sont formés principalement d’un tissu ligneux, clair, formé de longues fibres, et se superposent

I, A <i E DES PLANTES.

feuillets par feuillets. Aussi donne-t-on le nom de liber à la partie interne de l’écorce.

Ces portions de bois et d’écorce qui se forment chaque année et qui, sur une coupe horizontale, ont la forme d’anneaux concentriques, sont autant de portions de cônes emboîtés les uns dans les autres et dont l’ensemble forme le tronc de l’arbre.

Chaque année il se fait de nouveaux dépôts entre les bois et l’écorce, dans celle partie que les botanistes appellent zone d’accroissement. La nouvelle production de bois recouvre tout le cône de bois déjà formé, et la nouvelle production de liber tapisse toute la partie interne de l’écorce.

Ces faits expliquent l'accroissement en diamètre des arbres ainsi que leur accroissement en bailleur; ils justifient le procédé de connaître l’àgc des plantes par le nombre des cercles concentriques de leur bois.

Depuis bien longtemps déjà, les ouvriers qui travai lient le bois connaissent et appliquent ce procédé. Michel Montaigne1 (1581) s’exprime ainsi : « .rachetai une canne d’Inde pour m’appuver en marchant... L’artiste, homme habile et renommé pour la fabrique des instruments de mathématiques, m’apprit que tous les arbres ont intérieurement autant de cercles et de tours qu’ils ont d’années. 11 me les lit voir à toutes les espèces de bois qu’il avait dans sa boutique ; car il est menuisier.

1 Michel Montaigne, Journal du voyage en Italie , éd. avec noies de de Querleu, pi, '205 (1774)

La partie du bois tournée vers le septentrion ou le nord est plus étroite, a les cercles plus serrés et plus épais que l’autre ; ainsi quelque bois qu’on

Fig. 82. — Accroissement d’un Chêne en longueur et en diamètre, à la lin de la 1", de la 2” et de la 5“ année. Le cylindre central blanc représente la moelle. Une ligne blanche oblique représente la zone d’accroissement et sépare le bois de l’écorce.

lui porte, il se vante de pouvoir juger quel âge avait l’arbre et dans quelle situation il était . »

On a même pu, à l’inspection de la coupe trans-

I/AÜE DES PLANTES.

^ pi sale de certains bois, reconnaître, à l’inégalité de développement des zones, l’influence heureuse ou fâcheuse de telle ou telle année sur la végétation, < f aux cercles secondaires d’une même zone, les

Fig. 83. - Coupe transversale d’un tronc de Chêne blanc âgé de 1S ans.

E, écorce; aubier ou bois récent: B, bois parfait.

variations de la température d’une même saison,

1 n ,u brc peut donc devenir ainsi un calendrier rétrospectif.

Lorsqu’on pratique sur des troncs d’arbres viuuds des incisions assez profondes pour pénétrer 1 ecorce et attaquer le bois, ces incisions subsistent jusqu à la destruction de la plante, en se déformant plus ou moins. Comme le tissu végétal s’accroît tout autour, ces incisions sont, au bout d’un certain

nombre d’années, complètement incluses au sein de l’arbre.

lâÜ

Pendant longtemps, les populations furent frappées de terreur à 1 aspect de signes cabalistiques trouvés par hasard dans des bûches fendues. « Le peuple, dit Fougeroux de Bondaroy, frappé du merveilleux, 11e cherche pas à approfondir Pobjel de sa superstition qu’il porte jusqu’à l’enthousiasme... Ces figures qui, souvent, dépendent du jeu de la nature, prennent un sens que l’imagination suggère... »

Aujourd’hui, toute personne pourra lire sans terreur le récit des faits suivants, qu'on avait crus dignes d’attirer l’attention de l’Académie.

En fendant un hêtre, à Hanovre, on trouva entre l’écorce et le cœur de l’arbre plusieurs majuscules romaines.

En 1074, on trouva dans un chêne coupé longitudinalement une étoile à six rayons.

En 1688, un bûcheron, fendant un hêtre, vit avec étonnement, entre les couches ligneuses, la figure d’un pendu ; l’arbre s’était partagé de luimême au lieu où se voyaient ces dessins. Les figures paraissaient sur les deux côtés du tronc de l’arbre qui s’étaient désunis ; on y voyait la potence et la figure du pendu ; dans une autre portion de cette bûche, on découvrit l’échelle.

Dans le territoire de 1 évêché de Hildesheim, dans le cercle de la basse Saxe, à un lieu nommé Gibbesen, en fendant le tronc d’un hêtre, on aperçut la lettre 11 surmontée d’une croix.

En sciant un arbre, on trouva en Hollande, dans

L'A (i E DES l’I. ANTES.

les couches ligneuses, la ligure d’un calice d’où sortait une épée surmontée (runc couronne et au-dessous du calice, les chiffres 177, qui désignaient probablement l’année où l’on aura tracé ce dessin, dont le dernier chiffre n’aura pas été marqué sur le bois.

M. le duc de Croy trouva une croix au milieu d’une bûche de hêtre croissant sur ses domaines.

Une huche de Hêtre devant être débitée pour faire des boutons, se fendit en un endroit, et l’on vit,

Eig. 8i. — Tronc de Hêtre dans lequel ont été trouvés une croix, deux os croisés, etc.

sur chacune des faces éclatées, les figures d’une croix avec son support, au-dessous, deux os croisés en sautoir, des larmes, une pique et d’autres ligures analogues à ce sujet. Le dessin est éloigné de

l’écorce de l’arbre de 6b lignes (environ O"1, 05).

A Laudshuth, en 1755, on coupa un liêlre et l’on vit dans l’intérieur des couches ligneuses les lettres .1. G. II. M. avec les chiffres 1 757. On compta 1 9 couches concentriques depuis le dessin jusqu’à l’écorce.

On abattit, en automne 1 777, dans la forêt de Hochberg, un hêtre qu’on débitait pour le chauffage; en les séparant, on trouva dans les couches ligneuses de cet arbre les lettres F. W. el le nombre 1701. Depuis les caractères jusqu’à l'écorce, on comptait 75 couches ou cercles concentriques, ce qui s’accorde avec l’àge de l’arbre l.

Enfin, on peut voir, au Muséum d’histoire naturelle de Paris, une coupe d’un tronc de Hêtre qui porte dans son épaisseur la date 1750; l’arbre a été abattu en 1805, et l’on compte 45 couches entre les deux dates.

Toutes les plantes ne peuvent pas révéler leur âge de celte manière.

Dans les pays chauds, et chez certains arbres, il peut se faire que la végétation n’ait pas d'interruption ; alors les dépôts successifs sont homogènes el indistincts; les arrêts de végétation, lorsqu’ils existent, correspondent toujours à des époques déterminées ; tantôt ils sont périodiques et annuels, tantôt ils sont multiples en une seule année.

11 est des plantes qui ne peuvent voir deux prin-

1 Ces citations sont empruntées à V Histoire (le V Académie des sciences, année 1777.

temps successifs; elles naissent, fleurissent, fructifient et meurent dans la même année : tels sont le Blé, le Seigle, l’Orge, l’Avoine, le Chanvre. Ces plantes ne vivent jamais plus d’une année; la durée de leur existence est fixée, pour la plupart, à neuf mois ; on les dit annuelles.

D’autres plantes passent leur première année à acquérir de la nourriture; pendant la seconde année, elles fleurissent, fructifient et meurent, on les dit bisannuelles. Tels sont la Carotte, le Navet, la Betterave, etc.

La période pendant laquelle certains végétaux prennent leur nourriture avant de fleurir est variable. La plante connue sous le nom d'Agave d’Amérique amasse des sucs nourriciers pendant 50, 60 et même 100 ans ; elle fleurit ensuite, fructifie et meurt.

De Candolle appelait monocarpicnnes toutes ces plantes qui ne fructifient qu’une foison leur vie ; il réservait le nom de polycarpiennes pour toutes celles qui, comme les Cerisiers, les Pommiers, les Abricotiers, fructifient plusieurs fois. Dans le langage ordinaire, toutes les plantes qui vivent plus de deux ans sont dites vivaces.

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