Fénélon écrivait le 4 août 1710 à M. de Chevreuse
«Vous me direz que Dieu soutiendra la France; mais je vous demande où est la promesse. Avez- vous quelque garant pour des miracles? Il vous en faut, pour vous soutenir comme en l'air. Les méritez-vous dans un temps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous corriger?
« Non-seulement il s'agit de finir la guerre au dehors ; mais il s'agit de rendre au-dedans du pain au peuple moribond, de rétablir l'agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume...
a J'espère que Dieu sauvera la France, parce que j'espère qu'il aura pitié de la maison de saint Louis, et que, dans la conjoncture présente, la France e^t un grand appui de la catholicité ; mais, après tout, ne nous flattons pas, Dieu n'a besoin de personne. »
beaucoup d'autres avaient dit déjà où le renversement des lois divines menait une nation, qui a toujours été si prompte à tirer les dernières conséquences de ses idées bonnes ou mauvaises. Fidèle à notre méthode, nous emprunterons à notre sujet un témoignage qui a sa valeur. Ainsi, le fils de d'Aguesseau, devenu doyen du Conseil d'Etat, ne se îaisait pas illusion sur le péril public. L'éditeur qui, en 1789, publia enfin la Vie de Henri d'Aguesseau, consacrant quelques pages au fidèle héritier de sa belle tradition domestique, après nous avoir montré toute la maison de ce dernier comme « conservant l'heureuse simplicité des anciens, » après avoir parlé des vertus dont il avait donné l'exemple comme son père et son aïeul, nous initie à toutes ses douleurs intimes et patriotiques.
M. d'Aguesseau , dit-il , s'effrayait en voyant grandir ce désordre des mœurs, « qui mine sourdement les sociétés politiques, et amène enfin ces terribles catastrophes qui achèvent de les renverser. » — « Le luxe qui produit le raffinement des plaisirs factices et est un véritable abus de la richesse, le mépris des devoirs, l'esprit de cupidité qui fait servir le noble talent de penser et d'écrire à embellir les leçons du vice, en ne répandant du ridicule que sur la vertu, et corrompt la raison
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même par ses maximes, lui donnaient souvent les plus tristes idées de l'avenir... Les progrès si rapides et les fruits si amers de cette philosophie, inconnue à nos pères, qui ose traiter les idées sublimes de l'Évangile de vains préjugés, ses vérités de rêveries, ses préceptes d'institutions absurdes, qui détruit tout sans édifier, n'excitaient que trop les plaintes amères de M. d'Aguesseau de Fresnes. . . Ce digne magistrat était convaincu que la religion est le principal appui de l'obéissance, le meilleur garant des mœurs publiques, que ce n'est point la force qui règle la destinée des empires, mais la vertu affermie sur des bases solides et immuables. M. d'Aguesseau pouvait-il de sang-froid voir ces grandes vérités méconnues ou attaquées et ne pas craindre, en portant ses regards sur l'avenir, que la conspiration presque générale contre ces principes ne fut le présage d'une décadence peu éloignée ?
c( Malgré ces justes alarmes, il n'était pas moins persuadé que, plus les jours devenaient mauvais, par le mépris de la règle des mœurs, plus l'homme d'Etat devait redoubler de zèle et d'efforts, pour raffermir ce qui est brisé, rétablir ce qui est détruit, réunir ce qui est divisé. L'heureuse organisation du royaume, ses ressources si multipliées,
ta.nt de moyens de se réformer sans rien détruire, étaient pour ce magistrat patriote des raisons puissantes qui ne permettaient point de désespérer de la chose publique... »
Il est difficile de n'être pas frappé des vérités renfermées dans ces pages ; elles portent le millésime de 1789, et quatre-vingts ans de révolution ne les ont que trop justifiées. Nous les reproduisons ici, parce que, après avoir étudié l'aïeul et le père, il y a intérêt à voir les fruits de leurs éducations, à suivre leur tradition jusqu'au petitfils.
Cette tradition portait alors en elle le salut; elle eût pu conjurer la catastrophe, elle seule peut prévenir les nouvelles qui nous menacent.
Pendant que les hauteurs sociales étaient livrées à la démoralisation, les profondeurs du pays recelaient d'admirables modèles, des familles dont les principes, les mœurs, le dévouement au bien, la sagesse exemplaire en un mot, étaient à la hauteur des vertus privées et publiques que vient de nous offrir celle des d'Aguesseau. Ces familles, si elles n'avaient été réduites à une douloureuse impuissance, eussent réappris à celles qui les avaient oubliées les grandes règles du vrai et du bien.
Or, si ces règles n'ont pas changé, les modèles
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qui nous en redonneront l'intelligence pratique ne font pas non plus défaut. Il y a encore des foyers (et sur ce point les plus petits peuvent instruire les plus grands) qui gardent la coutume des ancêtres, et qui attestent par leur état prospère que le respect de Dieu et la fidélité à observer sa loi sont les plus sûres garanties du bonheur même en ce monde.
Les mœurs se sont purifiées dans l'élite des classes dirigeantes de notre temps ; mais les lois, provoquées et produites par la corruption du dernier siècle, empêchent ces mœurs meilleures de fonder un ordre stable. Elles désorganisent fatalement le foyer et la propriété, et, au sein des classes populaires, le péril social s'aggrave de plus en plus avec cette désorganisation.
Puissent tant de beaux exemples, offerts par les modèles du passé, inspirer à notre génération la noble ambition de les imiter! Puisse Tœuvre de piété filiale, qui a rehaussé la gloire du chancelier d'Aguesseau et illustré sa mémoire, enseigner à nos contemporains où sont les sources de la grandeur morale et des progrès durables ! Jusqu'à ce jour, elle a été trop peu connue, parce que les gros volumes auxquels elle se trouve incorporée ne sont pas accessibles à tous. En essayant de réaliser
h son égard les vœux qui déterminèrent sa publication, nous n'avons que très-imparfaitement rempli notre tâche. 11 nous a fallu laisser dans l'ombre la belle vie publique d'Henri d'Aguesseau ', pour concentrer l'intérêt sur sa vie intime, et aussi sur les scènes d'intérieur où l'ordre domestique se traduit et se montre en action.
Nos lecteurs trouveront résumés en quelques pages 2 les traits essentiels : la religion dans la famille, l'autorité du père et de la mère, le sacerdoce qu'ils exercent, le respect qui les entoure, les principes et les règles en matière d'éducation, la forte instruction donnée au foyer, le gouvernement de ce foyer, la sollicitude affectueuse qu'y trouvent les serviteurs, la pratique de l'aumône, le dévouement au prochain et surtout à ceux qui souffrent, l'accomplissement du devoir testamentaire, la confiance mise par les enfants dans l'amour, la justice et la bonté des parents, l'esprit avec lequel ils exécutent leurs volontés dernières, reçoivent leur bénédiction et leurs suprêmes recommandations,
1. Notons ici que Henri d'Aguesseau fut le véritable ciéateur de l'Ordre de St-Louis, et qu'il en rédigea les statuts.
2. Ce ne sont en effet que des fragments d'une œuvre très-éiendue. Celle-ci ne remplit pas moins de 160 pages, dans l'édition in-4 de 1780, et de 161, dans celle in-8 de 18i9.
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et recueillent jusqu'à leurs moindres avis et paroles prononcés au moment où ils vont rendre leur âme à Dieu.
L'histoire d'Henri d'Aguesseau reproduira et gravera ainsi, en traits ineffaçables, chacun des enseignements d'Antoine de Courtois. Nous avons entendu un père instruisant ses enfants. Un fils va nous dire comment il a été instruit par son père, et on jugera s'ils ne portent pas en eux et ne font pas briller à nos yeux le même rayon.