TRADE-UNIONS
charpentiers, des tailleurs et des fondeurs de fer, ont dépensé, de 1867 à 1883, 50 millions de francs pour soutenir leurs membres aux époques de chômage et de grève ; et cependant, ajoute M. Harrison, « elles ont encore dans leurs caisses quelque chose comme 9 millions de francs qui sont disponibles et qui représentent les économies des classes laborieuses, leur esprit d’abnégation et de prévoyance ».
Un mouvement analogue a commencé en Amérique en 1859; aujourd'hui les érades’-unions américaines englobent plus de 455.000 membres. Une de ces unions porte le nom de Chevaliers du travail: voici comment elle fut fondée : en 1867 un ouvrier du nom de Urich Stevens appela auprès de lui six de ses compagnons; ils fondèrent l’union qui compte aujourd’hui 100.000 membres. Les Chevaliers du travail ont pour principe « l’arbitrage ». — Une autre union, les Fils de Vulcain, comprend les ouvriers en fer et en acier; elle compte 80.000 membres ; dans une grève récente elle a entretenu 25.000 hommes, auxquels elle à donné une moyenne de 15 à 25 francs par semaine.
Toutes ces unions, mais surtout les anglaises, sont remarquables moins encore par l’importance qu’elles jouent dans la question du travail, que par l'éducation que leurs membres se sont faite à eux-mêmes sur les questions générales, par la méthode, la discipline et la sagesse, et aussi par la fermeté qu’elles apportent dans leurs légitimes revendications. Lorsque les membres des érades’ unions anglaises se sont rendus aux meetings français, ce n’est pas sans admiration qu'on a constaté que ces ouvriers s’abstenaient de toute déclamation et discutaient sans passion, mais avec cette ténacité et cette force que donnent la science, les droits lég1times de l’association et de la liberté du travail.
En France, il faut le reconnaître, nous n’en sommes pas encore là, pour cette raison que nous sommes émancipés d'hier, et que les associations, si longtemps comprimées, aujourd’hui même regardées par quelques timorés comme redou-
tables, n’ont pas eu le temps de faire leur propre éducation. Faut-il conclure, comme on l’a fait, à une inaptitude des races, dites si mal à propos latines, à l'association, inaptitude qui trancherait avec la disposition contraire présentée par les races, celles-là bien nommées, anglo-saxonnes? Il est plus juste d’accuser les régimes précédents d’avoir faussé et supprimé l'aptitude que nous pouvions montrer pour l’association : les unions, ou mieux corporations, de métiers, existaient en effet au moyen âge ; ces corporations, toutes fermées, écoïstes, autoritaires et féodales qu’elles fussent, n’en contenaient pas moins un germe qu'on eût pu développer par la liberté, maïs il en fut autrement et la Révolution eut le tort, il faut le reconnaître, de les détruire au lieu de les modifier : la loi du 17 juin 1791 déclarait, mal à propos, « l’anéantissement de toute espèce de corporations de citoyens de même état et profession ; » elle défendait aux citoyens d’une même profession, «lorsqu'ils se trouveraient ensemble, de nommer ni président, ni secrétaire, ni syndic, tenir des registres, prendre des arrêts ou délibérations, former des règlements sur de prétendus intérêts communs. » Malgré ce coup, qui pouvait être mortel, les associations de secours mutuel ont cependant pris en France un grand développement ; elles ont fait comprendre aux classes laborieuses, que la mutualité valait mieux que la charité : aussi, tandis qu'il yatrente ans la France comptait 2.000 sociétés, elle en avait plus de 6.777 en 1880 réunissant près de 900.000 ouvriers, dont près de 150.000 femmes. Mais nous ne sommes pas encore, sous ce rapport, aussi avancés que nos voisins. On a reproché aux associations de favoriser les grèves ; c’est une erreur : lesassociations savent trop combien les grèves leur coûtent cher, pour les désirer ; elles savent qu’une grève leur coûte au moins autant qu'aux patrons, aussi leur organisation est-elle aujourd’hui plus pacifique que militante. Il est bien évident qu'elles soutiennent leurs membres pendant la grève et mettent ainsi l’ouvrier en état de discuter librement le prix qu’'l veut vendre son travail à son patron : celui-ci peut en effet
se passer pendant un certain temps d'acheter ce travail, tandis que l’ouvrier, sans l’association qui le soutient, ne pourrait se dispenser de le vendre à n'importe quel prix. L'association rend donc la discussion possible entre l’employeur et l’employé, et c’est là son grand avantage ; mais elle ne fait pas la grève pour le plaisir de faire la grève. Le rapport entre l'offre et la demande fixe, ici comme pour toute marchandise, le prix du travail, qui est une marchandise, l’ouvrier n’étant qu’un marchand de travail. L’association a pour résultat de faire respecter cette loi de l'offre et de la demande, que l’ouvrier isolé serait impuissant à faire respecter.
L'association est donc ici un instrument d’équilibre, mais elle assure en outre l’ouvrier contre la maladie, contre la perte des outils, comme contre le chômage ; elle est en un mot défensive ; elle est, du reste, de mieux en mieux comprise en France.
L'association ne doit pas se faire seulement pour la défense d'intérêts communs ; elle peut également s'appliquer à la consommation, à l’'approvisionnement, à la production ; cette association prend alors le nom de coopération. Vingt individus mettent une certaine somme en commun ; avec cette somme ils achètent des provisions de ménage, par exemple : ils achètent en gros, au comptant, par conséquent à bon marché, ce qu'aucun d'eux ne pourrait faire isolément. Chacun des vingt sociétaires vient ensuite acheter en détail dans le magasin où a été déposée la provision commune; on lui vend au prix du commerce, c'est-à-dire avec un bénéfice, mais les bénéfices ainsi réalisés sont partagés, à la fin de l’année, entre les sociétaires. Ce bénéfice, chaque sociétaire le prélève ou le laisse à la masse pour augmenter le capital social. En un mot l’association coopérative de consommation fonctionne comme un marchand, et elle a ses propres membres pour clients, detelle sorteque les fonctions antagonistes de l’échange, celle du vendeur et celle de l’acheteur se trouvent réunies dans la personne du sociétaire : il prélève sur lui-même le
bénéfice du vendeur, qu’ilretrouve ensuite, comme participant, sous forme de capital social. On a pu dire, en un mot, que dans ce mode d’association, où chaque acheteur augmente à chaque achat son dividende annuel, « plus on dépense, plus on gague! »
Ce sont encore les Anglais qui nous ont donné l’exemple de la coopération pour la production. En 1833-40 et 42, trois sociétés coopératives se sont fondées ; elles vivent encore, mais la plus célèbre est celle des Équitables Pionniers de Rochdule. En 1844, à Rochdale, petite ville à quatre lieues de Manchester, sévissait une criseépouvantable: le directeur de la caisse d’épargne venait de partir, laissant un déficit de plusieurs millions ; c’est alors que 28 ouvriers se réunirent pour acheter en commun de la farine, du tabac, du thé, de la viande. Chacun apporta 25 francs, ce qui forma un capital de 700 francs. Dès 1846 ils étaient 80 avec un capital de 6.300 francs ; en 1850 ils sont 600 avec un capital de 57.225 francs, qui réalisa un bénéfice net de 38 %. En 1862 la société achète un grand moulin mécanique et construit des fours afin d'économiser surla mouture du grain et la fabrication du pain. L'exemple fut contagieux et, en 1882, il existait dans l’Angleterre et l'Écosse 1.244 sociétés semblables, englobant 660.150 adhérents et disposant d’un capital de 225.460.225 francs.
En 1865, à Roubaix, 90 ouvriers apportentchacun 10 francs, mais chacun s’engage à laisser son dividende jusqu’à concurrence d’une somme de 50 francs. La vente se fait, comme en Angleterre, au cours du jour, ce qui ne porte aucun préjudice au commercant ; elle se fait au comptant. En 1880, le bénéfice était de 15 %.
De nombreuses sociétés semblables se sont créées dans le département de la Seine, à Lyon, etc. La société coopérative de Roubaix est maintenant en mesure de rendre ses membres propriétaires d’une maison de 2.000 à 2.500 francs qu’elle leur donne quinze ans pour payer ; pour 37 centimes et demi par an, elle les assure elle-même contre l'incendie pour une somme
de 500 francs. Dans cette même ville une boulangerie coopérative a été créée en 1865 par 90 souscripteurs de parts de 50 fr. dont 10 francs versés, le surplus devant être constitué au moyen des bénéfices éventuels. Elle réalise annuellement 25.000 francs de bénéfice ; les actionnaires ont reçu en 1884 24 % du montant de leurs achats, environ 315 7% du capital versé. Les trois qualités de pain sont revenues à 24 à 28 et 32 centimes au lieu de 40, prix de Paris au même moment, ce qui pour un ménage de 4 personnes fait une économie d’environ 60 francs.
La boulangerie coopérative d'Angoulême donne le pain à ratson de 24 cent. le kilogr.; en 1883 elle a fabriqué 1.679.743 kilogr. de pain. La société des établissements économiques de la . ville de Reims, fondée en 1866, fait aujourd’hui un bénéfice annuel de 700 000 francs.
En Suisse, la Société générale de consommation de Bâle et la Société coopérative suisse de consommation de Genève ont réalisé en 1881 des bénéfices invraisemblables : les actionnaires se trouvent avoir placé leur argent, pour la première à 700 %, pour la seconde 350 7. En 1882 il se trouvait en Angleterre 1.244 sociétés de consommation, comptant 660.510 membres, lesquels représentaient avec leurs familles 3.302.550 personneset possédaient un capital de 225.460.225 fr. Ces sociétés avaient vendu dans le courant de l’année pour 664 millions et demi de marchandises et réalisé un bénéfice de 56 millions de francs. Mais le bénéfice réel pour les membres est beaucoup moins dans ce profit, si considérable qu’il soit, que dans la qualité supérieure des marchandises vendues cependant à un prix inférieur à celui des magasins de détail destinés aux ouvriers. Aussi on estime que la concurrence des sociétés coopératives anglaises a fait baisser de 20 7% environ le prix de détail. C’est qu’en effet ces sociétés suppriment les nombreux intermédiaires qui augmentent le prix des choses de 20-25, parfois 50 %. En somme, en fixant à 500 fr. le chiffre moyen de la dépense annuelle faite par un ménage en objets
de consommation susceptibles d’être fournis par une société coopérative, on peut dire qu’un ménage d'ouvriers peut faire ainsi une économie annuelle de plus de 120 francs.
Les sociétés dont je viens de parler sont surtout des coopérations de consommation. En Allemagne, sous l'inspiration de Schulze-Delitzch, il s’est formé des sociétés qui pourraient rendre chez nous de grands services, pour l’approvisionnement des matières, premières, aux petits artisans, tels que cordonniers, gantiers, relieurs, tailleurs, menuisiers, ébénistes… Un grand nombre de ces artisans n’ont aucun crédit et payent ainsi la matière première très cher. En Allemagne, Schulze-Delitzch estimait que les cordonniers, gantiers et relieurs payaient les cuirs et les peaux 40 à 50 % et les menuisiers et ébénistes leur matière première 20 à 40 7% au-dessus du prix de gros. Il eut alors l’idée de les associer, de les rendre solidaires les uns des autres, de facon à les rendre capables d'emprunter collectivement de l’argent à des tiers et d'acheter ainsi en gros et au comptant des matières de premier choix. Il arriva comme 1l avait prévu : les capitaux d'emprunt abondèrent, les fabricants de premier ordre vinrent s’offrir. La vente aux sociétaires des marchandises ainsi achetées en commun était faite avec un bénéfice suffisant pour couvrir les intérêts d'emprunt et les frais d'administration, ainsi que pour former une réserve qui permit de parer aux éventualités. Les sociétaires ne sont d’ailleurs astreints qu’à un droit d'entrée de 7 fr. 50. Une part de la réserve constitue le fonds collectif ; une autre part constitue un dividende accumulé au compte de chaque sociétaire.
Le succès de ces sociétés fut tellement grand, qu’en 1873 il en existait 505 en Allemagne et en 1874 elles étaient 600. On en comptait 715 en 1875 et 743 en 1876. En 1881 il existait 3.481 sociétés avec un capital de 750 millions faisant 2 milliards 1/2 d’affaires. Voilà ce que peut faire l’initiative individuelle!
Un aperçu rapide du début des sociétés coopératives de pr'0-
duction, qui sont cependant d’un établissement bien plus difficile que les autres, va nous montrer combien la protection est souvent plus nuisible qu’utile. Sous l'initiative de L. Blanc et en vertu des théories socialistes qui regardent l’État comme seul capable d'apprendre aux citoyens à marcher, on avait, en 1848, alloué 3 millions à un certain nombre de sociétés coopératives de production. Des sociétés qui avaient 200 à 500 fr. de capital et qui comptaient 8 à 15 ouvriers, avaient recu 24.000 à 80.000 francs : telles étaient la société des bijoutiers en doré, qui avait reçu 24.000 ; celle des #ypographes, 80.000 ; celle des menuisiers en fauteuils, 25.000 ; celle des ouvriers en times, 10.000. Or presque toutes ont fait de mauvaises affaires ; « gâtées, dit Véron, par la possession prématurée d’un capital presque mendié, elles n’ont pas eu cette force qui soutient et qui remplit d’ardeur pour le travail. L’aumône tue, le travail vivifie. » Au contraire, la plupart des sociétés qui ont réussi n’avaient rien reçu du tout : tels étaient les /erblantiers-lampistes,quiavaient 400 francs d'outils et 300 en argent ; les towrneurs en chaises, 318 francs en argent et 150 d'outils ; les facteurs de pianos, 2.000 en argent et 229 en outils.
On sait ce que sont les sociétés coopératives de production. Si les sociétés coopératives de consommation réunissent des sociétaires, dont chacun est à la fois vendeur et acheteur, dans les sociétés coopératives de production chaque associé est à la fois employeur et employé, patron et ouvrier. Il me suffira de citer : la société des lunetiers de Paris, qui possède aujourd’hui un capital souscrit de 2.240.000 francs, dont 1.270.000 francs réalisés, qui possède un matériel de 600 000 francs et fait pour 1.500.000 francs d’affaires ; l’Zmprimerie Nouvelle, capital versé 200.000, matériel 634.000 ; la société des jabricants de pianos, capital versé 210.000 ; celle des maçons, qui fait pour 4 millions de travaux par an; l’association des oucriers lithographes, qui ne possédait en 1867 qu'un capital de 6.000 francs et l’a vu s'élever en 1882 à 119.300 francs. Il convient encore de citer l’association de l'ébénisterie pari-
sienne, l'association coopérative des charpentiers de la Seine, l'association des cochers, capital souscrit 450.000 dont 325.000 versés, etc.
Plusieurs autres exemples d'association coopérative pour la production méritent d’être cités : une combinaison en quelque sorte mixte fonctionne en Angleterre depuis 1865 dans le charbonnage de M. Briggs et C'°; pendant les dix années antérieures il y avait eu 4 grèves, qui s'étaient prolongées pendant 68 semaines. L’entreprise fut transformée en société anonyme : les propriétaires gardaient les 2/3 du capital;; le reste des actions fut cédé aux employés et aux clients de charbonnage ; on stipula que le bénéfice dépassant 107 serait partagé par moitié entre les actionnaires et les ouvriers; la part de chaque ouvrier était proportionnelle aux salaires. La première année on distribua 2 Z% au delà des 10 Z : 1.800 livres revinrent aux ouvriers. De 1867 à 1872 on répartit entre les ouvriers 18.047 livres. À la fin de cette période le salaire des ouvriers se trouvait de la sorte augmenté de 27 à 30 7, en dehors de leur part de bénéfice et, bien qu’on élevât alors à 15 % au lieu de 10 le taux du dividende au delà duquel commencçait le partage, on n’en distribua pes moins l’année suivante 20.034 livres.
En 1868, à Berlin, la maison Borchert fut également mise en actions par son propriétaire, de manière à permettre aux employés et aux ouvriers de devenir copropriétaires; les bénéfices furent répartis entre le capital et le travail. Les propriétaires d’actions constituent une société ; on élit dans son sein un comité de trois membres ; le nombre de voix est en rapport avec le nombre des actions. Au bout de peu de temps 32 employés et ouvriers avaient pris des actions : en outre de l’intérêt à 5 % de leur argent, ils touchaient 8 % du dividende.
En France tout le monde connaît le succès de l’organisation coopérative de la maison Leclaire : mais 1l existe plusieurs autres exemples analogues.
Dans l’Ariège les mines de Rancié sont exploitées par
LA MINE AUX MINEURS. 7e
450 ouvriers : chaque mineur a le droit d’extraire par jour de travail une certaine quantité de minerai qu’il vend lui-même et qui sert à payer son travail ; le minerai est acheté aux mineurs par des intermédiaires qui payent au comptant.
Une association coopérative de terrassiers a réussi à se constituer en Italie : ce sont eux qui ont fait la place d’armes de Ravenne et le chemin de fer des Romagnes ; les travaux d’assainissement de la campagne romaine leur ont été donnés par adjudication ; lorsque les travaux sont terminés, ils se partagent les bénéfices après en avoir prélevé une partie pour le fonds de réserve et pour la caisse des retraites.
En Angleterre, plusieurs unions ont acheté des usines, qui sont en bonne voie. Plusieurs économistes prédisent « qu'avant vingt-cinq ans, les ouvriers anglais par voie d’associations posséderont la plupart des usines du royaume ». La solution de la question ouvrière n’est pas ailleurs! Chez nous-mêmes en France, à l’heure actuelle, le syndicat des mineurs de Rive-de-Gier nous montre que la mine aux mineurs n’est pas une utopie; il a perfectionné l'outillage et creusé des galeries. « Depuis six mois, dit M. Francis Laur, ces modestes héros d’une cause qui pourra être grande un Jour, travaillent sans relâche. — Ils ont fait plus de 300 mètres de galerie souterraine. Ils ont créé une exploitation type et la galerie Arnaud qui fait leur orgueil. — Parfois la paie s’est fait attendre, parfois on n’a donné que des à-comptes. Ceux qui ont creusé la galerie maîtresse au rocher ne voulaient souvent pas de salaire, chacun tenait à honneur de donner le travail de ses mains à l’œuvre d'avenir. Il ÿ a 1à des exemples inouis de dévouement confraternel, de solidarité, d’intelligence.
« Le syndicat à créé un administrateur de premier ordre dans la personne de son délégué aux ventes : c’est là déjà un vrai capital. Et l’ambition de ces mineurs est plus haute encore. Tout cela n’est qu'un prélude, une démonstration. Ils ont, d’une façon certaine, dans un coim de leur périmètre,
une mine riche, c’est Collenon. Bientôt, grâce au concours dévoué de quelques républicains, ils espèrent arriver à créer là une troisième exploitation qui fera peut-être la fortune de tout ce monde de travailleurs.
« Leur organisation intérieure ou contrat social est une nouveauté curieuse, mélange de hardiesse socialiste, réalisation de revendications ouvrières très avancées, en même temps qu'un exemple de discipline sévère et de dignité ouvrière. »
En résumé, la preuve n’est plus à faire et de nombreux exemples montrent que les ouvriers associés peuvent former un patronat, retirer directement les bénéfices de l’entreprise, comme le ferait un patron, tout en continuant à travailler comme ouvriers dans leur propre entreprise.
Mais il ne faut pas croire que le mot coopération ait quelque influence mystique et qu'il n’y ait qu'à supprimer le patron et à s’unir avec quelques camarades, pour que les choses aiïllent toutes seules. Les débuts d’une société, qui commence avec un petit capital et qui veut, avec raison, n’utiliser que ses propres ressources, sont souvent durs. Pour augmenter Le capital il est nécessaire de l’accroître, dans les commencements, de tous les bénéfices qu’on peut faire et les associés doivent renoncer aux premières parts du dividende. Les sociétés qui veulent emprunter de l’argent ne le trouvent souvent qu’à gros intérêts, parce que nous n’avons pas ces banques populaires qui fonctionnent en Allemagne et en Italie : ainsi les Zitkograples ont dû payer 14, 15,16 % d'intérêt ; Les jerblantiers ont payé 18 %. L'association des ##açons, aujourd’hui prospère, a passé par de rudes épreuves : 1l a fallu, pour acheter les matériaux nécessaires à leur première entreprise, que les associés missent au Mont-de-Piété une partie de leurs vêtements, que les femmes engageassent leurs bagues et leurs boucles d oreilles. Les ouvriers coopérateurs en piano ont été deux mois sans toucher leur salaire.
Il faut donc, comme premier capital, que chaque associé apporte du courage et une ferme volonté. Malheureusement,
disait l’un des délégués des associations ouvrières devant la commission d'enquête parlementaire en 1883, « on ne sait pas encore vivre en association. Il faudra que l’éducation se fasse à ce sujet. Certains de nos camarades n’ont plus du tout été les mêmes, du jour où ils ont fait partie de l’association; le caractère change ; on se figure qu’on doit moins travailler ». Les exemples que je viens de citer prouvent que cette tendance n’est pas générale et qu'avec le temps l'esprit d'association se généralisera et se perfectionnera.
D'ailleurs rien n’encourage comme le succès : l’association de l’ébénisterie parisienne à fait dans sa première année 6.707 francs de bénéfice avec un capital de 70.000 francs. L’adjudication de certains travaux de la ville de Paris et de l’État lui est d’ailleurs heureusement venue en aide. Les ouvriers charpentiers de la Seine ont commencé avec 10.000 fr. « Nous étions connus, ont-ils dit devant la commission d’enquête, pour d’honnêtes ouvriers; certains fournisseurs nous ont dit : Si vous êtes sages, vous ne manquerez de rien. En effet, nous avons eu du bois tant que nous avons voulu, et aujourd’hui tout le monde nous fait des offres. » [’association coopérative des ouvriers charpentiers de la Villette à construit la salle des fêtes de la mairie du XIX° arrondissement ; elle a fait, il y à deux ans, pour près d’un demi-million de travaux, sans avoir recours à qui que ce soit, et se déclare prête à prendre part aux adjudications de l'État. Citons encore les ouvriers paveurs de la Seine, qui entretiennent le pavage du dix-septième arrondissement et n’ont qu’un capital réellement-versé de 6.000 francs.
Mais tous déclarent que la plus sévère discipline doit régner dans l’association ; que le choix d’un gérant est surtout une affaire capitale, à laquelle les associés ne sauraient apporter trop de soins. Il y a dans le choix du gérant un double écueil, qui rend la chose fort délicate : prendre un #onsieur, en dehors du métier, est aussi dangereux que de choisir un camarade, excellent garçon, plein de bonnes intentions, bon ouvrier,
mais incapable de gérer une exploitation. Heureusement les hommes d'intelligence et de tête ne manquent pas parmi les ouvriers ; ce sont ceux-là qu'il faut prendre. Les ouvriers qui, tout en travaillant de leurs mains, ont déposé devant la commission d'enquête parlementaire à titre de gérants de s0ciétés coopératives, ont suffisamment montré leurs capacités intellectuelles et les résultats de la coopération qu’ils dirigent en sont la meilleure preuve. « En rentrant chez moi, disait l’an d'eux, je vais me déshabiller et me remettre à l’établi » ; l’association des cochers , qui fonctionne très bien, avec un capital souscrit de 450.000 fr. dont 325.000 versés, est conduite par un cocher. « Si le conseil trouve que le gérant ne gère pas bien, on le prie de remonter sur la voiture. »
En résumé, ici comme en toutes choses, il y a une expérience à acquérir et les ouvriers de nos villes sont trop intelligents pour ne pas sentir tous les avantages mais aussi tous les devoirs de l’association. La querelle ancienne et sans raison entre le capital et le travail n’aura plus sa raison d’être, le Jour où les ouvriers, dont les bras et l’intelligence sont un capital qui en vaut bien un autre, créeront, par la seule association, le capital-argent nécessaire au fonctionnement d’une entreprise : c’est donc aux ouvriers qu'il appartient de se lancer dans cette voie, au bout de laquelle il n’y a plus des salariés, des prolétaires, des patrons, toutes classifications, toutes castes qui sentent l’ancien régime, mais des travailleurs équivalents, moralement écaux, librement et volontairement dépendants les uns des autres. |
Pour cela 1l faut non seulement des wrions professionnelles, mais 1l faut que ces unions soient elles-mêmes librement syrdiquées dans un même pays ; plus tard viendra une époque pa.cifique, où les syndicats de chaque nation seront eux-mêmes syndiqués par des liens internationaux. N'est-ce pas le plan que suivent les éléments cellulaires dans les individus vivants pour former des organes ? celui que suivent les organes eux-mêmes, pour former les systèmes ou appareils fonction-
SYNDICATS. Pr
nels? enfin celui qu’adoptent à leur tour les systèmes fonctionnels pour former l'individu ?
L'union formée par les individus associés augmente la force de chacun d’eux, en même temps qu’elle assure leur indépendance; le syndicat des unions augmente à son tour la force de ces unions et assure également leur indépendance : soit que plusieurs unions s'associent pour la distribution des secours, soit que plusieurs unions professionnelles différentes, maçons et charpentiers par exemple, s’associent pour un même travail à exécuter par voie coopérative. Grâce à ce syndicat des unions, les ouvriers pourront être tenus au courant des variations du marché, savoir dans quelle localité 1l y a surabondance de travail et dans quelle autre la main-d'œuvre fait défaut. Le syndicat permet, en outre, l’harmonie des salaires dans toute la France. Supposons, dit Denis Poulot, qu’une union d'ouvriers d'articles de Paris demande et obtienne une augmentation de salaire, ce sera à l’avantage de la province et l’ouvrier de Paris chômera; mais que par suite d’un lien syndical, qui les unit aux ouvriers de Paris, les unions de province élèvent le salaire dans lamême mesure, et, les salaires étant équilibrés, les conditions relatives resteront les mêmes.
Il en résulte, en somme, pour les diverses parties de l'organisme social, quelque chose de très comparable à ce que produit la réunion dans un centre nerveux de tous les éléments nerveux, disséminés dans les différents organes : un consensus, une harmonie et une fédération unitaire, sous la réserve de l’indépendance organique, nécessaire au bon fonctionnement. C’est à ces syndicats qu’il appartient d’équilibrer les diverses parties du #élieu social, dans lequel s’effectue le travail ; c’est à enx que reviennent les discussions entre patrons etouvriers, la représentation permanente auprès des pouvoirs publics, la défense des.droits acquis, la poursuite des améliorations dans l’avenir, la surveillance des conditions hygiéniques du travail, celle de l’apprentissage, de l’enseignement professionnel.
Pourquoi ces avantages ne dépasseraient-ils pas un jour les frontières de chaque pays? C’est ce qu'avait rêvé, trop tôt peut-être, la Société internationale des travailleurs, discréditée depuis par ceux qui l’ont perdue en la faussant, et aussi par ceux qui, cachés dans l'ombre, avaient intérêt à la fausser pour la discréditer. Il est permis de penser qu’on reviendra, quelque jour, aux principes éminemment honnêtes qui avaient présidé à sa fondation. Il ne faut pas oublier qu’en 1862, les ouvriers de France et d'Angleterre s'étaient réunis « pour l’échange de correspondances sur les questions d’industrie internationale », qu’ils prétendaient rédiger « les cahiers de la démocratie » : Nous voulons, disaient-ils, « équilibrer les salaires de façon que les prix de main-d'œuvre ne puissent avantager les uns aux dépens des autres, et n’admettre que la supériorité dans les moyens de production et la facilité de se procurer les matières. » « On peut dire, ajoutaient-ils avec la conviction la plus profonde, que l’ère des grèves est close. La fédération ouvrière se recueille, économise et s'organise ; pour elle Ia liberté ne peut être que dans la discipline, les travailleurs posent, sans bruit, les assises de fondation d’un nouvel édifice social. » Paroles admirables, qui sont bien loin des appels à la force et à la violence, paroles qui terminent dignement un siècle que Crladstone a nommé « le siècle des ouvriers », puisque les ouvriers se trouvent avoir dicté, trop tôt peut-être, mais cependant assez haut pour que leur appel ne soit pas perdu, les lois sociales, dont la science des organismes, la sociologie biologique, démontre aujourd’hui la justesse et, en quelque sorte, la nécessité physiologique.
La science est, du reste, appelée à dire encore ici le dernier mot ; car les conditions du #ilieu social ne dépendent pas seulement de l'idéal que les travailleurs avaient rêvé avec raison et qu'ils avaient entrevu au travers de tant d'obstacles, qui devalent leur barrer la route ; elles sont liées intimement à l’organisation matérielle et mécanique da travail. Toute conception philosophique de l’organisation du travail se heurte en