Une des sœurs du Chancelier
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Mais il est temps de reprendre un ton plus sérieux, pour achever ici la dernière partie de son caractère. Nous avons d'abord admiré l'homme d'esprit dans mon père, nous venons d'y respecter le sage, il ne nous reste plus que d'y révérer le chrétien , qui était chez lui autant au-dessus de r honnête homme, selon le monde, que la religion est au-dessus de l'humanité.
La piété n'était presque pas un bien acquis chez mon père, elle était née pour ainsi dire avec lui. Dieu l'avait prévenu de ses bénédictions dès sa plus tendre enfance. Ceux qui l'avaient connu dès le collège, ou dans sa plus tendre jeunesse, n'ont pas moins respecté la pureté de ses mœurs que ceux qui n'ont pu voir que les dernières années de sa vie; et tous l'ont regardé comme étant du petit nombre de ces âmes privilégiées, qui ont le bonheur de porter aux pieds du trône de l'Agneau sans tache cette robe d'innocence qu'ils en ont reçue dans le baptême.
On ne le vit donc point se livrer plus au monde dans un âge que dans un autre. Toujours également éloigné d'une vie de plaisirs et d'amusements, toujours éloigné de la moindre apparence du vice, toujours fidèle aux mêmes exer-
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cices de vertu, il n'eut point à déplorer dans sa vieillesse les égarements ou l'ignorance de la jeunesse...
L'Écriture sainte , qu'il méditait le jour et la ;uiit (surtout le Nouveau Testament), lui était devenue si familière qu'on ne pouvait presque en commencer un passage devant lui, que son cœur n'achevât encore plus que sa mémoire. Il la lisait, non avec la curiosité souvent téméraire et malheureuse d'un savant ou d'un philosophe, mais avec la foi, la ferveur, la docilité d'un humble chrétien ; il ne cherchait à y connaître que la grandeur de Dieu et la bassesse de l'homme. Dieu qui cache ses mystères aux superbes, et qui les révèle aux humbles, semblait l'instruire lui-même et lui découvrir, dans la lecture des Livres saints, toute la profondeur des vérités nécessaires au salut. Un verset de l'Écriture était pour lui véritablement le pain des forts, où il trouvait une nourriture abondante, par l'attention qu'il avait à en pénétrer toute la substance, à se l'approprier, et, pour ainsi dire, à se l'incorporer tout entière pour ne plus vivre que de la vie de Jésus-Christ...
La grandeur de la foi dont mon père était animé en égalait la soumission et la simplicité; il n'était pas du nombre de ceux qui ne pensent à Dieu que
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dans le moment de la prière ou d'un autre acte de religion. Il pouvait dire comme David : « J'avais toujours le Sein neur devant mes yeux, il esta ma, droite, afin que je ne sois pas ébranlé. » La loi de Dieu continuellement présente à son esprit était la lumière qui éclairait ses pas, la règle de ses discours, l'âme de toutes ses actions. Il en était si fortement occupé qu'il y rapportait tous les événements, et qu'il n'y en avait point de si éloi gné qu'il ne ramenât à la religion. Il parlait peu sur tout le reste, si ce n'est lorsque la justice, la charité ou l'amitié l'exigeaient de lui; mais, dès le moment que la conversation tombait sur quelque vérité chrétienne, on eût dit que son cœur se dilatait et que ses expressions ne pouvaient suffire à ses sentiments. C'était en effet le fond de son âme qui se répandait au dehors, avec une lumière si pure et une attention si pénétrante, qu'il aurait fallu avoir le cœur bien dur pour l'entendre sans être touché du désir de devenir homme de bien.
Le recueillement et l'ardeur qu'on remarquait en lui , lorsqu'il priait Dieu , et surtout au saint sacrifice de la messe, sont au-dessus de toute expression. Confondu souvent dans la foule du peu-' pie, ou caché dans le coin obscur d'une chapelle, il paraissait comme anéanti devant la majesté du
Dieu vivant; on eût dit que sa foi le faisait jouir par avance des biens que nous espérons, et que, semblable à Moïse, il était aussi pénétré de la présence de Dieu que s'il eût vu l'invisible...
Il avait reçu de la nature un cœur délicat et sensible, avec un sang vif qui s'allumait aisément; et, comme la promptitude n'est pas incompatible avec la plus grande bonté, il aurait pu être fort prompt, s'il se fût laissé aller à son tempérament; mais ce n'était que son visage qui trahissait malgré lui une émotion entièrement involontaire. On le voyait rougir et se taire, dans le même moment, la partie supérieure de son âme laissant passer ce premier feu sans rien dire, pour rétablir aussitôt le calme dans la partie sensible... Les surprises de la douleur même le trouvaient toujours prêt à leur résister. Il eut une fois deux doigts de la main droite presque entièrement écrasés dans une porte cochère qu'on ferma brusquement sur lui. On l'ji fit d'abord tremper ses doigts, qui en avaient à peine la figure, dans une tasse pleine d'eau- de-vie. Je le trouvai dans cet état; il ne lui échappait pas seulement un soupir, il racontait son aventure avec le même sang-froid que s'il n'eût senti aucune douleur... Si quelquefois, dans les accès d'un rhumatisme violent ou des autres maux qu'il a éprouvés,
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il lui échappait de se plaindre légèrement, il sortait de sa plainte même une prière fervente, pour demander à Dieu la grâce de souffrir avec foi et avec une soumission parfaite à ses ordres. Sa patience n'était donc point une disposition purement philosophique... Connaissant toute l'impuissance de la sagesse humaine, pour résister à la douleur, il levait les yeux vers le ciel d'où il attendait tout son secours.
Un saint disait que la mesure d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure, et je puis dire, avec vérité, que mon père n'en connaissait point d'autre. Il avait mérité par son innocence de sentir combien le Seigneur est doux à ceux qui mettent en lui toute leur espérance. Mais, plus il aimait Dieu et le trouvait digne d'être aimé, plus il se reprochait de ne pas l'aimer encore assez, et il se plaignait de sa tiédeur, pendant que les âmes les plus pai^faites portaient envie à la ferveur de son amour.
Un cœur si pénétré de ces sentiments pour Dieu ne devait pas avoir un amour moins tendre ni moins sévère pour le prochain. Il l'aimait nonseulement comme lui-même, mais plus que luimême. Il me semblait, en le voyant, que je conce-
vais aisément tous les caractères que saint Paul attribue à la charité, et qui distinguaient les premiers chrétiens, dont M. de Pomponne i disait que la vue de mon père lui rappelait toujours l'idée. J'y voyais, en effet, une charité douce, patiente, équitable, qui croyait tout, qui espérait tout, qui supportait tout. . . ; charité désintéressée et universelle qui s'étendait à tous les besoins, qui semblait se multiplier avec les différents genres de misère, et qui le portait continuellement à faire l'aumône, pour ainsi dire, de son temps, de ses lumières, de son crédit, autant que de ses biens mêmes. Plus content et plus satisfait, lorsqu'il avait consolé une famille affligée, ou qu'il l'avait aidée, soutenue, relevée par ses conseils, que s'il avait procuré à la sienne la fortune la plus digue d'envie...
Il était si vivement touché de compassion pour les pauvres, que son cœur ne pouvait avoir aucun repos jusqu'à ce qu'il eût eu la consolation de les assister. J'ai ouï dire à ma mère qu'elle l'avait vu plusieurs fois revenir triste chez lui, parce qu'il avait entendu faire le récit de la triste situation où
1. Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld d'Andilly, ministre des affaires étrangères de 1691 à 1699, année de sa mort, et un des hommes d'État les plus intègres du règne de Louis XIV.
se trouvait une personne ou une famille, qui souvent lui était inconnue, et qu'il ne savait s'il aurait de quoi la secourir. Il tournait son esprit de tous côtés, pour trouver par une pieuse industrie de quoi lui fournir un secours suffisant, et ma mère, qui avait le cœur aussi grand que lui, semblait rendre le calme à son âme agitée, lorsqu'elle avait pu lui découvrir une source inconnue à sa charité. Sa fortune avait été pendant longtemps plus que médiocre, et elle semblait diminuer, à mesure que le nombre de ses enfants augmentait. Son bien avait souffert de grands retranchements; et, sur ses charges seules, mon père avait perdu plus de 250,000 livres. Les pauvres ne s'en aperçurent jamais, et il n'en répandit pas moins libéralement ses aumônes, content de laisser à ses enfants un patrimoine de vertus, d'honneur, de capacité, qui pût les dédommager un jour avec usure des injustices de la fortune ; mais personne n'a plus éprouvé la vérité de cette parole : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Deux successions considérables, qui tombèrent dans sa famille, réparèrent ses pertes passées ; et, les revenus dont il jouissait comme conseiller au Conseil royal le mettant en état de faire tous les
ans quelque épargne modérée, il mourut beaucoup plus riche qu'il ne l'était lorsqu'il se maria. Dieu se plaisait ainsi à verser ses bénédictions temporelles sur celui qui ne pensait qu'à mériter les éternelles, et qui portait si loin le désintéressement qu'il s'exposa à perdre une des deux successions dont je viens de parler, pour avoir eu la délicatesse de ne pas vouloir accepter le dépôt du testament de M. de Piseux, son cousin germain, où mon frère de Valjouan était institué légataire universel : délicatesse qui fut cause que le testament pensa être supprimé.
C'était aussi une chose admirable que la confiance de mon père et de ma mère dans les secours inespérés de la Providence. Ils m'ont dit souvent qu'ils en avaient reçu des marques si sensibles, et en tant d'occasions différentes, qu'ils ne pouvaient pas hésiter un moment à se priver même du nécessaire, en certaines conjonctures, pour le donner aux pauvres.
Leur règle ordinaire était de réserver, pour Texercice continuel de leur charité, la dîme de tout ce qu'ils recevaient, et, à la fm de l'année, après avoir vu ce qui leur restait de leur revenu, et ce qu'ils pouvaient employer en fonds pour augmenter le patrimoine de leur famille, ils comp-
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talent les pauvres pour un de leurs enfants : en sorte que, s'ils avaient 10,000 livres à placer, ils n'en plaçaient que huit et en donnaient deux aux pauvres qu'ils regardaient comme leur propre sang, par une adoption sainte et glorieuse pour ceux qui mettent Jésus-Christ même du nombre de leurs enfants. Mais les calamités publiques et particulières augmentaient presque toujours la part des pauvres bien au-delà de cette proportion ; et nous avons vu, par les registres de mon père, qu'il y avait eu des années où leurs aumônes avaient passé 2-2 000 livres, c'est -à dire le tiers du revenu dont ils pouvaient jouir.
Ils regardaient l'aumône comme une dette si privilégiée que les besoins des pauvres l'emportaient souvent sur leurs propres besoins, et sur ceux même qui étaient les plus pressants. Ma mère avait un carrosse qui ne pouvait plus lui servir, non- seulement avec bienséance, mais avec sûreté. Une province désolée par la grêle, ou par un autre fléau du ciel, reçut tout l'argent qu'elle avait destiné à acheter un autre carrosse, et elle se réduisit à faire réparer le sien, autant qu'il fut possible, pour attendre que la misère des pauvres lui permit de faire cette dépense. Une autre fois, elle s'était réservé une somme pour acheter un meuble
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qui lui était nécessaire; mais une famine dont le Limousin fut affligé lui fit oublier le besoin qu'elle avait de ce meuble ; et, comme de pareils malheurs se succédèrent les années suivantes, elle est morte sans avoir pu se le donner.
Autant mon père et ma mère étaient sagement prodigues de leur bien, pour en faire de si grandes libéralités, autant étaient-ils attentifs à les cacher aux yeux des hommes. Ils n'en montraient qu'autant qu'il le fallait pour l'exemple, le reste n'était connu que de Dieu ou d'un petit nombre de confidents nécessaires de leur chanté : à cela près, leur main gauche, suivant le précepte de l'Evangile, ne savait pas ce que faisait leur main droite. Ma mère observait si exactement cette règle qu'elle sortait souvent seule le matin, sans aucun domestique, et vêtue comme la plus simple bourgeoise, pour aller visiter les pauvres et juger par ses yeux de leur nécessité. Assez courageuse, malgré son extrême délicatesse, pour monter jusque dans des galetas obscurs où la plus grande misère cache ses souffrances, et avoir le plaisir de mettre son aumône elle-même dans la main du pauvre, de retirer un mala?de des portes de la mort, de dérober une fille bien née à la tentation de la pauvreté et de consoler toute une famille malheureuse, autant
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par sa présence et par ses avis charitables que par l'abondance d'une charité inespérée...
La modestie si parfaite de mon père le rendait naturellement ennemi du faste. Il sut conserver, au milieu d'un siècle où chacun semblait oublier les bornes de son état, toute la simplicité qui convient à la magistrature, et opposer au moins son exemple à l'excès d'un luxe indécent, par lequel elle s'est avilie au lieu de s'ennoblir.
Sa maison, ses meubles, sa table, ses équipages, étaient, pour me servir ici d'un mot de Cicéron, comme une espèce de philosophie, qui semblait reprocher à ses égaux la folie d'une magnificence, encore plus contraire à leur profession qu'onéreuse à leur fortune. Il pesait dans la balance la plus exacte ce qu'il devait à la dignité de son état, sans blesser les lois d'une modestie chrétienne ; mais, comme il est souvent difficile d'y observer un juste milieu, il avait pour principe d'être plutôt en-deçà qu'au-delà des bornes, et il aimait mieux qu'on eût à lui reprocher la modération que l'excès. Ainsi, lorsqu'il fût admis au Conseil royal, il conserva son usage de n'aller à Versailles qu'à deux chevaux, contre l'exemple de ceux qui ont été ses collègues ou ses prédécesseurs....
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Telles ont été les mœurs et les vertus de votre aïeul , mes chers enfants. L'âge augmentait en lui ces saintes dispositions, dans le temps même qu'il semblait qu'elles ne pussent plus croître. Chaque année, chaque jour le trouvaient plus détaché de la terre, plus élevé vers le ciel ; et, à mesure qu'il avançait dans sa carrière, il redoublait son ardeur pour arriver au terme unique de ses désirs.
J'ai vu d^ gens de bien , étonnés de ce qu'un homme d'une si grande vertu n'avait pas pris, à la fin de ses jours, le parti de se retirer entièrement du monde, pour n'être plus occupé que des ramées éternelles; mais, sans vouloir diminuer le prix de ces retraites éclatantes, dont je respecte la sainteté et dont j'envie le bonheur, je ne craindrai point de mettre au-dessus une vertu qui n'a pas eu besoin de ce secours, pour achever de se purifier. Il est grand de s'arracher au monde, pour s'ensevelir tout vivant dans une profonde solitude; mais il est plus difficile, et, par cette raison même, il est peut-être encore plus grand de savoir se faire une solitude aussi sainte au milieu du monde, et d'y éviter tout ce que les autres ne peuvent fuir qu'en le quittant. Je ne doute pas que mon père n'ait eu plus d'une fois la pensée de la retraite, et il lui est échappé des discours qui le faisaient assez
entendre ; mais Dieu, qui avait pris M. de Fieubet, pour le mettre en sûreté dans le désert des Gamaldules, semblait retenir visiblement mon père dans le monde..., afin que, continuanttoujours de servir le public, sans se nuire jamais à lui-même, il arrivât tranquillement à son dernier terme dans le sein d'une famille qu'il consolait, qu'il édifiait, qu'il unissait par sa présence, et qu'il devait instruire par la sainteté de sa mort, comme il l'avait instruite par celle de sa vie.
Me voici enfin parvenu à ce moment où je désire depuis si longtemps d'arriver, et où je dois me rappeler avec vous les circonstances d'une mort si précieuse aux yeux de Dieu, mais si triste et si douloureuse pour nous.
Il était attaqué presque tous les hivers, dans les dernières années de sa vie, d'un rhume violent et opiniâtre qui ne se dissipait entièrement qu'au retour du prmtemps. Il en fut accablé au commencement de l'année 1716, et, vers le mois de mars, il tomba dans un si grand abattement que nous commençâmes à en craindre les suites.
Nous eûmes cependant bien de la peine à obtenir de lui qu'il voulût voir un médecin..,. Celui-ci n'eut pas plutôt vu mon père qu'il nous confirma dans le triste soupçon, où nous étions déjà, que la véritable nature du mal était un ulcère au poumon; mais, comme les médecins sont toujours riches en
espérances, il nous assura, et il disait assez vrai,
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qu'il en avait guéri plusieurs malades dans un âge aussi avancé. Il nous fit espérer du moins qu'il le ferait vivre longtemps en cet état. Le succès parut d'abord répondre à ses promesses ; mon père se trouva considérablement soulagé. Ses forces revinrent, sa toux s'apaisa, il dormit mieux qu'il n'avait fait; mais le fond du mal subsistait toujours, et tout l'effet du remède se réduisit à lui faire passer assez doucement les six derniers mois qui précédèrent sa mort.
On se flattait néanmoins, comme cela arrive toujours dans les longues infirmités , et nous croyions n'avoir rien à craindre jusqu'au temps du grand froid. J'étais allé à Fresnes dans cette confiance; je vins à Paris le jour de la Saint-Martin; je trouvai mon père dans le même état où je l'avais laissé. Je n'y aperçus encore aucun changement le lendemain* en dînant avec lui, si ce n'est qu'il me parut plus pâle qu'à son ordinaire ; mais le soir, en rentrant chez moi, je fus surpris d'apprendre qu'un moment après que je l'avais eu quitté, il s'était plaint d'une douleur dans les entrailles. Le frisson s'y était joint, et la fièvre s'était déclarée si violemment que son médecin l'avait fait saigner, lorsque j'y arrivai.. .
Le mal n'augmenta pas, le reste de la soirée.
Mon père ayant été obligé de se lever, la bande qu'on avait mise à son bras après la saignée se délia, et il vit couler de nouveau son sang avec joie ; il aimait naturellement la saignée, et il la soutenait à l'âge de quatre-vingts ans, comme s'il n'en avait eu que vingt-cinq.
La nuit se passa assez tranquillement ; mais le lendemain qui était un vendredi, la fièvre continua atec les mêmes douleurs et un embarras qui commençait à se former dans la poitrine. Le samedi ne fut pas plus orageux que le vendredi ; mais, sur les neuf heures du soir, nous crûmes apercevoir un commencement de rêveries et des mouvements involontaires dans les bras, avec un pouls intermittent. Le médecin trouva le mal considérablement augmenté ; et je crus, comme le reste de la famille, qu'il ne fallait pas perdre de temps à lui proposer de recevoir les sacrements de l'Église, qu'il aurait demandés lui-même avec ardeur, s'il s'était senti aussi mal qu'il nous le paraissait.
J'envoyai donc chercher son confesseur,M.Guyart, qui était le sous-vicaire de Saint-André , homme d'une grande vertu et d'une aussi grande simplicité...
Go saint prêtre, qui admirait son pénitent et
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qui a fait une relation exacte de la mort de mon père, pour sa propre édification, a cru devoir y attester (et lui seul pouvait le savoir) que mon père, qui ne se satisfaisait jamais lui-même sur ce qu'il devait à Dieu, avait fait dans ses dernières confessions la revue la plus exacte de tout ce qui pouvait lui donner la moindre inquiétude dans sa vie passée, et dont cependant il s'était déjà accusé plus d'une fois dans ses confessions particulières ou générales, mais surtout dans celle qu'il avait faite au dernier jubilé. L'extrême délicatesse de sa conscience le tenait dans une défiance si continuelle de lui-même, qu'il pouvait dire comme le saint homme Job : Verehar omnia opéra mea, sciens quod non parceres delinquenti, et qu'il devenait une preuve vivante de la sincérité avec laquelle les plus grands saints disaient souvent qu'ils n'étaient que des pêcheurs. C'est son confesseur qui nous parle ici, mes chers enfants ; je ne fais qu'abréger ses impressions, et je ne suis pas fâché d'avoir interrompu un instant la suite de mon récit, par un témoignage non suspect, pour vous montrer que ma tendresse ne m'a point séduit dans le portrait que je vous ai fait de la religion et de la sainteté de mon père.
C'est lui-même qui nous dit aussi que, pendant
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que nous étions allés à l'église pour chercher le saint sacrement, mon père consomma son sacrifice par des actes de foi, de charité, de soumission à la volonté de Dieu, dont l'exercice lui était familier.
On lui administra l'extrême-onction qu'il voulut recevoir avant le viatique, suivant l'esprit de l'Église; et, pendant qu'on appliquait les saintes huiles sur les organes des sens, il appela son confesseur, qui nous a appris, depuis sa mort, que la profonde humilité de mon père avait presque troublé son âme, en ce moment, par le souvenir du grand nombre de fautes qu'il se reprochait seul d'avoir commises, par ses yeux, par ses oreilles, par sa langue. Écoutons encore ici le confesseur, il parlera beaucoup mieux que moi : — « Je crus, dit-il dans sa narration, entendre saint Ephrem, lorsqu'il disait, en se recommandant aux prières des fidèles, qu'il avait fort aimé le monde et qu'il s'était trop attaché à la vanité. Je fus effrayé en même temps de l'insensibilité de tant de pécheurs que nous voyons mourir en paix, pendant que les justes se troublent après une vie pleine de bonnes œuvres. Je priai donc notre saint malade de ne point s'inquiéter, et de faire réflexion que l'onction sainte qu'il venait de recevoir lui était donnée pour
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effacer les restes du péché, et pour achever de préparer l'entrée de son âme à Jésus-Christ.
Il le reçut, un moment après, avec autant de ferveur que s'il l'eût déjà vu, sans ombre et sans nuages, dans le séjour de la gloire. Nous nous approchâmes tous de son lit, enfants et petits-enfants, fondant en larmes, pour lui demander sa bénédiction. Ce fut alors que, vraiment semblable au patriarche Jacob, et remph de l'esprit de Dieu quil portait dans son sein, il rappela ses forces abattues pour nous souhaiter, non-seulement les bénédictions de la terre, mais celles du ciel, dans ces termes que Mme Le Guerchois eut le courage d'écrire un moment après.
« Je prie Dieu, mes chers enfants, de vous conserver, de vous donner à chacun ce qui vous convient^ suivant la condition oii vous éies, de vous faire à tous la grâce de vous attacher à vos devoirs^ de les remplir selon son esprit et de vivre selon les règles de l'Evangile. Lisez-en tous les jours quelque chose; méditez ce que vous en lirez^ et n'entreprenez jamais rien par ambition, ni par vanité. Ne vous attachez poi7it a la vie présente; mais pensez qu'il y en a une après celle-ci qui est éternelle, que la vie dont vous
jouissez est courte, qu'elle pusse promptement, et qu'elle nous conduit à une vie heureuse ou malheureuse qui ne finira jamais. Je ne saurais vous en dire davantage, et j'ai même bien de la peine à achever ces p)àroles. »
Il fit néanmoins encore un nouvel effort, et, étendant ses mains hors de son lit, il nous dit : — « Je vais vous donner ma bénédiction. Je vous la donne comme votre père ; mais vous en avez un autre dans le ciel à qui il faut la demander; je le prie de tout cœur de vous la donner. » Et, levant les yeux au ciel, il bénit toute sa famille, en faisant sur elle le signe de la croix. Nous ne pûmes lui répondre qu'en baisant tendrement ses mains vénérables, avec un sentiment mêlé de douleur, de respect et d'admiration, qui nous mettait comme hors de nous-mêmes.
Mon frère de Valjouan fut le seul de ses enfants qui ne put d'abord avoir la consolation de recevoir une bénédiction si touchante. Des affaires, qui demandaient sa présence , l'avaient obligé d'aller faire un voyage de quelques jours dans l'Orléanais. Mme Le Guerchois lui avait écrit dès. le second jour de la maladie de mon père; mais il ne reçut point la lettre par le contre-temps de sa marche
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qu'on ne pouvait prévoir. Heureusement un courrier, que nous fîmes partir cette nuit même, le trouva à Oiléans le dimanche matin, et il arriva la nuit suivante pour partager avec nous les bénédictions de mon père et notre douleur.
Mon père se trouva un peu mieux pendant tout le jour. Nous fûmes surpris de lui entendre dire, sur les trois heures après midi, qu'il voulait se lever pour mettre un dernier ordre à des papiers que lui seul pouvait arranger, et nous comprimes bien par là qu'il ne pensait plus à la vie. M. Guyart lui représenta que, dans la faiblesse où il était, ce mouvement pouvait lui être fatal, qu'il n'avait c{u'à se faire apporter ses papiers et qu'il les arrangerait lui-même sur son lit. Le père de La Tour, général de la congrégation de l'Oratoire, qui était alors dans sa chambre, se joignit au confesseur, comme nous l'en avions prié, pour déterminer mon père à cette pensée ; mais leurs représentations furent inutiles. Il leur répondit d'un ton assuré qifil était absolument nécessaire qu'il se levât et f^u'il espérait que Dieu lui donnerait la force dont il avait besoin, dans une action- que son devoir exigeait de lui. Il fallut donc le laisser faire, et nous ne crûmes pas devoir nous opposer davan-
tage à la volonté d'un père, que Dieu conduisait si visiblement dans toutes ses démarches.
Il se leva, et il alla à son bureau d un pas ferme et assuré qui nous causa autant de joie que d'étonnement. Nous nous retirâmes tous par respect ; mais il retint Mme la Ghancelière avec lui, qui lui témoigna le plaisir qu'elle avait de lui trouver encore tant de force, après la manière dont il avait passé la nuit.
Il lui répondit qu'en effet il se sentait plus fort qu'on ne pensait : « Vous vous êtes tous, dit-il, bien alarmés cette nuit, et je n'en suis point fâché. Je suis ravi, au contraire, d'avoir des enfants si touchés du soin de mon salut; mais, puisque Dieu me laisse le temps de mettre ordre a mes affaires, il faut que j'en jorofite pour vous expliquer toutes mes intentions, afui que rien ne puisse troubler après ma mort la paix et Vunion que je laisse dans ma famille. J'étais bien sûr, cette nuit, que Dieu ne me retirerait point de ce monde, avant que j'eusse fait ce que je veux faire a\:ec vous. »
Il prit ensuite son testament olographe, avec quelques autres mémoires écrits de sa main. Il exigea de Mme la Ghancelière qu'elle le lût d'abord
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tout entier, et il la chargea de m'en expliquer les dispositions, dont apparemment il n'avait pas voulu m.e faire part lui-même, pour ménager ma tendresse et la sienne. Il y ajouta, ce que je ne saurais répéter sans verser de nouvelles larmes de reconnaissance, qu'il voulait sur toutes choses que je fusse content; que, s'il y avait dans son testament quelque article qui me fit la moindre peine, il le changerait, et qu'il était persuadé que Dieu lui donnerait le temps de le faire.
Mme la Chancelière, qui pouvait répondre de mes sentiments comme des siens, l'assura que je serais encore plus touché de cette marque infinie de sa bonté que de tout le bien qu'il me faisait...
L'objet principal de son testament, comme de celui de ma mère, avait été qu'en comparant les legs particuliers de ses autres enfants avec le legs universel qu'ils faisaient en ma faveur, il se trouvât que j'eusse au moins une double part dans leur succession, comme s'ils eussent voulu imiter, en ce point môme, les mœurs des anciens patriarches qu'ils avaient si bien retracées dans toute leur vie. riais, depuis que mon père avait fait son testament, il avait reçu le paiement de plusieurs dettes sur lesquelles il ne comptait pas trop et qui avaient augmenté sa succession d'environ 100,000 Uvres.
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Sa justice naturelle, et la proportion qu'il voulait établir entre ses enfants, demandaient que cette augmentation, qui aurait tourné au profit du légataire universel s'il n'en avait pas disposé autrement, fût partagée entre tous ses enfants, sur le même pied que le reste de la succession. Il le voulait ainsi par équité, mais en même temps par bonté pour nous. Il ne voulait pas l'écrire dans la forme ordinaire d'un testament : il s'était contenté d'en faire un simple mémoire, où il ajoutait 40,000 livres au legs de mon frère l'abbé pour le dédommager de la diminution des rentes sur l'hôtel-deville, et il dit à Mme la Chancelière qu'il laissait exprès cette espèce de disposition imparfaite, afin qu'après sa mort je pusse avoir la satisfaction de faire, pour mes frères et mes sœurs, ce qu'ils avaient fait pour moi après la mort de ma mère, en exécutant à leur avantage une volonté informe de mon père, comme ils avaient exécuté en ma faveur le testament informe de ma mère ; et, en effet, l'objet de cette compensation réciproque d'honnêteté était à peu près égal des deux côtés K
1. Le Chancelier nous a laissé des détails d'un haut intérêt sur ia circonstance qu'il se borne ici à mentionner. Il s'agit du testament de sa mère, que tous avaient respecté comme une chose sacrée, bien qu'il n'eût pas été fait dans
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Mme la Chancelière lui témoigna combien elle sentait tout le mérite d'une attention si singulière à ménager la pudeur d'un fils aîné, qui avait eu le déplaisir de se voir vaincu en générosité par ses cadets. J'en fus pénétré lorsqu'elle m'en fit part, et je n'oublierai jamais cette bonté d'un père mourant, qui ne pensait qu'à augmenter, s'il était possible, lunion de sa famille, en y conservant une juste proportion non-seulement dans les biens, mais dans les procédés mêmes. Je lai en témoignai, aussitôt que je le pus, ma vive reconnaissance, et je l'assurai, ce qu'il n'eut pas de peirîe à croire, que je respecterais encore plus sa mémoire que son testament même.
Mon père ne se contenta pas d'avoir expliqué ses intentions à Mme la Chancelière ; il voulut entrer avec elle dans le détail du bien qu'il laissait à ses enfants; et elle vit que, par une exactitude sans exemple, il avait pris la peine de faire lui-même un état fidèle de ce que produisait le legs universel qu'il me faisait par son testament.
Son attention, soutenue par la force extraordinaire que Dieu lui donnait, alla encore plus loin : il l'instruisit de plusieurs faits particuliers, dont la
les formes légales. On trouvera ces détails relatés dans cotre second volume.
DIOGIIAPIIE DE SON PÈLlE 359
connaissance pouvait être nécessaire, et dont il rappela toutes les circonstances avec une liberté et une présence d'esprit presque incroyables. Mais surtout, il lui expliqua l'usage qu'il voulait que nous fissions des appointements qui lui étaient dus, et de quelques autres arrérages qui seraient payés après sa mort. Comme il n'en avait pas eu besoin pour soutenir sa dépense courante, son intention aurait été de les employer en fonds à mesure qu'il les aurait reçus, en prenant toujours une part pour les pauvres qu'il ajoutait, comme je l'ai déjà dit, au nombre de ses enfants. Il dit donc à Mme la Ghancelière qu'il comptait que j'en userais de la même manière, lorsque ces sommes rentreraient, voulant que les pauvres ne perdissent rien à sa mort et qu'ils le retrouvassent dans la personne de son fils. Vous ne doutez point, mes chers enfants, que nous n'ayons accompli religieusement cette pieuse destination ; et plût à Dieu qu'il nous fût possible de nous conformer aussi fidèlement à son exemple dans tout le reste !
Telles furent les principales choses que dit mon père dans cette conversation, qui dura trèslongtemps, sans qu'il parût fatigué. Il voulut qu'elle emportât avec elle son testament et les mémoires qu'il y avait joints, pour me les faire voir
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et en être dépositaire jusqu'à sa mort, lui répétant encore que, s'il avait quelque autre chose à faire pour sa famille, Dieu permettrait qu'il eût le temps de l'achever.
Quelle alarme n'aurait-on pas prise, dans une autre famille, d'une conversation secrète qui dura plus de deux heures, et dont on vit sortir madame la Chancehère avec un portefeuille à la main? ^lais mon père avait inspiré son esprit à tous ses enfants ; aucun d'eux n'en conçut la moindre inquiétude, ils ne demandèrent pas à madame la Chancehère ce que mon père lui avait dit, ni si c'était son testament qu'il lui avait confié. Ils se livraient simplement à la justice et à la bonté d'un tel père, et, j'ose dire aussi, aux sentiments de celle qu'il avait honorée du dépôt de ses dernières volontés.
Mon père, content d'avoir fini tout ce qui lui restait à faire dans ce monde, se remit au ht dont il ne devait plus se relever, sans qu'on remarquât en lui la moindre agitation, et paraissant même i plus tranquille que lorsqu'il s'était levé. j
Le soir, il eut, comme les autres jours, i.ii re-i doublement; et sa respiration, faisant entendre une espèce de sifflement considérable dans sa poi-
trine, son confesseur qui le crut très-mal voulut commencer à réciter auprès de lui les prières de Tagonie ; il prenait même quelques paroles peu suivies qui échappaient à mon père pour l'effet d'un transport au cerveau. Mais le médecin l'avertit que le mal n'était pas aussi pressant qu'il \o paraissait, et que l'accablement de la tête et de la poitrine ne demandait, en ce moment, que du repos. Mon père s'endormit, en effet, bientôt après. Son sommeil dura peu ; mais il se réveilla avec une si grande liberté d'esprit qu'il demanda qu'on lui lût quelques psaumes. M. Guyart choisit les deux premiers de la pénitence. Mon père n'entra pas seulement dans les réflexions que son contesseur mêlait de temps en temps à cette lecture ; il y joignait les siennes sur les versets qui lui paraissaient les plus touchants et dont on voyait que son âme était toute pénétrée.
Il passa le reste de la nuit assez tranquillement, .sans vouloir souffrir qu'aucun de ses enfanta veillût auprès de lui.... Il voulut être obéi sur ce point, craignant dans ces moments même, comme il l'avait fait toute sa vie, que les autres ne s'incommodassent pour lui, et moins occupé de son mal que de la santé de ses enfants. Il fallut donc
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exécuter ses ordres en nous retirant, ou du moins en ne paraissant plus devant lui.
Nous n'étions guère en état de prendre du repos , non-seulement par la triste situation où était mon père, mais par l'impatience où nous étions de voir arriver mon frère de Valjouan, dont nous craignions toujours que notre courrier n'eût pu retrouver la trace. Enfin, entre minuit et une heure, le bruit que fit sa chaise, en entrant dans la cour, nous fit éprouver un moment de joie au milieu de la plus profonde tristesse. Il monta d'abord chez mon père qui, en l'embrassant, lui marqua, avec sa bonté vraiment paternelle, toute la consolation qu'il avait de le voir avant de mourir. Mon frère put à peine lui répondre par le saisissement où il était dans ce premier moment ; il essuya bientôt comme nous un ordre rigoureux de s'aller reposer et de ne reparaître que le lendemain matin...
L'après-midi du même jour qui était le lundi, madame la Ghancelière lui présenta mon fils de Plimont qu'elle avait fait venir de Fresnes et qui avait alors un peu plus de trois ans ^ Elle le fit
1. Charles d'Aguesseau, dont il est ici parlé, était le quatrième Hls du Chancelier. Il devint avocat général au Parlement de Paris, et mourut à vingt-sept ans.
Comme par une espèce de pressentiment, son père lui
mettre à genoux auprès du lit de mon père, pour lui demander sa bénédiction.
* Je vous la donne, mon cher enfant^ et de tout cœur, lui dit-il. Je prie Dieu qu'il vous remplisse de son esprit et de sa sagesse, qu'il vous fasse la grâce de vivre en bon chrétien. Travaillez-y dès à présent ; appliquez-vous à vous corriger de vos défauts, et de ces petites humeurs auxquelles vous êtes sujet, afin de devenirun honnête homme. »
En disant ces paroles, il embrassa cet enfant qui se mit à pleurer, comme s'il avait déjà senti la perte qu'il allait faire.
C'était une chose surprenante que son attention, sa fermeté, son égalité, dans tout le cours de sa maladie ; et je n'approchais jamais de son lit que je n'eusse presque dans la bouche, et au moins dans le cœur, ces paroles de l'Ecriture : Moriatur anima mea morte justorum, et fiant novissima mea horum similia. Je ne crois pas, en effet, que
disait un jour, au sujet d'une personne qui avait fait une sainte mort : « La bonne vie, mon cher fils, est la préparation à une bonne mort. »
Antoine de Courtois exprime cette pensée, dans les mêmes termes, au paragraphe XXI de ses conseils à ses enfants.
.Ifi'i d'agl'l:5sfau
l'humanité ait jamais rien fait voir de plus grand et en même temps de plus simple. Il mourait véritablement comme il avait vécu. On eût dit qu'il n'avait fait qu'apprendre à mourir dans tous les moments de sa vie, et qu'il s'était tellement familiarisé avec la mort, par la longue habitude d'y penser, qu'il n'en était pas plus ému que de toute autre action ordinaire. Mais toujours également homme de bien, sans être touché du désir de le paraître, sa fermeté n'avait rien de philosophique. La religion seule la soutenait, et, quoiqu'elle fût devenue en lui comme une seconde nature, on ne le voyait point chercher une espèce de soulagement à produire au dehors les grands sentiments dont son cœur était pénétré, et à faire ce qu'on appelle une belle mort. Pour bien mourir, il continuait seulement de bien vivre. Toujours également occupé de ces trois grands objets qui avaient animé toute sa conduite. Dieu, sa famille, le prochain, il pensait, il parlait, il agissait sur ces troi> points, comme dans sa plus parfaite santé.
Dieu tenait toujours le premier rang, et le plus grand plaisir qu'on pût lui faire était de lui en parler.
Sa famille tenait le second, mais sans le détourner du premier, parce qu'il n'y pensait que
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dans la vue de Dieu à qui il s'offrait continuellement avec toute sa nombreuse postérité. Madame la Chancelière lui parlant une fois de la grâce que Dieu lui faisait de ne point craindre la mort, et le priant de se souvenir d'elle et de ses enfants, lorsqu'il serait en possession du bonheur éternel : — (( Ma fille, lui dit-il, j'avoue que je ne suis pas assez parfait ijour désirer la mort; mais, en même temps, j'ai une si grande confiance dans la bonté de Dieu et dans les mérites de Jésus- Christ que je ne saurais la craindre; et vous pouvez être assurée que, si Dieu me fait la grâce de jouir de lui dans le Ciel, vous et toute ma famille ij aurez un intercesseur qui ne cessera jamais de demander pour vous les grâces et les secours dont vous aurez besoin... »
Le même fonds de charité lui faisait aimer Dieu dans son prochain, et il mourut en le servant, comme il avait fait pendant tous les jours de sa vie. La veille de sa mort, il dicta à madame la Chancelière un mémoire assez long, dans la seule vue d'instruire des gens qu'il connaissait à peine, mais qu'il craignait qu'on inquiétât dans la suite, sur une vieille affaire dont lui seul avait la clet... Il porta encore plus loiu son attention charitable; et il donna l'ordre que l'on mît à part tous les placets
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et tous les mémoires qui étaient entre ses mains, afin que ceux qui pourraient en avoir besoin ne fussent pas obligés d'attendre, pour les retirer, que son inventaire fut achevé...
Le lundi au soir, malgré l'accablement d'une fièvre violente qui ne lui laissait qu'une faible liberté de respirer, il demanda qu'on lui lût des psaumes, et il dit que M. Guyart lui avait déjà lu les deux premiers de la pénitence. M. l'abbé Couet lui lut donc le troisième et le quatrième; mon père l'interrompait souvent, pour lui faire expliquer les versets qui étaient ou plus difficiles ou plus dignes d'attention, et il y ajoutait de lui-même les réflexions les plus touchantes. Son médecin ne put s'empêcher de lui représenter combien cette application pouvait lui être dangereuse. « Que voulezvous donc que fasse, lui répondit mon père, si vous ne voulez pas que je réfléchisse et que je pense à Dieu? » C'est ainsi que saint Martin disait à ses disciples, lorsqu'ils le pressaient un peu avant sa mort de se mettre dans une posture plus commode : « Laissez-moi regarder le Ciel plutôt que la terre, afin que mon âme commence à prendre la route quelle doit suivre en sortant de mon corps. » Cette comparaison n'est pas de moi, mes chers enfants; c'est le confesseur de
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mon père qui s'en sert clans sa relation et qui lui applique aussi ces paroles que Sulpice Sévère a dites du même saint Martin : « Elevé toujours vers le ciel, son esprit invincible aux attaques de la maladie ne se relâchait jamais de cette attention continuelle. »
Après la lecture de plusieurs psaume^ mon père voulut que M. l'abbé Couet lui fit la prière du soir. Il marqua lui-même les oraisons qu'il désirait qu'on y joignît; il se fit réciter surtout celles qu'il ne manquait point de dire tous les jours pour ma mère. Il en demanda encore une autre pour la paix de l'Église, dont il était toujours si sagement et si chrétiennement occupé...
Le mardi matin, nous le trouvâmes beaucoup plus mal; et, comme mon frère de Vaijouan n'avait pu recevoir avec nous sa bénédiction, il le supplia de vouloir bien lui accorder la môme grâce^ qu'il avait faite à ses autres enfants.
Mon père lui répondit en ces termes qui ont été recueillis avec la même fidélité que tout le reste : — « Vous me clGinandez ma hénédictlon, mon cher fils. Je vous la donne non pour le temporel, non pour les biens de cette vie qui passent^ mais pour les biens éternels qui doi-
vent seuls vous occuper. Je prie Dieu qu'il vous oomhle de ses grâces , qu'il vous donne la foi, l'espérance, la charité, l'humilité, la soumission à ses ordres, dans l'accomplissement de sa volo7ité et de ses desseins sur vous. Je vous recommande la lecture de VÉcriture sainte^ non par un esprit de curiosité, mais pour y apprendre vos devoirs. Lisez-en tous les jours quelque chose, et faites-vous-en une étude^ pour y chercher uniquement la justice et le royaume du Ciel. y> Il cijouta quelques mots à ces paroles, pour recommander à mon frère de n'être pas trop philosophe; mais, comme il faisait un grand effort pour parler, nous le priâmes de se reposer un moment. Je l'assurai que nous tâcherions de profiter tous de ce qu'il venait de dire à mon frère, et je lui dis que nous le suppliions de nous bénir tous ensemble encore une fois. Il le fit, et nous recommanda en même temps de vivre toujours dans l'union, dans la paix et dans la charité...
Je voyais avec une extrême douleur les derniers moments approcher. Le râlement augmentait, la parole devenait beaucoup plus mauvaise; la force manquait à mon père, mais son attention constante pour sa famille ne lui manquait pas. Il eut la pensée d'ajouter, en ma faveur, une explica-
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tion à son testament, sur des cas qu'il regardait lai-même comme presque impossibles, mais qu'il croyait plus sûr de prévoir pour l'union et la tranquillité de ses enfants II exigea absolument que j'en fisse le projet; je ne pus dans mon trouble l'ébaucher que très-imparfaitement. Il me marqua les changoments et les corrections qu'il désirait, avec une lumière et une précision qui allaient jusqu'au prodige dans l'état où il était. Je n'en parle que pour conserver ici le souvenir de cette dernière marque de sa tendresse. Dieu qui lui avait donné le temps dont il avait besoin, pour les dispositions nécessaires dans sa famille, le retira de ce monde, avant qu'il pût consommer celle qu'il ne regardait lui-même que comme une précaution surabondante et peut-être excessive.
Quelques moments après, on vit qu'il tournait entièrement à la mort, conservant néanmoins assez de présence d'esprit et assez de force de corps, pour vouloir signer une lettre de recommandation qu'il avait fait écrire en faveur d'un homme qui avait travaillé longtemps sous lui.
Il ne survécut pas une heure à cette signature, et son confesseur jugea à propos de faire auprès de lui les prières des agonisants, pendant que mon père conservait toujours sa connaissance. Il lui
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demanda, en les faisant, s'il ne s'unissait pas à lui et s'il n'entrait pas dans tous les sentiments que ces prières inspirent. Mon père lui répondit qu'il le faisait de tout son cœur. Il parut le suivre avec la même attention, pendant que M. Guyart récitait les trois derniers psaumes de la pénitence. On s'aperçut, un moment après, qu'il n'entendait plus que difficilement, et il rendit le dernier soupir sur le midi, pendant qu'on récitait le psaume Confitemini Domino quoniam bonus, commençant ainsi en mourant le cantique des miséricordes éternelles, pour aller le continuer à jamais dans le Ciel...
ÎII
Glorifions Dieu , mes chers enfants , de toutes les bénédictions temporelles dont il a comblé mon père; mais louons-le infiniment plus de l'avoir élevé au-dessus de ces bénédictions mômes, pour ne désirer que celles qui ne finiront jamais; et rendons grâces à sa miséricorde qui nous donne la grande, la solide consolation de pouvoir invoquer un saint dans la personne do mon père.
Ce n'est point par de vains gémissements et par une douleur stérile que nous devons honorer sa mémoire. Je me reproche môme les larm^es que la triste image de sa mort m'a fait répandre si souvent en voulant la retracer...
La mort n'a fait que le dérober à nos yeux, elle n'a exercé son empire que sur la moindre partie de son être.
Tout ce que nous avons aimé et admiré dans mon père vit encore aujourd'hui et vivra éternellement, non dans la mémoire fragile des hommes,
mais dans la vérité immuable de Dieu même. Adressons-nous donc continuellement à lui; il nous voit, il nous entend, il connaît mûeux que nous nos véritables intérêts. Sa charité, purifiée par le feu de l'amour divin, dont il est à présent pénétré, n'en est pas moins tendre ni moins agissante pour nous.
Oui, j'ose l'espérer ainsi , âme sainte et bienheureuse, vous ne cesserez jamais de conduire vos enfants, dont vous sentez toujours que vous êtes le père. Nous vous donnons de justes louanges, et vous nous obtiendrez des vertus. C'est à vous que nous devons la vie naturelle, c'est par vous-même que nous avons reçu les prémices de la vie spirituelle. Vous avez commencé de la former en nous par une éducation sainte, par une longue suite d'instructions, par des exemples encore plus efficaces ; achevez votre ouvrage...
Vous êtes dans le séjour de la paix, et nous \ivons encore au milieu des troubles et des agitations de ce monde. Souvenez-vous surtout de ce fils que vous avez toujours si tendrement aimé, et qui est encore plus exposé que vos autres enfants aux orages de cette vie. Il y a déjà fait naufrage plus d'une lois aux yeux des hommes : faites que le naufrage même le conduise dans le port. C'est sans doute par un effet de vos prières que Dieu ^ voulu
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le désabuser des grandeurs humaines, en faisant servir ces grandeurs mêmes de matière à son humiliation et à sa pénitence. Apprenez-lui à mettre son sort, sans hésitation et sans réserve, entre les mains de Celui qui peut faire plus que nous ne pouvons demander ni comprendre ; et, soit que Dieu continue de lui faire expier ses fautes par une disgrâce salutaire, soit qu'il l'expose encore au danger d'un retour de fortune, soutenez-le par vos prières dans Tune et dans l'autre épreuve. Soyez avec lui dans la tribulation et soyez-y encore plus, s'il est possible, dans la prospérité. Continuez de bénir ses enfants ; qu'aucun de ceux que Dieu vous a donnés ne périsse. Puissions-nous avoir le bonheur de nous voir tous réunis avec vous dans la céleste patrie, et, sanctifiés par vos prières, vous regarder pendant toute l'éternité comme le digne instrumBut dont la bonté de Dieu se sera servi pour opérer notre salut !
Que vous dirai-je de plus, mes chers enfants, après ces vœux que je viens de former pour vous et ":-our moi? Ils vous montrent tout le fruit que nous devons tirer également de la vie et de la mort de mon père.
J'ai tâché de remplir dans ce récit le dessein que je m'étais proposé, de vous instruire, de vous
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cuifier, de vous animer comme moi à la vertu par un exemple qui nous est si propre et que nous devons nous approprier encore plus, s'il est possible.
Consolons-nous donc de n'avoir pas le portrait de mon père, que sa modestie, peut-être excessive en ce point, nous a toujours refusé, et que nous avons tenté presque inutilement de lui dérober. Le peintre le plus fidèle ne nous aurait conservé que l'im.age périssable d'un corps qui n'est plus que cendre et que poussière. Nous aurions, à la vérité, la consolation d'y reconnaître les traits passagers de cette douce et aimable physionomie qui promettait beaucoup et qui tenait davantage; mais nous en serons bien dédommagés, si nous sommes attentifs à étudier ces traits invisibles qui formaient le caractère durable et immortel de son esprit et de son cœur. Ce serait même trop peu pour nous de les connaître, si nous ne travaillons à les faire revivre dans notre conduite. C'est à nous d'être ses portraits vivants, où le public puisse le retrouver tout entier.
Je serai bien heureux , mes chers enfants , si j'ai pu exciter en vous par ce discours une si noble émulation. Je l'espère de la grâce de Dieu et des bonnes inclinations que vous en avez reçues, vous surtout, mon cher fils, qui, plus avancé en âge que
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VOS frères et sœurs, étiez le plus tendre objet de l'affection de mon père; vous, dont il avait prédit tout ce que vous avez si bien tenu dans la suite. Je n'attends pas moins de mes autres enfants, et j'ai cette confiance dans les prières de mon père, que, Dieu les faisant toujours croître en lumière et en religion, ils sentiront de plus en plus qu'il n'est point de vertu solide et durable que celle qui est fondée sur le plus pur christianisme.
C'est pour vous en inspirer le goût et le d.sir, mes chers enfants, que je suis entré dans un si grand détail sur le caractère, sur les m ^urs et sur la mort de mon père. J'en retrancherais b:>aucoap, si j'écrivais pour le public. Peu de personnes sont capables de sentir le prix de tous les traits que j'ai tâché de recueillir, et je pourrais m.ême dire que le monde n'en est pas digne. Mais je n'ai écrit, que pour vous et pour moi, comme un fils pv^riétré d'amour et d'admiration pour un pore dont il croit n'avoir jamais assez parlé, pour graver profondément une image si utile dans l'âme de ses enfants.
Le cœur ne connaît point de bornes , et le mien m'a mené plus loin que je ne le croyais lorsque j'ai commencé ce discours. Je ne me reproche point cet excès : j'ai dit beaucoup de choses de mon père, mais il s'en faut beaucoup que j'aie tout dit. Non-
seulement je vous permets, mais je vous prie, mes chers enfants, d'en penser encore plus. Imaginez quelque chose de plus grand que ce portrait de mon père ; plus vous élèverez vos idées, plus vous approcherez de la vérité, au-dessous de laquelle j'avoue que je suis souvent demeuré par Timpuissance où je suis d'exprimer tout ce que je sens sur ce sujet. S'il faut néanmoins essayer de le renfermer dans un seul trait, je finirai ce discours en vous recommandant, mes chers enfants, comme je me le recommande à moi-même, d'aimer, de respecter, de révérer à jamais et, encore plus, d'imiter un aïeul qui, dans toute sa vie, n'a rien fait, rien dit, rien pensé même que de louable ; au-dessus de presque tous les hommes par l'élévation de son génie, et encore plus au-dessus de lui-même par l'égalité de sa raison et par la sainteté de sa religion.