L'ASSOCIATION
une expression de Michel Chevalier, « à Londres, l'esprit d'association pénètre par tous les pores », et cependant, chose curieuse, ce sont des Français, des libres-penseurs pour l’époque, des protestants chassés de France Îors de la révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV, qui fondèrent à Londres les premières sociétés de secours mutuels (friendly societies), dont quelques-unes Subsistent encore! De bonne heure, d’ailleurs, l’esprit d’association poussa les ouvriers anglais à se réunir, à s’associer pour résister aux exigences des patrons, pour se soutenir mutuellement en présence de la misèreet du chômage. Mais les souvernements étaientalors trop ignorants de tout ce qui n’était pas l’intérêt direct de leur conservation pour autoriser ces sociétés, qui restèrent longtemps à l’état de sociétés secrètes. IL y à, du reste, dans l’histoire de ces sociétés un enseignement utile : tant qu’elles ont dû rester secrètes, elles ont été violentes ; du jour où la liberté leur a été donnée, elles se sont transformées en sociétés pacifiques, délibérant et agissant en plein Jour. Cette transforma.tion est une leçon pour les gouvernements, qui refusent aux eitoyens le droit de s’associer librement et de discuter leurs intérêts à leur manière et en toute liberté, sous la seule condition de ne point troubler l’ordre public.
Sous Édouard VI, oncoupait l’oreilleà toutouvrierconvaincu pour la troisième fois de s’être associé à ses camarades, et ce ne fut qu’en 1824 que le délit de coalition disparut de la loi anglaise ;chez nous, ce ne fut qu’en 1864! Il faut reconnaître, du reste, que si l’ignorance de la puissance vivifiante de l’association pour un pays était complète dans l'esprit des gouvernants, les travailleurs eux-mêmes n'avaient pas compris L grandeur pacifique de l'instrument qui était entre leurs mains, non plus que les avantages que la science, et notam- ‘ment l'invention des machines, pouvaient apporter sn situation ; car, en 1813, un certain nombre de /uddistes brisèrent les machines, qu’ils regardaient comme ennemies du travailleur, alors qu’elles sont, en réalité, ses auxiliaires.
Petit à petit, néanmoins, ces unions de travailleurs, érades unions, s’organisèrent, se perfectionnèrent et, en 1840, ce furent elles qui résistèrent à la grève redoutable faite non plus par les ouvriers, mais par les patrons, le Zock out.
Les patrons apprécient en effet parfaitement les avantages de l’association entre eux : en Angleterre, certains patrons tiennent des réunions trimestrielles ; on y fixe les salaires, et les patrons qui ne se conforment pas au taux fixé sont mis à l’index et injuriés.
Pareilleententese fait aux États-Unis entre lesproducteurs d’allumettes, les fabricants de biscuits, de papiers, de cercueils, de charbon, de rails d’acier. À New-York, une association de fermiers s’était arrangée pour maintenir le prix du lait à un taux élevé : ils achetaient et répandaient sur le sol, à mesure qu'il arrivait aux stations de chemin de fer, le lait des fermiers qui ne faisaient pas partie de l’association. Il en fut de même d’une association entre les acheteurs de chiffons. On voit que les associations et les grèves sont aussi bien le propre des patrons que des ouvriers.
Aujourd’hui toute la population ouvrière de la Grande- Bretagne est groupée en wnions de métiers (trades’ unions), qui ont pour but de soutenir les grèves, par conséquent d’assurer l'indépendance des travailleurs et de jouer en même temps le rôle de sociétés de secours mutuels. En 1868, le nombre de ces sociétés était de 2.000 ; leur personnel comprenait environ 800.000 associés et leur budget annuel était de 25 millions de francs; elles ont, depuis cette époque, réalisé des progrès considérables. La société des mécaniciens, qui ne groupait, en 1867, que 33.000 membres, en compte aujourd’hui plus de 66. 000 ; ils ont dépensé en secours dans l’espace de vingt-six ans une somme de 32 millions. L'union des charpentiers, forte en 1867 de 8.000 hommes, en comptait 20.000 en 1883 ; ils forment 154 unions ayant un capital de 600.000 fr. : aussi, depuis seize ans, ont-elles rendu des services signalés. Cinq sociétés, deux de mécaniciens réunis, celles des