‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 34 sur 60 · LES SERVITEURS · texte numérisé non relu

LES SERVITEURS

« VOUS cette affection. Soyez donc indulgents pour « supporter leurs défauts, pensez que vous-mêmes « vous n'êtes pas parfaits et qu'il leur faut plus 0 de patience qu'à vous.

donna pour marraine à une de ses filles une ancienne domestique de sa famille. Cette domestique était née dans la maison, et elle j est morte après j avoir vécu soixantedix ans.

2Jevoir de prendre un c'iat.

Il est nécessaire de prendre un état pour con- « server et augmenter sa fortune, pour jouir de la c( considération attachée à une profession utile, « pour se ménager les moyens d'élever et de placer (( ses enfants, et pour avoir la satisfaction de tirer c( un parti utile de soi-même et de ses talents.

« Rien ne rend l'homme plus content et la vie plus c( douce que d'être l'artisan de sa fortune. Ce plai- « sir, que l'âge n'affaiblit point, est le seul dont nous c( puissions jouir jusqu'à la mort, et je le regarde « comme une des plus sûres garanties du bonheur.

« Enfin, il faut prendre un état, pour éviter l'oisic veté qui est le tombeau des vertus, la mère de

« l'ennui et des vices. Si vous n'avez une profession, (( vous ne serez jamais que des hommes nuls, en- (( nuyés et ennuyeux. Tel fut le sort d'un de nos a parents, et c'est pour cela qu'il périt misérable- (i ment. Ainsi, je vous l'ordonne, au nom de l'auto- K rite que la nature et surtout mon amour me douce nent sur vous, prenez un état. A cette condition « j'attache l'accomplissement des vœux que je fais « pour votre bonheur et les fruits de la bénédiction « paternelle ^

« Le choix de l'état que vous prendrez est une

1. ce Bien employer le temps, c'est savoir vivre ; être désœuvré, c'est végéter. Le premier est de l'homme, le second est de l'animal.

« Levez-vous matin, c'est d'ailleurs salutaire pour la santé. Raisonnez sur votre état, voyez ce que vous lui devez et ce qu9 vous pouvez faire de mieux. Distribuez vos heures, exécutez et ne renvoyez rien à demain de ce que vous pouvez faire aujourd'hui.

« Le désœuvrement conduit à la dissipation et ne saurait ni faire honneur, ni faire estimer. Etre honoré et estimé est cependant ce à quoi nous devons aspirer : c'est la vraie voie pour parvenir heureusement à notre but, celui d'une honnête ambition.

« Il ne suffit pas de ne point faire mal et du mal, il faut faire bien, mieux et du bien.

a La bonne ambition est permise, et voici en quoi elle consiste.

#1 Distinguez-vous dans votre état par la vigilance et Foxactitude à vos devoirs. Prenez pour modèles ceux dont

iOô

« des choses les plus importantes de votre vie ; et, c( si je désirais vivre encore, mon cher fils, mon c( bon ami, ce serait pour te donner mes conseils, « d'après la position où tu seras au moment où il « faudra que tu te décides.

« Si je ne suis plus de ce monde, pense à moi et « pénètre-toi de ce que je vais te dire.

« Il faut considérer d'abord s'il t'est plus avanta- « geux d'embrasser une profession libérale, ou d'en- « trer dans la carrière des places et des emplois, c: Consulte tes parents, rapporte-t'en entièrement à « eux : ils connaîtront beaucoup mieux que toi ce « qui te convient le mieux. Tu as le bonheur d'être « aimé d'eux; tu trouveras dans leurs bontés, dans « leurs lumières et leurs conseils, plus de secours « que tu n'en eusses trouvé dans moi-même. Tu « auras perdu le père de tes jeunes années; mais tu « en retrouveras un dans la famijle de chacun de (( tes parents. Cette idée est bien consolante pour « moi.

on fera le plus de cas dans le corps où vous serez. Comportez-vous avec dignité, sans adulation ni flatferie. envers vos supérieurs. Continuez cette pratique, dans quelque grade que vous montiez et vous réussirez... , Instructions d Ange-Nicolas de Gardane à ses enfants, déjà citées.

« Ce n'est pas ton goût seul qu'il faut consulter « dans le choix d'un état. Souvent nos goûts nous (( égarent, et toujours ils changent avec le temps. Je « l'ai malheureusement éprouvé moi-même. Je crus (( avoir la vocation de la médecine, je me fis méde- « cin; mais, quand il fallut exercer, je ressentis une « répugnance si grande que je dus y renoncer. « Ainsi, je perdis mon argent, mon temps, mes pei- « nés, et je n'ai pu vous servir comme je l'aurais ft voulu ..; car l'exploitation des champs ne suffit « pas pour occuper, ni pour donner ce sentiment « de satisfaction que procure le plaisir de se rendre «utile...

« Le commerce offre bien des hasards ! Le service « militaire est bien dangereux ! La médecine est un « état bien pénible!...

« L'étude des lois, la profession de juge ou d'avo- « cat ont été en quelque manière l'apanage de notre « famille. C'est le meilleur parti que tu puisses « prendre... On peut, en obligeant les riches, y ren- « dre service aux pauvres, et, en éloignant de son (( cœur tout sentiment d'envie et de rivalité, y vivre « très-heureux. Mais malheur à toi, si étant avocat 0 tu te livrais à des personnalités contre tes con-

PRENDRE UxN ÉTAT I55

« frères! Ton existence n'aurait plus de repos. Dans « les procès, il ne faut jamais voir que les affaires a jamais les personnes ; il faut être inébranlable « dans sa conviction au-dedans de soi-même et « avoir le miel sur les lèvres, se faire pardonner ses « succès, et à force de bons procédés se faire aimer « d'un adversaire vaincu.

« Le premier moyen pour être heureux dans cette « carrière est de ne se charger que des causes que « Ton sait positivement bonnes; le second est de « les défendre, sans blesser l'amour-propre de son « adversaire.

« Mon bon fils, s'il est dans ta destinée de prendre 0 une profession, je te conseille de suivre celle d'a- (i vocat. L'expérience paraît avoir prouvé que, dans « notre famille, nous avons tous une aptitude natu- « relie pour cet état que nos pères ont exercé pence dantdeux cents ans. Il a ses dangers, mais en est a il un seul qui n'en ait? Ils sont moins grands que « ceux que l'on trouve ailleurs, et l'on peut avec de « la prudence et de la sagesse les tous éviter,

« Celui de notaire dans une ville me paraîtrait le « plus sûr. U est honorable, on n'y donne rien au

« hasard, on n'y charge point sa conscience, on n'y « travaille point son imagination, on ne s'y fait point « d'ennemis; on y vit indépendant et en paix. C'est « un bel état pom- un honnête homme; mais il t'éloi- « gîierait peut-être pour toujours du pays et de la c( terre de tes ancêtres i...

« Picmarque que la connaissance des lois est néc cessaire, ou au moins très-utile, dans toutes les «.parties, et c'est une raison qui me fait désirer que « tu fasses toujours un cours de droit.

« Quant aux places dans l'administration ou dans a les fnianc-^s, cest à tes bons parents à t 'indiquer « celles dans lesquelles ils auront 1 3 plus d'espoir « de te faire parvenir; et c'est à toi de mériter leurs « bontés, de prendre leurs conseils et de leur obéir « en toutes choses. Je ne saurais trop te le répéter, G mon bon fils, fais-toi aimer de t3s parents. Je leur G donne mon cœur, je leur cède tous les droits que « j'avais à ton amour. Puisses-tu devenir leur fils « d'adoption!

1. Les anciennes magistratures étaient toutes ou presque toutes incorporées au sol. Antoine de Courtois voudrait que son fils gardât la tradition , en conciliant l'exercice d'une profession avec les devoirs envers le domaine de famille.

« Ah! qu'il est consolant pour ton père de penser u qu'il te laissera entouré de soutiens et d'appuis ! a Tu trouveras dans ta mère une tendresse inépui- (( sable, une prudence rare et le modèle de toutes « les vertus, chez tes oncles et tes cousins tous les a secours dont tu sauras te rendre digne. Cette es- « pérance sera ma dernière pensée et la dernière a joie de ma vie.

« Mon bon fils, si tu es sage, tu auras un état et a tu seras heureux.

« Mon père disait souvent : « J'aimerais mieux « que mes enfants fussent cordonniers que d'être « sans état, »

xu

Le

lage.

« Je désire que tous mes enfants se marient; c'est « Tétat naturel de l'homme. Je pense que, hors le « mariage, il n'y a point de véritable bonheur et « peut-être point de salut.

« Ainsi, mon cher fils, et vous, mes bonnes et « chères filles, je vous recommande de vous marier « au gré de vos parents, lorsque vous serez arrivés (( à l'âge convenable pour contracter un engagement « d'une telle importance. Mais avec quelle circons- « pection, n'aurez-vous pas à choisir la personne à (( laquelle vous confierez votre honneur, votre bon- « heur, la fortune et la santé de vos enfants?

« Comment reconnaître cette personne qui aura

iCO LE MARIAGE

(( toujours VOS goûts et vos opinions, dont la sym- « pathie devra, pendant toute la vie, vous réunir « dans la même pensée et dans la même volonté? « Comment se défendre des faiblesses du cœur, « dans un choix oi^i il faut cependant le consulter? (( Comment allier les raisonnements et la prévoyance « de la sagesse avec les illusions de nos propres af- G fections?

« Cest là le comble de la sagesse humaine. Ce- € lui qui a fait le meilleur choix possible a donné a la plus haute preuve de pinxdence, et s'est as- « suré la pilus grande garantie de la véritable ce félicité. Il aura un jour la reconnaissance de « ses enfants et sera béni par toute sa postérité.

« Le seul moyen de ne pas vous tromper est de c ne pas choisir vous-mêmes, de juger de sang-froid c( toutes les personnes qui vous seront proposées, de e n'engager vos affections qu'à celle que vos parents « en auront jugée digne, et après que vous l'aurez « vous-mêmes observée et étudiée longtemps avec « un esprit tranquille. Telle est la seule conduite à (k tenir, pour n'être pas séduit par la première im- « pression, ni aveuglé par la prévention.

« Dieu ne bénit que les mariages faits au gré d des parents. Ceux-là seuls donnent la joie de la « conscience et sont entourés de l'estime publi- (( que, première annonce du bonheur qui doit les « suivre.

« Les mariages honorables sont l'alliance de deux « familles honnêtes et d'égale fortune, qui n'en fea ront plus qu'une. Celui d'entre vous qui l'oublie- « rait, pour ne satisfaire que son goût particulier ou « sa passion, n'y trouvera qu'amertume, honte et « malheur.

« Aussi, la première règle, le premier devoir que « je vous impose à cet égard, mes chers enfants, « mes bons amis, est de ne vous attacher absolu- « ment à personne de votre propre mouvement, de ce vous méfier de votre cœur comme d'un ennemi c( secret que vous portez en vous-même (en avons- (( nous de plus dangereux que notre propre fai- (( blesse?), et d'attendre dans une grande liberté « d'esprit et de cœur que vos parents vous propott sent les personnes avec qui ils croiront que vous « pouvez être heureux. La seconde règle, le second « devoir que je vous recommande et vous impose « également, est d'examiner et de juger mûrement,

« sans prévention ni pour ni contre, les partis qui « vous seront offerts.

« Jugez-les, comme si, déjà parvenus au-delà du a milieu de votre carrière, vous vouliez les choisir a comme compagnes à vos enfants. Cette manière (( d'exiger pour soi-même ce qu'on souhaiterait pour « ses enfants est un moyen infaillible de n'être ja- « mais trompé.

8 Dans toutes les circonstances de la vie, voulez- (( vous prendre le meilleur parti? Demandez-vous à « vous-mêmes ce que vous conseilleriez à vos fils, à (( vos filles, en pareille occasion, .et faites-le hardi- (( ment. Si vous pouviez balancer entre le vice et la « vertu, entre le désir de la vengeance et le pardon « de l'injure, entre la crainte de Dieu et le mépris « de ses jugements, supposez votre enfant à votre « place, et faites ce que vous lui conseilleriez.

(( Etrange condition de l'homme déchu ! Ce n'est « que pour aimer et conseiller ses enfants qu'il re- « trouve la sagesse !

(( Je dis donc, mes enfants, mes bons amis, qu'en a faisant votre choix, il faut raisonner comme si

« VOUS étiez pères de famille. Il faut que la nais- « sance, mais surtout l'éducation, soient égales des a deux côtés, que les âges soient proportionnés , « que les fortunes soient à peu près les mêmes. Il « faut que les goûts soient bien connus, que l'amour « du travail, de l'ordre, d« l'économie, et l'habitude c( des bonnes mœurs depuis longtemps contractée et c( bien établie, vousassurentetgarantissent l'avenir.

ce Heureux, trois fois heureux serez-vous, si vous « trouvez ces qualités réunies dans une personne qui « en aura hérité de ses pères ! On n'est sûr que des

< vertus qui tiennent au sang ; celles-là seules

< ne se démentent jamais. Les familles parmi les « hommes sont comme les familles parmi les plan- « tes : les unes produisent la vertu, comme les <( roses la suavité de leurs parfums; les autres pro- <( duisent le vice et la honte, comme les plantes « vénéneuses répandent une odeur fétide.

c( C'est pourquoi il faut vous attacher à une bonne « race.

Conseils à mes (Ules pour le mariuyc.

« Je VOUS conseille, mes chères filles, de ne vous (( marier qu'après vingt ans. Avant cet âge, votre « jugement ne serait pas assez formé ; vous ne seriez « pas assez sûres de vous-mêmes , pour ne pas « craindre de changer plus tard d'opinion et de goût.

« Votre mari et vos nouveaux parents, qui vous o auraient prises si jeunes, vous regarderaient tou- « jours comme des enfants, et pourraient ne pas « avoir pour vous ces sentiments de confiance et de « respect qui font la gloire et le bonheur de la mère « de famille. Vous seriez exposées vous mêmes à « commettre, par défaut de réflexion et d'expé- « rience, des fautes ou des légèretés qui éloigne- « raient pour toujours la considération, que vous

« devez chercher à obtenir dans votre nouvelle face mille et dans le pubhc.

(( Il ne suffit pas d'être aimée, il faut être consi- « dérée. La considération qu'on nous porte est la « sauvegarde de nos propres vertus et une des 0 sources du véritable bonheur. Votre bonne mère, a la plus chère des épouses et la plus digne de c( toutes les mères, a trouvé dans l'estime pubhque « la récompense honorable de ses vertus et votre « premier titre de recommandation.

(( Ainsi, mes chères filles , ne vous mariez pas (( trop jeunes, et cherchez à inspirer le respect et a la confiance, au moins autant que de l'amour.

({ Tout sentiment qui n'est fondé que sur les sens « ne peut être de longue durée ; c'est comme un c( édifice bâti sur le sable.

0 L'amour, quand il est seul, est jaloux, injuste, H inquiet, capricieux; une fois satisfait, il se change (( en dégoût. L'épouse qui n'inspira que de l'amour c( se voit bientôt délaissée, pendant que celle qui « a su se faire estimer conserve toujours le même « empire.

« Regardez autour de vous, et jugez si j'exagère. « C'est ici que j'aurais besoin de déroulersous vos « yeux le tableau sans fin des souiTrances des femmes « trompées dans leurs espérances. G'estici que mon (( cœur saigne à la pensée des dangers que vous « avez à craindre, et que, tremblant de vous voir « malheureuses, je ne sais plus si je dois remer- « cier le ciel de vous avoir donné la vie...

« Étrange aveuglement des hommes! Ils travail- « lent sans cesse à détruire la vertu des femmes, « et ils n'estiment que celles qu'ils ne peuvent pas (■( vaincre !

« Mes bonnes filles, je vous en supplie au nom du « sang pur qui coule dans vos veines, au nom de

« votreproprebonheur: que lapudeur et la religion « soient vos sauvegardes ! Vous n'aurez de .«Talut (( qu'auprès de votre mère, et en fuyant toutes les « occasions de danger.... Que ne suis-je toujours « près de vous, pour vous conseiller et vous dé- « fendre! Un père est le seul homme qu'une jeune « fille n'ait point à craindre. Mais, au moins, que « mon souvenir vous garde, et que mes dernières « recommandations soient toujours présentes à a votre mémoire.

1G8 LE iMAlUAGË

« Vhonneur est comme une île escarpée et sans bords ; « On ny peut plus rentrer dès qu'on en est dehors *. ^

(( Souvenez-vous que vous êtes maîtresses de ne « pas faire le premier pas, mais que, celui-là fait, « vous iriez nécessairement au fond de l'a^jîme.

« Dans cette ferme persuasion, fuyez toutes les « occasions dangereuses ; gardez-vous de toute liai- « son, de tout tête à-tête, de toute correspondance. (( Conservez votre corps pur et sans tache, et votre « cœur libre. Ne vous arrêtez pas aux compliments « des gens du monde. Ceux qui les font n'ont qu'une c( seule pensée, ils veulent montrer leur esprit, c'est (( de leur part acte de vanité ; lorsqu'ils rendent des « soins à une femme et qu'ils lui font la cour, c'est « trop souvent pour la séduire, pour la déshonorer « et s'en vanter après.

« Le langage que je tiens ici est dur et sévère ; < mais il est la vérité même, et cette vérité votre .( père doit vous la dire. Que dis-je? votre père! .i N 'est-ce pas le bon Dieu qui vous parle par ma i bouche?

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