‹ La vie des sociétésChapitre 32 sur 208 · NERVOSISME · texte numérisé non relu

NERVOSISME

maladies de l’homme. Il est bien clair, en effet, que la sélection élimine de bonne heure, dans la vie sauvage, les valétudinaires, qui dans nos sociétés civilisées augmentent le nombre des malades; il est également certain que l’atmosphère sociale est un milieu d'autant plus favorable à certaines maladies, aux maladies d’encombrement par exemple, qu’elle est plus dense ; ainsi on a constaté que la fièvre Jaune notamment avait envahi l'Amérique du Sud depuis que de petites bourgades sont devenues des villes. On accuse également la civilisation d’avoir rendu l’homme moins rustique : le fait est que les voyageurs sont unanimes à reconnaître que les populations sauvages sont beaucoup moins sensibles que nous : le voyageur Lichtenstein regarde les Boschimans comme absolument insensibles aux variations brusques de température ; Gardiner a vu les Zoulous toucher au feu comme nous touchons à l’eau ; « ce sont, dit-il, de véritables salamandres ». La sélection a dû depuis longtemps en effet éliminer tous les Boschimans, qui ne peuvent supporter, vivant nus, les brusques changements de température de leur pays; mais il ne faut pas nous plaindre de l’excès de sensibilité que nous laissent les conditions plus faciles et plus douces de l’existence civilisée, car c’est précisément cette sensibilité extrême qui, comme nous l’avons vu pour la domestication des animaux, éveille nos idées par un exercice plus fréquent de l’action réflexe : plus les sens sont nombreux et raffinés, plus intime et fréquente est par conséquent notre communion avec le monde extérieur et avec les autres êtres qui nous entourent; plus intense et plus rapide devient l’idéation : c’est par la réception et l’accumulation de toutes ces sensations que le cerveau se développe.

Cette sensibilité peut cependant être portée à l’excès : on à

accuse les peuples qui marchent actuellement à la tête de

la civilisation de devenir nerveux ; leurs maladies, au dire 3 bien des médecins, se compliquent plus souvent que par le

passé de phénomènes nerveux et de délire ; l’aliénation men-

tale est plus fréquente qu'au temps passé ; d'après le D' Beard

(de New-York), les Américains présentent, à un haut degré, ce nervosisme pathologique, conséquence de l’activité et de la rapidité avec laquelle ce peuple jeune se lance sur la route du progrès. Il semble, en résumé, que le télégraphe, les chemins de fer, la presse, tiennent beaucoup de nos contemporains dans un état de surexcitation maladive.

Sélection naturelle dans les sociétés primitives. — Sélection sociale inverse. — La philanthropie.

Quoi qu’il en soit des accidents de la civilisation, on peut dire que, si dans certains milieux elle développe la concurrence intellectuelle, elle a généralement pour effet d’amortir les coups de la lutte pour l’existence. Un peuple sauvage ou seulement d’une civilisation encore quelque peu primitive n’a point d’infirmes ; 1l n’est point encombré par des non-valeurs : tout homme impuissant à résister par lui-même au milieu physique, incapable de gagner sa vie par la pêche, la chasse ou la guerre, dans une société brutale et évoïste, est, comme toute non-valeur, condamné à disparaître de bonne heure, sans avoir eu le temps ou même l’occasion de faire sou- ‘che. Dans les sociétés plus avancées, comme à Sparte, où tout enfant mal constitué était mis à mort, où l'éducation, consacrant tout le temps au gymnase, à la course ou à la lutte, faisait rapidement périr les organisations trop faibles pour supporter ce régime d'entraînement, 1l ne pouvait point non plus exister d’infirmes, l'État socialiste ne prenait à sa charge que ceux qui pouvaient le servir et non lui coûter. Aristote, Sénèque ont vanté les avantages de cette véritable sélection naturelle et artificielle : « Pour ce quiest de l’éducation, dit Aristote, voici la loi qui subsiste : Qu’on n’élève point d'enfants faibles et con-

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trefaits ; pour ce qui regarde le nombre des enfants, qu’on ne conserve que ce qui est nécessaire » ; on voit que les doctrines de Malthus remontent loin! « Si les institutions du peuple défendent d'exposer les enfants, lorsque leur nombre surpasse celai qui convient, il faut les faire avorter, avaut qu'ils aient commencé à sentir et à vivre. » Quant à Sénèque 1l légitime et excuse l’usage de noyer les enfants faibles etcontrefaits par les considérations suivantes : « Cela ne se fait pas d’ailleurs autant par méchanceté, que pour séparer (c’est le mot sélection) les enfants cacochymes de ceux qui sont robustes et bien conformés; ce n’est pasla colère, mais la raison qui nous prescrit de retrancher de la société un membre dangereux. » Chez les Bechuanas et chez beaucoup d’autres populations africaines, tout enfant qui présente quelque monstruosité ou seulement une anomalie, est également déclaré é/olo et mis à mort. On n’observe donc jamais de difformités dans une société semblable.

Il en est tout autrement dans les sociétés policées : ]à, l’enfant chétif finit par végéter tant mal que bien, mollement emmailloté dansle milieu artificiel que lui a préparé la philanthropie. Si son cerveau seul est débile, il devra renoncer sans doute à affronter la grande concurrence intellectuelle, maïs la société a, dans les alvéoles secondaires de sa ruche, des places assez petites pour lui, qui l’empêcheront d’être éliminé, qui lui permettront même de se marier, d’avoir des enfants semblables à lui. Il y a mieux : la sécurité qu’il trouvera dans ces modestes conditions, le mettra hors de portée des coups qu’on reçoit dans le combat livré dans lés sphères plus élevées ; si bien que, non seulement il sera garanti contre la sélection, qui, dans toute la nature, choisit les plus forts et rejette les plus faibles, mais de plus il sera protégé par une sélection en sens inverse, la sélection sociale, qui expose les forts et ménage les faibles. C’est ainsi qu'à côté d'individus supérieurs, vingt fois retrempés par la bataille de la vie, notre société renferme des non-valeurs, qui, pour le philosophe calculant la somme des

capacités de la nation et divisant ce chiffre par le nombre des individus, abaisseraient singulièrement le chiffre de la moyenne ainsi obtenue.

La philanthropie peut être une vertu, mais ce n’est pas une force sociale ; si tout l’argent que dépensent les pays civilisés à entretenir les malingres eût été employé d’une manière préventive et les eût empêchés de naître malingres, je crois que la vertu eût été aussi grande mais le bénéfice plus considérable. La question sociale ne se résoudra pas par l’aumône mais par l'amélioration des conditions du travail.

Spencer n’a d’ailleurs pas craint d'affirmer que la philanthropie exagérée et mal comprise devient antisociale et qu'il vaut mieux, pour une société, laisser disparaître les paresseux, les criminels et les imbéciles que de les soutenir. Sans doute cela répugne à notre sentimentalisme ; mais, si l’on étudie froidement les conditions du milieu social, on est forcé de convenir que la protection ne convient qu'aux sociétés dans leur enfance comme aux hommes dans leur jeune âge. Dans cette période, chaque individu obtient soins et bienfaits en raison même de sa faiblesse. Il en doit être autrement pour les. hommes et les sociétés adultes : les bienfaits et les soins doivent être en raison du mérite. « Si les bienfaits reçus par chaque individu étaient proportionnels à son infériorité, si, par conséquent, la multiplication des individus inférieurs était favorisée et la multiplication des individus supérieurs entravée, il en résulterait une dégénérescence progressive. tandis que le bien-être de l’humanité existante et le progrès vers la perfection finale sont assurés l’un et l’autre par cette discipline sévère mais bienfaisante, à laquelle toute la nature animée est assujettie, discipline impitoyable, loi inexorable, qui mènent au bonheur, mais qui ne fléchissent jamais. » En résumé, continue Spencer, « la pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, le dénûment des paresseux, cet écrasement des faibles par les forts, qui laisse un si grand nombre dans les bas-fonds, est une nécessité. »

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