‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 56 sur 60 · Elle fut insérée à la suite du précieux manuscrit · texte numérisé non relu

Elle fut insérée à la suite du précieux manuscrit

200 LA FAMILLE DAGUESSliAU

« L'histoire, écrivait-on dans une de ces lettres, est un tribunal redoutable, où le vice longtemps impuni et quelquefois triomphant est dépouillé tôt ou tard de la gloire qu'il avait usurpée, où la vertu opprimée reçoit le tribut de l'amour et de l'adn^iration des siècles à venir. Cette noble destination de l'histoire, M. le chancelier d'Aguesseau la connaissait parfaitement. Il possédait d'ailleurs dans un degré éminent toutes les qualités que doit réunir l'historien. La vie de son père qu'il a composée pour l'instruction de ses enfants est vraiment un chef-d'œuvre. Je viens de la lire manuscrite, ou plutôt je l'ai dévorée avec un plaisir qu'il est plus aisé de sentir que d'exprimer.

« On ne sait lequel des deux, de l'historien ou du héros, on doit le plus admirer. Le public attend cet ouvrage avec le plus grand empressement.

« Une philosophie audacieuse a osé dire ' que la religion ne peut être que le partage des âmes vulgaires; qu'elle rétrécit l'esprit, qu'elle abat le courage, qu'elle rend l'homme incapable de grandes entreprises, qu'elle détache les citoyens de l'Etat et les remplit d'indifférence pour les intérêts de la

pour expliquer et justifier en quelque sorte la force majeure à laquelle on obéissait. (T. XIII de l'édition de 1789, p. xlj et suiv.)

LA FAMILLE D'aGUESSEAU 291

patrie. Il est aisé sans doute de repousser des accusations si peu fondées ; mais il n'y a pas d'apologie plus efficace de la morale de l'Evangile que la vie même de ces hommes rares, qui joignirent à un profond respect et h l'amour le plus ardent de la religion toutes les vertus et tous les talents que le monde- révère.

« Tel fut M. d'Aguesseau, le père de M. le Chancelier. Il posséda dans un degré supérieur toutes les qualités de l'esprit et du cœur qui forment le grand homme d'Etat... Son désintéressement et sa générosité furent sans exemple. Il avait pour la justice un attachement invincible. Il joignait à une douceur et à une modestie admirables une intrépidité qui ne l'était pas moins. Son amour pour la patrie était digne d'un Romain... »

On ne se bornait pas à s'édifier soi-même, en lisant une si belle vie; on en faisait l'objet d'une œuvre de perfectionnement moral autour de soi.

« J'ai sollicité M. de C... de donner à cette lecture les instants si courts que peuvent lui laisser ses fonctions, dit un magistrat dans une autre lettre. Je l'ai également sollicité de déterminer la famille, avec laquelle il a des relations, à céder

"92 LA FAMILLE D'aGUKSSLAU

enfin aux instances du public, et à livrer ce bel ouvrage au grand jour de l'impression. Je n'ignore point que vous faites de votre côté tous vos efforts pour obtenir ce consentement. La famille aura beau vouloir résister ; elle ne pourra tenir contre tant de sollicitations.

« J'avoue qu'une conduite si pure et si soutenue, pendant tout le cours d'une longue vie, sans le moindre mélange d'imperfection, m'a étonné. Mais, quand j'ai vu que la religion en était la base, que M. d'Aguesseau marchait toujours à l'exemple des anciens patriarches en la présence de Dieu, qu'il méditait continuellement les Livres saints et les années éternelles, je n'ai plus été surpris. Le vrai chrétien connaît toute l'étendue de ses devoirs, parce qu'il les étudie, et les pratique, parce qu'il les aime. J'ai aussi admiré cette divine Providence d'avoir suscité dans tous les siècles, et dans tous les états, des modèles de perfection, pour donner plus d'éclat à la vertu, exciter notre émulation et nous rendre inexcusables dans notre lâcheté et notre mollesse. »

Telle avait été d'abord la réserve de la famille qu'en 1760 un prêtre distingué, auquel avaient été confiés plusieurs manuscrits du Chancelier, n'avait

LA FAMILLE D'aGUESSEAU 293

pu obtenir le plus intéressant, celui qu'il était le plus jaloux de connaître. Ce prêtre, dont lé nom ne nous a pas été donné, pas plus que ceux des autres correspondants, insiste, lui aussi, pour une impression immédiate. La conclusion de sa lettre demande à être reproduite ici , à peu près tout entière.

« Les fausses notions sur le goût et la morale se sont multipliées depuis la fm de ce siècle où le père et le fils ont déployé leurs talents. On a quitté les vrais modèles, on a même méconnu et attaqué les principes. Chacun a créé des règles à sa guise. Tous les genres ont été dénaturés. En un inot, on n'a fait que renverser et détruire sans rien édifier.

« Heureusement, les anciens modèles existent toujours. Les ouvrages de M. le chancelier d'Aguesseau qui a fermé le siècle de Louis XIV peuvent encore nous servir de modèles. On y trouve aussi des leçons de vertu, si nécessaires dans ce siècle de corruption. La Vie de son père est bien faite pour nous faire sentir le prix de cette piété fihale, qu'il serait si avantageux de régénérer dans un temps où le vil égoïsme gouverne presque tous les hommes. Qu'on jette les yeux sur la Chine, et

294 LA FAMILLE D'aGUKSSEAU

Ton sera forcé d'avouer que, malgré les erreurs et les abiis de ce gouvernement, les bonnes mœurs ne laissent pas cependant d'y dominer, parce que Il piété f liale y est respectée. Le despotisme y est •levenu , pour ainsi dire , une autorité vraiment ^jaternelle. On ne trouve pas, dans les meilleurs moralistes du siècle de Louis XIV, des réflexions plus solides sur la piété filiale que celles qui sont répandues dans les Mémoires concernant les Chinois, par les missionnaires de Pékin.

« L'ouvrage de M. le chancelier d'Aguesseau est un des plus beaux monuments consacrés à cette vertu... L'histoire du testament paternel et ce qui en a été la suite y sont racontés avec un intérêt touchant et d'une manière qui édifie. C'est en quelque sorte, comme chez les Chinois, un discours prononcé dans la salle des ancêtres. »

Retenons Tobservation soulignée : c( Depuis un siècle, on n'a fait que renverser et détruire sans rien édifier ; » et n'oublions pas qu'elle est faite à la veille de 1789, peu d'années avant la Terreur de 1793. Quelle vue claire de la desorganisation de l'ancienne société, chez celui qui nous la fournit ! Il disait, il y a près de cent ans, ce que, malgré tous les témoignages de l'histoire, malgré les ré-

LA FAMILLE D'aGUESSEAU 29^

volutions périodiques dont nous souffrons si cruellement, malgré les désastres où la patrie française et notre unité nationale ont été les victimes de nos erreurs, beaucoup de nos contemporains ne reconnaissent pas encore. Le mal profond, le mal intime, dont les classes supérieures du xviii® siècle nous ont transmis le triste héritage, a toujours la môme cause, l'insurrection contre la loi morale aboutissant au renversement du foyer domestique. Là ne s'arrête pas l'histoire du manuscrit. Un personnage éminent, qu'on ne nomme pas davantage que les auteurs des lettres, en avait eu « une communication secrète. » — ce Dans l'enthousiasme que lui avait inspiré la lecture de cet ouvrage, il ne pouvait concevoir comment on avait pu prendre la résolution de ne pas la rendre publique. Il ne manqua pc^, à la première occasion, d'en témoigner sa surprise et ses regrets à M. d'Aguesseau doyen du Conseil i. Ce magistrat, scrupuleux observateur des volontés de son père, lui opposa la défense que celui-ci avait faite de livrer jamais cet ouvrage à l'impression. — ce Mais, d'ailleurs, lui ajouta-t-il, vous qui connaissez si bien l'esprit de notre siècle, pouvez-vous penser qu'mo vi^

1. J, -Baptiste Paulin d'Aguesseau de Fresnes, dont il a été parlé p^U:? haut.

296 LA FAMILLE D'aGUESSEAU

aussi sainte soit capable d'attirer les regards et de piquer la curiosité? » — « Oui, monsieur, lui répondit avec fermeté ce digne ami des lettres, vous ne devez pas douter un instant que la partie saine du public ne lise un ouvrage si propre à inspirer le goût de la vertu... Malgré la contagion du siècle, en ai-je moins versé des larmes, en le lisant, et ai-je moins désiré de devenir meilleur?.. D'ailleurs, monsieur, n'êtes-vous pas obligé par état, et par les sentiments de piété qui sont héréditaires dans votre famille, de rendre de plus en plus sensible la grande influence de la religion sur la félicité publique? Vous acquitterez cette dette si honorable, en cédant aux instances réitérées du public. » ce Cette conversation, gravée dans la mémoire .de ceux qui y assistèrent, fut si animée et si pressante que M. d'Aguesseau de Fresnes, attendri jusqu'aux larmes, fut presque vaincu, et désira vivement pouvoir surmonter tous les obstacles. Mais ce qui fixa tous les doutes et leva tous les scrupules, ce fut l'approbation marquée dont Sa Majesté honora cet ouvrage, et l'ordre exprès qu'elle donna de réunir ce monument si précieux à la grande collection des ouvrages de M. le chanceUer d'Aguesseau, destinée par le gouvernement à l'instruction des magistrats et des jurisconsultes.

LA FAMILLE D'aGUESSEAU 297

Cet ouvrage était d'ailleurs rempli de tant de traits d'amour du bien public qu'il ne pouvait que faire une impression vive sur l'âme d'un prince, le père de son peuple, ami des hommes... »

La scène est vivante, on croit entendre les interlocuteurs, et l'on ne peut mieux voir traduit l'état moral où se trouvaient alors les meilleurs. Mais, Louis XVI intervenant en personne, pour décider le fils de d'Aguesseau à satisfaire aux vœux de tant de gens de bien ! Le Roi de France, père de ses sujets, voulant à ce titre que ceux-ci pussent savoir ce qu'était, un siècle auparavant, un véritable père au foyer domestique! Voilà le trait qui achève de nous toucher. Nous connaissions déjà la beauté de l'âme de Louis XVI, et l'histoire nous dit aussi pour notre instruction présente comment, malgré son cœur, malgré la droiture de ses intentions et l'ascendant de ses vertus, les erreurs, au milieu desquelles il fut jeté par des esprits égarés dans leur honnêteté et par une opinion révoltée contre toute tradition, l'engagèrent dans une voie qui devait précipiter la catastrophe \

1 . Le Play, Le principe et les moyens du salut en France^ Marne, Tours, 1874, 1 broch. in-18, p. 24. — Voir aussi la lettre du 1" décembre 1875 adressée par lui à M. Claudio Jannet, et pjacée en titre du livre de ce dernier ayant poar titre: Les Etah-Unis contemporains, Paris, Pion, 1876.

298 LA FAMILLE D'aGUESSEAU

Nous nous arrêtons au fait qui vient de nous être raconté, et là il nous apparaît tout entier lui-même, dans l'intégrité de sa conscience. Il croyait à la nécessité première et absolue de relever la loi de Dieu, l'autorité paternelle, la famille, les vertus du foyer, le dévouement chez tous, comme étant les fondements de toute société et les éléments constitutifs de toute réforme. Et cela honorera à jamais sa mémoire qu'a immortalisée l'héroïsme de son sacrifice.

L'Académie française prit part aux manifestations dont était l'objet la publication du manuscrit de d'Aguesseau. Dépositaire, elle aussi, d'une tradition, et étroitement unie à la partie restée saine du pays, elle exprima ses vœux, le 13 mars 1788, par l'organe de son président, M. Beauzée, répondant à un des petits-fils du Chancelier, avocat général au Parlement de Paris et conseiller d'Etat \ qu'elle recevait dans son sein :

« Moins le monde en paraît digne , plus il importe de mettre sous les yeux de grands exemples, capables peut-être de le faire rougir de la frivolité

1. Henri-CarJin-Jem-Baptiste, marquis d'Aguosseau, né à Fresnes, en 1716. Il fut t-lu membre de i'Académ.e française, le 13 di'cernbre 1787, à la place du marquis de Paulmy.

L\ FAMILLE D'aGUESSEAU 299

de ses idées, peut-être de le corriger de la licence de ses mœurs et de le ramener aux bons principes qtvil n'a que trop oubliés. Tel sera, je n'en doute pas, l'effet infaillible de cet ouvrage, s'il devient public par l'impression. Les hommes de tous les éiats trouveront dans le personnage qu'on y peint un modèle vraiment digne d'admiration, et qu'il serait honteux de ne pas imiter. L'auteur y est lui-même un modèle... ; c'est la piété filiale qui lui a suggéré de tracer, pour sa propre instruction, le tableau énergique et fidèle des vertus de son respectable père.

« Hâtez-vous, irionsieur, de publier cet ouvrage si précieux... Ce serait de la part de la famille une modestie mal entendue, je dirai même injuste, de dérober plus longtemps au grand jour ces précieuses leçons. Elle doit le sacrifice de sa iPiodestie à l'utilité publique, objet du dévouement de ce grand homme. Elle le doit à ce grand homme luimême, dont ce bel ouvrage ne peut qu'honorer infiniment la mémoire. »

Etrange destinée que celle de cette œuvre de piété filiale, au sujet de laquelle il n'y avait pas une seule voix discordante, qui faisait dire et proclamer par tous la nécessité de revenir aux éter«

nels principes, de rétablir l'éternelle morale, et de s'appliquer pour cela à l'étude des modèles !

Elle parut enfin, trente-sept ans après la mort du Chancelier; et à quelle date? A Theure même où venait de sonner l'heure de la réforme attendue depuis un siècle et que les progrès de la désorganisation générale avaient rendue de plus en plus nécessaire, mais aussi au moment où, dans la perte des traditions et dans l'absence de toute direction, l'esprit révolutionnaire allait ouvrir l'ère des catastrophes. La révolution a été prévue et prédite, longtemps avant l'événement, par la presque universalité des esprits éclairés, appartenant aux deux camps. Voltaire et Rousseau n'ont pas été les seuls à s'ériger en prophètes; Fénelon ^ et

Page 1