LE DOMAINE PATRIMONIAL
a posée la première pierre de l'angle. Nous mîmes « en dessous une bouteille renfermant le procèsa verbal de cette cérémonie. J'ai eu en vue par elle « d'attacher tous mes successeurs au toit paternel, (( et j'ai voulu les engager à conserver ce domaine a qu'ils ne pourraient remplacer par un autre aussi G cher à leur cœur et d'un aussi bon produit.
« Le procès-verbal fut signé par Charles, Adèle, « Joséphine, leur bonne mère et moi.
« J'ai refait encore la maison du fermier, fait à « neuf celle du berger, les écuries et greniers à (( foin, planté le jardin, etc.. La seule dépense en « bàiisses s'est élevée à 10,000 francs *
« La situation de la propriété est aussi bonne que « possible, pour la santé de celui qui l'habite, pour « la vente des denrées, et pour l'éducation des bes- (( tiaux, ceux-ci n'y étant jamais atteints de la poura riture. Entourée de secours et d'ouvriers, elle est « d'une exploitation très-facile ; les récoltes y sont « sûres et presque immanquables, les biens sont « clos, les bâtiments sont tout neufs, et ils recèlent
1. Suivent des détails sur diverses améliorations et acquisitions de propriétés.
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(( dans leurs fondations les noms de mes enfants et c( de leur mère.
(( Si ce domaine est bien exploité, il rendra tou- « jours au-delà du six pour cent qu'on pourrait en « retirer. Les biens qu'on achèterait ne donneraient « pas le trois pour cent, et ils ruineraient en répa- « rations. On n'aurait plus qu'un capital amoindri « et sans revenu, et ce serait à en mourir de regret.
Observations sur Vexploitation de nos biens.
(( Le meilleur mode d'exploitation est celui qui « fait retirer constamment d'une propriété le plus « grand produit net.
« Le produit net est le produit brut, déduction <( faite des frais d'avance et de culture.
« Il faut donc exploiter, de manière à augmenter 0 le produit brut et à diminuer les frais de culture.
« L'exploitation par des fermiers ou par des mé- « tayers n'augmente pas le produit brut et ne dimi- « nue pas les frais de culture; car, au lieu de plante ter, améliorer et conserver, le fermier arrache, « détériore et détruit.
« Le fermier fait garder les troupeaux et labourer « les champs par ses enfants, toujours trop jeunes « pour faire un bon travail. Il cultive donc mal, il « sème de mauvais grains, il moissonne à prix fait, « il nettoie mal ses blés sur l'aire, il ne sarcle pas, « il dégrade les arbres, il prodigue les fourrages, il « excède les bêtes et il ruine les bâtiments.
« Les frais de culture ne sont pas diminués, parce a que la moitié des produits donnée au métayer est « supérieure à la somme nécessaire à la nourriture « et au salaire des valets, qu'il faut pour exploiter « un domaine bien ordonné. Je Pal calculé souvent, « et chacun peut le vérifier.
« La famille du fermier ou du métayer, toujours « composée de plusieurs bouches inutiles, doit con- « sommer davantage que des valets dont le nombre « est réduit aux besoins de la culture. Le plus sou- « vent, les enfants y volent les parents, la femme le c( mari, et le mari le maître, et tous, obéissant à « l'intérêt particulier, emportent assurément plus « d'argent ou de denrées qu'il n'en faudrait pour « les gages de serviteurs. Je parle ici d'une famille a qui n'a pas d'autres ressources que celles reti- « rées de la ferme.
« Ainsi, je pense que des fermiers ou métayers « coûtent plus cher que des valets, pour exploiter u un bon domaine, et qu'ils en retirent moins de « produit brut que n'en retirerait le maitre.
« A mes yeux, l'homme qui afferme son bien, et « surtout le domaine où il réside, ressemble à celui (( qui, se confiant à son ennemi, lui remettrait la clé (i de son grenier et le soin de son repos. Je juge (( qu'un domaine, exploité par le propriétaire lui- « même, doit lui rendre au moins un tiers de plus « qu'il ne lui rendrait par le système du fermage, et « que sa valeur foncière doit augmenter au moins u d'un trentième par an.
« D'après ces principes que je crois confirmés par « mon expérience, je conseille à mes enfants, s'ils € le peuvent, d'exploiter toujours le domaine qu'ils ^ (L habiteront une partie de l'année. Ils y trouveront € d'autant plus de satisfaction et de profit qu'il sera € composé de bons biens, que son exploitation en «( sera facile et qu'il ne sera pas d'une trop grande a étendue, selon le précepte des anciens :
I « Laudalo ingentia rura,
., « Exigxium colito^ >
0 Les biens dont l'exploitation est le plus facile
« sont les prés; ils donnent le plus de produit net, ce parce qu ils exigent peu de frais de culture. Les c: terres à blé en donnent le moins, par la raison c( contraire, surtout quand elles sont exploitées, a comme cela est général dans notre pays, avec le « système de la jachère...
« Il faut donc faire des prés et augmenter le proa duit de vos terres à blé par un assolement mieux a entendu.
« Pour réaliser ces améliorations, consultez les « gens habiles et expérimentés, lisez les ouvrages (( d'agriculture, et ne faites des essais qu'en petit a pour ne pas vous ruiner.
« Voici quelques-unes des réformes, dont l'expé- Q rience m'a enseigné l'emploi dans l'intérêt d'une c: bonne culture :
« l** N'avoir de jachère que le moins possible, c( pour que la terre soit toujours en rapport, et en « sorte qu'une récolte ne nuise jamais aune autre. « Pour cela, il faut semer tous les ans dans les blés « et dans les avoines des graines de fourrages artia ficiels, tels que trèfle, luzerne, sainfoin, ray-
« grass, etc., les préserver de la dent du troupeau, (( faucher et enfermer la première coupe, enterrera « la charrue la seconde, donner en temps opportun « un second labour à la terre, et semer de trèst bonne heure ;
« 2^ Changer les semences de blé au moins tous <( les deux ans, et celles d'avoine au moins tous les a quatre ans, en observant de faire venir d'un ter- (L rain limoneux les blés que l'on veut semer dans a. les terres dites de grès, et vice versa;
a 3° Chauler les semences par immersion, pour « prévenir la carie ou le charbon ;
a 4'' Sarcler avec soin et de très-bonne heure
« 5" Faire battre les pailles avec des fléaux.
« Toutes les pratiques ci- dessus sont d'une si c( grande importance que je prie instamment mes (( enfants de ne jamais en négliger aucune, et je leur c( recommande expressément d'obliger tous leurs (( fermiers aies suivre exactement. En conséquence, « chaque fois qu'ils affermeront le domaine, ils doi- « vent les insérer dans leur acte ou dans leur con-
« vention, et ajouter qu'en cas d'inobservation d'une a seule de ces clauses, le fermier sera tenu de quit- « ter le domaine sans aucune indemnité...
a Je conseille à mes enfants de ne pas négliger les « abeilles qui sont le capital le plus productif de la « campagne; car tout y est produit net. Il y a quinze « ans, on n'y comptait que trente ruches ; il y a dix « ans, il y en avait cent; aujourd'hui, il n'en reste « que cinquante.
« Il faut vous appliquer à multiplier autant que posa sible ces utiles insectes qui, pendant les longues c( journées d'été, m'ont souvent tenu compagnie. Je a ne suis pas encore tout à fait assuré de la meilleure « manière de les élever. J'ai essayé de plusieurs mé- (( thodes, je n'en ai pas encore trouvé qui n'eussent « des inconvénients. Il me semble que deux ruches, « l'une sur l'autre, donnent le moyen le plus simple 4 pour enlever une partie du miel, sans faire périr « les abeilles qui restent toujours dans la ruche « d'en bas. Mais, s'il plaît à Dieu, vous en saurez a à cet égard plus que moi, si vous voulez lire, ob- « server, consulter et faire des essais en petit, tou- « jours en petit, pour ne pas vous exposer à des tf regrets et risquer de tout perdre.
« En attendant, je vous recommande de tenir vos « ruches bien propres et bien couvertes, afm que a l'eau n'y pénètre pas, d'en écarter les papillons
t la fausse teigne. Faites périr dans votre rucher
s serpents et les rats.
<L Procurez -VOUS la connaissance de quelque (( praticien habile qui, pour le reste, vous donne « les conseils que son expérience lui aura appris « être les meilleurs...
« Voilà, mes bons amis, des observations géaé- « raies que j'ai cru de\ oir mettre sous vos yeux, pour « vous convaincre : V qu'il ne faut pas affermer le ft domaine que vous pourrez exploiter, surtout si (( vous l'habitez une partie de l'année ; 2*^ que vous « devez mettre en prés naturels toutes les parties « de terre qui en seront susceptibles ; 3° que vous « devez alterner dans vos terres à blé cette cul- « tare avec celle des fourrages artificiels.
« Les autres pratiques de détail ne pouvant trouci ver ici leur place, je passe maintenant aux obser- « vations particuhères , sur chacun de nos petits « domaines. Voici un aperçu des produits, de l'en- « tretien et des améliorations dont ils me paraissent
a: susceptibles, sauf meilleur avis
Bien vivre pour se préparer à bien mourir.
« Mes pauvres enfants, mes chers amis, comment « pourrai-je vous parler de votre mort? La mienne « ne m'effraie pas, j'y pense tous les jours, et je n'y (( vois rien d'insupportable que la douleur de vous ({ quitter, vous et votre mère ; mais la vôtre me fait « pleurer, et la plume me tombe des mains.
« Cependant la mort est l'acte le plus important (( delà vie. Nous ne vivons que pour mourir, c'est- « à-dire que cette vie ne nous est donnée que « pour nous conduire à celle qui suit la mort.
« J'espère que vous n'en douterez pas. Malheur à 0 vous, si, séduits par vos passions ou par de vains a systèmes, vous cessiez un moment de le croire !