SAINT THOMAS BECKET
Une tradition, maintenant très contestée, rapportait qu’il était fils d’une Sarrasine que son père Gilbert Becket, riche marchand, anglais, avait connue en Palestine et qui était venue le rejoindre à Londres. Il naquit le 21 décembre 1117, fit de bonnes études à Oxford et alla les compléter en France, où il apprit la langue et les usages à la mode. A son retour, Thibaut, archevêque de Cantorbéry, sur sa réputation de jeune homme accompli, voulut bien se l’attacher ; il lui conféra les ordres moins la prêtrise, le nomma archidiacre et l’employa dans plusieurs négociations délicates avec la cour de Rome. Il obtint notamment du pape Eugène défense de sacrer le fils du roi Etienne, ce qui avait
assuré le trône à Henri IL Aussi, lorsque ce prince eut été couronné (1154), ses faveurs se portèrent naturellement sur ce zélé défenseur de sa cause. Le roi le fit son chancelier, lui confia l’éducation de son fils aîné, et, lorsque Thibaut mourut en 1161, le désigna aussitôt au choix des évêques. Malgré l’opposition du haut clergé, qui prétendait ne pouvoir élever au siège du bienheureux Lanfranc « un homme du monde et du bruit » ; malgré les représentations des seigneurs normands qui se défiaient instinctivement de cet Anglais, exalté parmi le peuple, Thomas fut ordonné prêtre, le samedi de la Pentecôte 1162, et consacré archevêque le lendemain.
Au grand étonnement de la cour et du clergé, il changea tout à coup de manière de vivre, et devint studieux, humble, frugal, l’ami et le commensal des pauvres; il ne se regarda plus comme le serviteur du trône, mais comme celui du saint-siège. Ce changement fit l’effet d’une menace, et le roi se sentit trahi lorsque son chancelier lui renvoya le sceau royal, comme pour rompre définitivement avec le passé ; il méditait l’abolition des cours de justice épiscopales, et avait crutrouverun auxiliaire puissant dans son ancien favori. Les évêques normands firent d’abord cause commune avec l’archevêque anglais lorsque les privilèges du clergé furent mis en question et qu’il s’agit de soumettre les clercs aux juridictions ordinaires. Cependant Henri réussit à en gagner plusieurs et la lutte devint personnelle entre lui et le primat d’Angleterre. A la première assemblée des évêques convoquée par Henri à Westminster, Thomas avait accepté les nouvelles constitutions, sauf l’honneur de l’Eglise ; mais à l’assemblée de Clarendon, après avoir cédé encore une fois, devant l’attitude menaçante d’un gros de soldats, il se rétracta, honteux de sa faiblesse, et refusa d’apposer sa signature au bas des constitutions ; elles n’en furent pas moins promulguées (1164). Devant cette attitude, le roi n’avait qu’un recours, le pape. Alexandre III refusa de donner les moyens de destituer le primat ; il lui enleva son titre de légat, le conféra à l’archevêque d’York, mais n’alla pas plus loin. Cette satisfaction illusoire exaspéra le roi, qui s’écria : « Ou j’y perdrai ma couronne, ou cet homme ne sera plus archevêque. » Prenant des droits que le saint-siège lui refusait, il le fit déposer par l’évêque de Chichester, et Thomas, ne se sen-
29 décembre. — SAINT THOMAS BECKET.
tant plus en sûreté, prit la fuite. Les deux parties en avaient appelé au pape. En attendant, Henri confisquait les biens de l’église de Cantorbéry, proscrivait les parents et les amis du fugitif.
Thomas était passé eu France ; il se rendit à Soissons, puis à Sens,
Fig. 304. — Chasuble, étole et mitre de saint Thomas Becket, conservées à la cathédrale de Sens. XIP' siècle.
oii Alexandre III tenait alors sa cour. Il le convainquit de l’injustice des constitutions de Clarendon; mais Alexandre était faible, indécis; rentré à Rome, ses bonnes dispositions s’évanouirent, et il promit à Henri de suspendre l’archevêque. Les négociations néanmoins prirent bientôt une heureuse tournure pour Thomas, grâce à l’intervention
personnelle et comminatoire du roi de France. Louis YII reprocha vivement au pape sa conduite ambiguë, le priant de rendre justice à l’exilé. Alexandre prononça la suspension de l’archevêque d’York, qui avait empiété sur les droits de Thomas, et alla jusqu’à menacer le roi de la censure ecclésiastique s’il ne faisait promptement droit au primat contre ses ennemis. Henri, voyant le pape et le roi de France en si bon accord, s’avoua vaincu et céda à son tour.
La réconciliation eut lieu (1170). Thomas put rentrer à Cantorbéry, plutôt, il est vrai, comme un fugitif dont on tolère le retour que comme un prélat venant prendre possession de son siège. Le roi n’avait désarmé qu’à demi, il le sentait ; aussi commença-t-il son premier sermon par ces mots : « Je suis venu vers vous pour mourir au milieu de vous. »
Dans le même temps, Henri, qui était en Normandie, s’écriait, en recevant une ambassade d’évêques venus pour se plaindre de Becket : « Il ne se trouvera donc personne parmi les lâches serviteurs que je nourris à ma table pour me venger de tous ses affronts ! » Quatre gentilshommes normands partirent aussitôt, Richard Le Breton, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Renault, fils d’Ours. Ils arrivèrent à Cantorbéry et eurent avec Becket une menaçante entrevue, pendant laquelle il réussit à se réfugier dans l’église. Les conjurés l’y poursuivirent, ayant brisé la porte à coups de hache, Renault en tête. « Oh est le traître? )> cria une voix. « Oh est l’archevêque. — Le voici, )> répondit Thomas; « il n’y a pas de traître ici. Quel est votre dessein? — Que tu meures ! — Je m’y résigne, mais au nom du Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à aucun des miens, clerc ou laïque, grand ou petit. )) Il reçut, au même moment, un coup de plat d’épée sur l’épaule, et il entendit ces mots : (( Fuis ou tu es mort. )) Il ne fit pas un mouvement. Tracy lui porta le premier coup d’épée ; un second coup le renversa à terre; le troisième, qui lui fendit le crâne, fut asséné avec tant de violence que la lame se brisa sur le pavé (29 décembre 1170).
La population anglaise ne se trompa point sur le rôle qu’avait joué l’archevêque Becket ; elle vit en lui le défenseur des droits des oppri-