LA BALANCE DU COMMERCE
que l'idéal du commerce pour une nation c’est d'importer chez elle tout l’argent de ses voisins et aucun de ses produits en nature. En vain M. Frédéric Passy leur disait-il, sous l’ancienne législature : « Vous imagineriez-vous, par hasard, que les produits se payent avec de l’or et de l’argent? Jamais 1l n’en est ainsi. Comment! aujourd’hui, à une époque où l’on règle 150 milliards d’affaires au Clearing-House de Londres et autant à celui de New-York, sans échanger une seule pièce d’or ou d'argent, à une époque où les papiers représentatifs de la monnaie métallique sont expédiés constamment par liasses d’une région à une autre, vous vous imaginez que pour faire les payements-on s’amuse à envoyer et à faire revenir de l’or et de l’argent, qui coûtent des frais de transport et qui courent des risques? Jamais! Quand un Américain fait un achat ici, il tire de sa poche un morceau de papier sur lequel 1l écrit : Payez à M... ou à l’ordre de M... la somme de... Et que présente cette somme de..? Ce n’est pas de l’or qu’il a apporté avec lui, c’est le blé qu’il a envoyé pour nous nourrir, c’est le coton qu’il a expédié pour alimenter nos manufactures, c’est, — c'était, puisque vous ne voulez plus que cela soit, — le lard et les jambons qu’il envoyait pour nous nourrir.. » On continue néanmoins à parler de cette éternelle balance, et si on se bornait à en parler! mais encore on prétend protéger le commerce!
C’est que l’évolution dans les esprits n’est pas encore faite ; c’est qu’on s’imagine encore que ce qui peut arriver de plus heureux à un commerçant, c’est la ruine de ceux à qui il veut vendre! c’est qu’on ne comprend pas encore que, suivant l’idée si justement exprimée par Buckle, « loin de dépendre de la quantité d’or reçu, ces bénéfices proviennent simplement de la facilité avec laquelle une nation écoule les marchandises qu’elle peut produire à meilleur compte, et reçoit en retour celles qu’elle ne pourrait produire qu'à grands frais, mais qu’une autre nation est à même, en raison du talent de ses ouvriers, ou de la libéralité de la nature, de fournir à plus bas prix ».
On protège, parce que, comme le dit encore Buckle, « chaque gouvernement européen qui à fait des lois relatives au commerce a agi comme si.son but principal était de ruiner les commerçants. Au lieu de laisser l’industrie nationale libre de suivre son cours, on l’a entravée par une série interminable de règlements, qui tous étaient établis pour le bien de l’industrie, mais qui lui infligeaient en réalité le tort le plus sérieux ». Et le même auteur ajoute, malheureusement avec raison, ces paroles qu’il faut encore citer : « L’esprit de protection, qu’on peut vraiment appeler l’esprit du mal, a toujours été bien plas fort en France qu’en Angleterre. En réalité 1l continue, même de nos jours, à produire parmi les Français les résultats les plus pernicieux. Je prouverai ci-après qu'il se rallie intimement à cet amour de la centralisation qui se montre dans le mécanisme de leur gouvernement et dans leur littérature. » Le défaut que nous reprochait l’auteur anglais n’a malheureusement fait que s’accentuer : chaque branche de l’industrie et du commerce demande aujourd’hui à être protésée ; la littérature elle-même ne dédaigne pas cette faveur. Nos législateurs se laissent entraîner à cette manie de protection, qui, vieille chez nos légistes comme l’idée romaine et anticommerciale dont ils sont imbus, faisait dire récemment à André Cochut : « Partout les lécistes sont préoccupés de cette idée césarienne d’assurer le pain au peuple, de tout prévoir et de tout régler, de substituer leur propre sagesse à la cupidité ingénieuse du marchand et au flair naturel du consommateur. »
L'avenir est, il faut l’espérer en dépit des faits qui se passent à l’heure actuelle, au libre échange complet : à l’extérieur par la suppression progressive de tarifs douaniers ; à l’intérieur par la suppression des octrois, qui suivront dans leur écronlement les anciennes barrières, jadis placés entre nos provinces! Sans quoi, on ne voit pas à quoi serviraient nos routes nouvelles; on ne voit pas pourquoi les populations s’imposeraient des sacrifices, pour augmenter
les moyens de communication en nombre et en rapidité! La comparaison entre le corps social et un organisme n’est pas en effet une métaphore destinée à enjoliver le style ; elle exprime une réalité. La création de routes, de chemins de fer, d’un réseau télégraphique fait monter l’organisme social dans la série évolutive : il est ainsi promu daus la hiérarchie des organismes, autant que l’animal, qui dans la série philogénique, s’est vu pourvu d’un réseau de vaisseaux et de nerfs aboutissant à un cœur central et à un centre nerveux. « L’immense transformation que les chemins de. fer et les télégraphes, dit Spencer, ont causée subitement, à fait que, dans le cours d’une génération, l’organisme social à passé d’un état semblable à celui d’un animal à sang froid pourvu d’un appareil circulatoire médiocre et de nerfs rudimentaires, à un état semblable à celui d’un animal à sang chaud, pourvu d’un système vasculaire complet et d’un appareil nerveux développé, grâce à l’évolution rapide des appareils distributeur et internoncial. » Grâce à ce réseau vasculaire et nerveux, je veux dire grâce aux routes et aux télégraphes, un pays tout entier voit toutes ses parties reliées, comme celles d’un animal le sont par ses vaisseaux et par ses nerfs. Spencer remarque même, avec raison, que le courant électrique court plus vite sur nos fils métalliques que le courant nerveux sur nos nerfs ; de telle sorte que les points éloignés l’un de l’autre d’un même pays se trouvent reliés l’un à l’autre avec plus de rapidité qu’ils le seraient, si l’organisme social de ce pays étant réellement fait exclusivement de substance organique, ils étaient reliés par des nerfs identiques à ceux que nous étudions en biologie! L’être colossal dont le cerveau serait Paris et dont Brest serait une extrémité, percevrait moins vite les sensations reçues par l’extrémité Brest, que Paris ne reçoit aujourd’hui les dépêches télégraphiques expédiées de Brest.
Mettre des obstacles douaniers aux frontières des États, des provinces ou des villes sur le cours des chemins commerciaux,
c’est exactement aussi antiphysiologique que de placer des liens sur le trajet des vaisseaux d’un animal. On est certain, dans un cas comme dans l’autre, d’amener ici de la cong'estion, là de l’anémie et de déterminer des troubles trophiques plus où moins graves. La seule chance qui puisse arriver à l’animal à sang chaud, dont on aurait ainsi gêné la circulation dans les principaux vaisseaux, serait la formation, sous l’influence de la nécessité fonctionnelle, de vaisseaux supplémentaires, grâce auxquels on voit s'établir ce qu’on nomme la circulation collatérale. Cette circulation collatérale s’effectue dans l’organisme social, dont la circulation est ainsi entravée par les ligatures douanières, par le moyen de la contrebande, qui, à toutes les époques, du temps du régime colonial en Angleterre et en Espagne comme encore aujourd’hui, a révélé la pression des intérêts du commerce méconnus et refoulés. C’est ainsi que Senior a pu dire, non sans humour : « Le contrebandier est un réformateur radical et judicieux. Par malheur il ne peut exercer son industrie que sur des objets offrant peu de volume ; mais, dans le cercle où il est enfermé, 1l choisit toujours de préférence ceux dont la privation est le plus sensible à la société. Dans les pays où le système prohibitif est poussé à l'extrême, le contrebandier est indispensable au bien-être de la nation entière. »
Les partisans de la protection citent volontiers la libre Amérique comme pays protecteur. M. Frédéric Passy a ainsi réfuté cette vieille légende, devant l’ancienne chambre. « Un homme, dit-il, qui a occupé une situation considérable dans ce pays, qui à été commissaire du revenu de l’Union, M. David Weller, constatait, il y a quelques années, que la protection a eu sur la prospérité des États-Unis les effets les plus déplorables, qu’il était résulté de cette politique un déplacement de travail, une grande perturbation à l’intérieur. Il est constaté que le peuple de ce pays consomme aujourd’hui moins de sucre et de café, qu’il achète moins de bottes, de souliers et de chapeaux qu’en 1869. La consommation