‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 58 sur 60 · SUR LA YIE ET LA MORT DE SO:; PÈRE · texte numérisé non relu

SUR LA YIE ET LA MORT DE SO:; PÈRE

Je regarde, mes chers enfants, comme la plus douce et la plus solide consolation de ma disgrâce présente, le plaisir de vous parler de mon père, et de profiter du loisir qu'elle me donne pour le faire revivre en quelque manière à vos yeux, et vous offrir dans sa personne l'exemple le plus accompli que je puisse jamais vous proposer en tout genre de mérite et de vertu.

Je vous avouerai cependant, mes chers enfants, que vous n'êtes pas mon seul obj^t dans cet ouvrage. Je l'entreprends pour moi autant que pour vous, et je cherche bien moins à vous donner ici des leçons qu'à en recevoir de celui que je regarde comme votre maître et le mien. Je veux me rem-

plir avec vous, me nourrir, et, si j'ose parler ainsi, me rassasier pleinement des vertus de mon père, l'étudier dès son enfance, le suivre pas à pas dans les progrès de son mérite comme dans ceux de ses années, le conduire avec vous jusqu'au moment douloureux de sa mort ; et plût à Dieu qu'il me fût possible de ne laisser échapper à votre instruction commune aucun jour d'une vie dont les moindres traits sont des modèles !

Vous n'y trouverez point ces faits singuliers, ces événements extraordinaires qui attachent l'attention d'un lecteur curieux, dont le cœur voudrait être ému par une histoire, comme il Test par un spectacle.

Mais, en récompense, vous y verrez ce qui est peut-être encore plus rare, et sans doute plus intéressant pour vous et pour moi : un caractère suivi, toujours semblable à lui-même, et constamment soutenu depuis la première jeunesse jusqu'à la plus extrême vieillesse ; un esprit vaste, fécond, lumineux, aussi aimable par ses grâces naturelles qu'admirable par sa grande élévation, assez facile pour pouvoir dédaigner le secours du travail, et si laborieux qu'il semblait ignorer son heureuse facilité ; un cœur tendre, noble, généreux, toujours occupé des intérêts d'autrui et jamais des siens,

sachant se rendre tout à tous par une charité qui ne connaissait de bornes que celles des besoins de l'humanité; un homme simple, vrai, ennemi de toute ostentation, humble même jusqu'à l'excès si l'homme pouvait jamais être trop humble, respectable par sa sagesse, vénérable par sa sainteté ; en un mot, un homme orné de toutes les vertus, à qui il n'est presque échappé, durant le cours d'une longue vie, ni action ni parole qui n'aient été inspirées par la raison et consacrées par la religion.

Tel a été votre aïeul, mes chers enfants ; et telle est l'idée générale qu'il fallait d'abord vous donner de son caractère.

Il est temps de lever le voile dont sa modestie prenait un si grand soin de couvrir son mérite. Le public qui révérait sa vertu n'a connu que la moindre partie d'un si grand homme. Mon père aurait voulu pouvoir se dérober aux yeux même de ses enfants ; et c'était presque malgré lui qu'une longue habitude les mettait en état de pénétrer jusque dans le sanctuaire de cette âme vertueuse, qui n'avait rien à cacher aux hommes, mais qui ne voulait se montrer qu'à Dieu. Je remplirai donc un devoir de justice, en lui rendant après sa mort une partie de la gloire qu'il a méprisée pendant sa vie ; je la lui rendrais bien plus entière, sans cette

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même modestie que je loue ici presque à regret, et dont je me plaindrais bien plus volontiers en ce moment. De combien d'actions mémorables nous a-t-elle enlevé la connaissance ! Dieu, qui les a vues, en sera la récompense éternelle ; mais nous les ignorons, et elles manqueront toujours à notre instruction.

C'est ce qui m'excite encore plus à en recueillir les restes précieux, pour immortaliser sa mémoire dans ma famille avec ma juste reconnaissance ; heureux, si je pouvais employer pour lui tout ce que j'ai reçu de lui ! Je lui dois le peu que je suis, je lui dois même ce que je ne suis pas, puisqu'il n'a pas tenu à lui que je ne le fusse ; et, si je n'ai pas eu le mérite de répondre pleinement à ses soins, j'aurai au moins celui de le mettre à ma place et de vous dire, mes chers enfants : — Remontez directement à votre aïeul, oubliez le degré qui vous en sépare, et, vous rapprochant ainsi de ce grand exemple, rendez-vous dignes d'en profiter beaucoup mieux que celui qui n'est propre qu'à vous le montrer

' Exempt de toute passion, on ne savait pas même s'il en avait jamais eu à combattre, tant la vertu régnait doucement et tranquillement dans son âme.

Je ne crois pas que l'amour du plaisir lui ait jamais fait perdre un seul moment de sa vie. Il semblait même qu'il n'eût pas besoin de délassement pour réparer les forces de son esprit, ou, s'il s'en permettait quelquefois, la lecture d'un historien ou d'un livre de belles-lettres, la conversation d'un ami, ou celle de ma mère, lui suffisaient pour renouveler son attention. Encore ces délassements étaient-ils si rares qu'on eût dit qu'il se les reprochait.

L'ambition ne troublait pas plus la tranquillité de son cœur. Il n'en avait jamais senti pour luimême, et, dans l'établissement de ses enfants, il n'avait eu en vue que de les mettre à portée de servir le pubUc et d^éviter le danger d'une vie

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douce et oisive, qu'il regardait comme l'état d'une tentation continuelle et universelle.

Gomment la soif des richesses aurait-elle pu s'allumer dans une âme si généreuse...? Vingt ans passés laborieusement dans les plus grandes intendances, trente-et-une années de service au Conseil dans les emplois les pénibles et les plus utiles à l'État, ne lui ont pas fait naître la pensée de rien demander... Il est mort à quatre-vingt-un ans, sans avoir reçu aucune pension, aucune gratification extraordinaire ; et l'on pourrait mettre sur son épitaphe ce que je crois avoir lu dans celle de M. de Harlay Sancy : Nullâ lahorum mercede, aut petitâ aut accepta. Ses appointements mêmes, malgré la part qu'il avait à l'administration des finances et les occasions continuelles de travailler avec le Contrôleur général, étaient presque toujours les derniers payés. Je me souviens à ce sujet que M. Desmarets ^ me dit un jour, comme je me promenais avec lui dans son jardin : — « Il faut avouer que M. votre père est un homme bien extraordinaire. J'ai appris par hasard qu'il n'est pas payé

1. Nicolas Desmarets, neveu de Colbert, fut contrôleur général des finances de 1708 à 1715 jusqu'à la mort de Louis XIV^ et par son administration il mit plus d'ordre dans les finances de l'Etat.

de ses appointements^ quoiqu'il en ait besoin. Pourquoi ne le dit-il pas à moi qu'il voit tous les jours? Il sait bien qu'il n'y a personne à qui je fusse plus aise de faire plaisir. » — Je lui répondis en riant que ces appointements pourraient bien n'être pas sitôt payés, s'il attendait que mon père lui en parlât, et qu'il savait bien que c'était l'homme du monde à qui le mot demander coûtait le plus à prononcer. — ce II est vrai, me dit M, Desmarets, qu'il est d'une'réserve et même d'une timidité sur ses intérêts, qui est trop parfaite pour le. temps présent ; et le malheur de mon état est de se voir si souvent importuné par des gens qui demandent ce qui ne leur appartient pas, qu'à la fin on ne saurait croire qu'il puisse y avoir un homme qui ne demande pas même ce qui lui est dû le plus justement. Mais, puisqu'il y en a au moins un au monde, il s'apercevra bientôt que je pense plus à lui que lui-même. « Il y pensa en effet, et mon père sentit son attention comme s'il en avait reçu une grâce.

Quels défauts pouvait avoir un homme si insensible au plaisir, à l'ambition, à l'intérêt même le pilus légitime ? Toutes les faiblesses humaines sont presque des suites de ces trois grandes passions, Et il serait inutile d'en faire ici le triste dénom-

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brement, pour vous dire, mes cliers enfants, que votre aïeul n'en avait aucune. Despréaux le peignait donc d'après nature, lorsqu'il disait de lui : (L Cest un homme qui désespère l'humanité... »

Il ne connaissait pas seulement la justice par la pénétration de son esprit ; il la sentait, pour ainsi dire, comme par l'instinct et le mouvement naturel de son cœur au-dessus des préjugés ou des préventions. S'il en avait quelqu'une, ce n'était que contre lui-môme. Plein de défiance contre ses propres lumières, il craignait surtout l'illusion des premières pensées et le danger des jugements précipités. Chaque affaire était pesée au poids du sanctuaire, comme s'il n'en eût eu qu'une seule à juger. Sagement prodigue de son temps pour entendre les plaideurs, pour lire exactement leurs mémoires, sans avoir jamais l'esprit en repos jusqu'à ce qu'il fût entièrement fixé par l'éclat de la vérité ; c'était la seule agitation qu'il éprouvait en qualité déjuge... Uniquement, attentif à coiysidérer les choses en elles-mêmes, il oubliait entièrement les noms et les personnes; ou, si son cœur était quelquefois ému dans les fonctions de la justice, c'était lorsque le bon droit lui paraissait en péril, ou qu'il s'affligeait de lo voir succomber. L'entêtement

pour ses opinions, ou l'envie de dominer sur celles des autres, n'y avaient aucune part. Le pur zèle de la justice, un amour sincère de la vérité lui inspiraient alors des réflexions profondes, qu'il ne pouvait contenir au-dedans de lui-même, sur le danger de donner trop à l'esprit et à ce qu'on appelle le sens commun que chacun croit avoir et qui est si rare en effet, sur la nécessité de s'instruire à fond des principes du droit et de former sa raison en méditant à loisir sur celle des hommes les plus raisonnables. Le Conseil et surtout les jeunes M. D. R., ne fournissaient que trop de matières à de si utiles instructions.

Que ne puis-je vous les rendre comme je les ai reçues! Mais il y a suppléé par ses prières, et j'ai la consolation de voir que ceux de mes enfants qui se sont consacrés à la magistrature travaillent comme s'ils avaient eu le bonheur de les entendre.

Sa justice, respectable au-dedans, avait au-dehors l'extérieur le plus aimable. Sa douceur, son affabilité et sa patience étaient la consolation des plaideurs. Ils croyaient voir en lui une espèce de divinité bienfaisante qui se plaisait à essuyer les larmes des malheureux , qui ne cherchait qu'à adoucir leurs peines, à guérir leurs maux, et qui les soulageait dès le premier abord par la bonté

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même avec laquelle il les écoutait. A toute heure, à tous moments, sa porte s'ouvrait à tous ceux qui avaient besoin de son secours. Le riche n'avait pas plus de droits que le pauvre; et, si mon père avait quelque distinction à faire, le dernier aurait eu la préférence dans la promptitude de l'expédition.

Toujours juste à l'égard des autres, il ne cessait quelquefois de l'être que pour lui. Prêt à se condamner sur ses propres intérêts, la délicatesse de sa conscience le faisait alors douter contre la certitude même ; et il était ingénieux à trouver des prétextes, pour rendre la condition de ceux avec qui il traitait plus avantageuse que souvent ils n'auraient osé le demander.

A une justice si pure se joignait la prudence la plus consomm.ée. Nul esprit n'était plus pénétrant pour prévoir de loin tous les inconvénients, plus attentif à les prévenir, plus fécond en ressources pour les réparer. Il n'y avait guère de mal dont il n'aperçût bientôt le remède : les expédients les plus convenables semblaient se présenter à lui, sans qu'il eût presque la peine de les chercher, et le nœud le plus embarrassé trouvait aisément entre ses mains un dénouement aussi simple qu'imprévu.

Quoiqu'il fréquentât peu ce qu'on appelle le monde, il n'en connaissait pas moins les différents caractères ; ce qui est encore une grande partie de la prudence. Sa bonté ne nuisait point à la justesse de son discernement. Il s'abstenait volontiers de juger des autres, lorsqu'il n'était pas question d'agir, et, toujours en garde contre les jugements téméraires, il évitait même les jugements superflus ; mais, lorsqu'ils devenaient nécessaires pour se bien conduire dans une affaire importante, on s'apercevait qu'aucun défaut de ceux avec qui il traitait ne lui avait échappé... Personne n'a mieux connu les hommes, et personne n'en a moins parlé.

Une discrétion si parfaite rendait inutile auprès de lui cette industrie si commune dans les provinces, et surtout en Languedoc, pour pénétrer les secrets de son cœur. Sa candeur naturelle lui donnait pour amis tous ceux qui l'approchaient, sans que ses paroles lui aient jamais fait un seul ennemi ; sincère dans tout ce qu'il pouvait dire, mais impénétrable dans ce qu'il fallait taire nécessairement.

Ne croyez pas, mes chers enfants, que sa prudence et sa discrétion fussent en lui, comme elles le sont souvent dans d'autres, des vertus faibles et pusillanimes. On ne comprenait pas comment

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une âme aussi douce pouvait être en même temps ci intrépide. Sous un extérieur modeste et qui paraissait timide par sa modestie même, il cachait la plus véritable fermeté. Je n'ai reconnu dans ses voyages, ni dans le reste de sa vie, aucune espèce de dangers qui fissent la moindre impression sur lui, lorsqu'ils étaient inévitables...

De ce mélange de justice, de prudence et de courage , naissait en lui cette égalité d'une âme parfaite qui se possédait toujours en paix, et qui ne connaissait pas plus les variations de l'humeur que le dérangement des passions. La partie sensible de son âme ne servait qu'à lui inspirer une affection tendre pour ses devoirs, comme la beauté de son imagination ne travaillait jamais que pour la vérité, pour la justice, pour la raison. Des incoinmodités fréquentes, une insomnie habituelle, une agitation souvent douloureuse dans son sang ne pouvaient déconcerter l'heureuse harmonie des mouvements de son cœur. Jamais corps ne fut plus agité que le sien, et jamais âme ne fut plus tranquille. On le retrouvait toujours tel qu'on l'avait laissé, toujours égal, toujours semblable à lui-même, toujours maître de son cœur et de son esprit.

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De là ce fonds de modération qui le tenait dans un si juste milieu que jamais on ne le voyait s'élever par orgueil, ni se dégrader par faiblesse, ni se laisser emporter par une joie immodérée, ni s'abandonner à une tristesse excessive. La règle et le devoir, toujours présents à son esprit, le contenaient dans les bornes de la plus exacte sagesse ; et, pour définir son caractère , il aurait suffi de dire que c'était une raison vivante, qui animait un corps docile à ses leçons et accoutumé de bonne heure à porter sans effort le joug de la vertu.

De là, cette complaisance judicieuse et cette docilité éclairée qui charmaient tous ceux que ses emplois et ses différentes occupations associaient à ses travaux. On eût dit qu'il s'instruisait luimême dans le temps que c'était lui qui instruisait. Toujours supérieur, sans jamais le faire sentir, et paraissant même l'ignorer, son premier mouvement le portait à croire que les autres avaient plus d'esprit que lui. Comme il ne cherchait que le vrai, il l'aurait reçu avec joie de la bouche d'un enfant même, et on le voyait quitter un avis pour en prendre un meilleur , avec une simplicité dont ceux qui travaillaient avec lui étaient encore plus étonnés que de l'étendue de ses lumières.

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De ce même fonds de modération et de sagesse, venaient cette tempérance et cette frugalité, cette vie sobre et réglée qui auraient pu servir de modèle, non-seulement à des philosophes, mais aux religieux les plus parfaits.

La simplicité et l'égalité de son âme se faisaient sentir jusque dans celle de son goût et de son appétit. Les aliments les plus communs étaient les seuls qu'il aimait, toujours les mêmes et toujours dans la même quantité, en sorte que je ne crois pas qu'il ait jamais plus mangé un jour de sa vie que l'autre. Il mêlait si peu de vin avec son eau qu'il ne pouvait presque s'en apercevoir que par les yeux ; les tables les plus délicates ne dérangeaient point l'uniformité de ses repas; il craignait même de s'y trouver, non par la peine de résister à une tentation dont il n'était pas susceptible, mais par la perte du temps qui en est inséparable, et parce que l'attention qu'on y donne souvent à la bonne chère lui était à charge. Toujours dur à lui-même et ignorant presque tout ce qu'on appelle les commodités de la vie, il disait qu'il n'avait aucun mérite à s'en passer, parce que, ne les ayant jamais ni désirées, ni éprouvées, il n'en sentait point la privation.

Faut-il s'étonner, après cela, qu'un homme si

solidement vertueux ait soutenu , avec la même perfection, les différents caractères d'où naissent tous les devoirs de la société, et qu'il ait été nonseulement le plus digne magistrat, mais le citoyen, le mari, le père, le maître, l'ami le plus parfait et en même temps le plus aimable ?

Dans un corps faible et délicat, il portait une âme robuste et digne d'un véritable Romain, aimant sa patrie avec cette affection qui, selon Cicéron, renferme tous les autres amours. Dévoré continuellement par le zèle du bien public, ce n'est point une exagération de dire qu'il en était aussi occupé la nuit que le jour. Comme il dormait fort peu, l'objet ordinaire de ses soins ne lui échappait pas, même dans le temps le plus destiné au repos. Vivement sensible aux biens et aux maux de l'État, plus affligé des malheurs puiyiics que de ses pertes domestiques, mais ennemi de toute ostentation dans les services qu'il rendait à l'État, il cherchait la satisfaction plutôt que la gloire de l'avoir servi, et il n'était jamais plus content que lorsqu'il pouvait goûter le plaisir, si peu connu de ceux mêmes qui passent pour bons citoyens, d'être l'auteur inconnu de la félicité publique.

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C'est peut-être la moindre partie de son éloge d'avoir été aussi bon mari que bon citoyen. Il était né pour rendre heureuse toute femme qu'il aurait épousée ; il était né même pour la rendre parfaite. Et qui aurait pu ne pas devenir raisonnable en passant sa vie avec la raison même ? Mais le ciel ne lui avait rien laissé à faire, ni à désirer sur ce sujet. Il en avait reçu une femme si accomplie qu'on pouvait dire que lui seul était digne d'elle, comme elle seule était digne de lui ^ Ils s'estimaient et s'aimaient réciproquement par la même estime et le même amour qu'ils avaient pour la vertu...

Ici, mes chers enfants, je suis obligé de rouvrir entièrement une plaie qui sera toujours mal

] . Le portrait et l'éloge que le Chancelier consacre à sa mère, Claire Le Picart de Perigny, se trouvent dans la première partie de ses enseignements à ses enfants. Il la leur offre aussi comnie un parfait modèle à imiter. — « Ma mère avait un esprit vif et rapide. Sa religion était égale à celle de mon père, sans lui être exactement semblable. Elle était née avec plus de goût pour le monde; elle avait un air de dignité et un talent naturel pour la représentation, qui auraient pu faire le mérite d'une autre femme, mais qui ne servaient en elle que de matière aux efforts de la vertu et d'exercice à son humilité. Véritablement digne du nom de la femme forte, tout ce qu'elle avait de plus grand et de plus aimable, selon le monde, elle eut le courage de le sacrifier sans rjserve à la religion. »

Ajoutons que cette femme éminente représentait, elle aussi, toute une belle tradition de famille. Elle était la petite-nièce d'Ouaer Talon,

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fermée, pour vous faire en lui le portrait du meilleur père qui fut jamais. Quel père en effet ! Quel fonds de tendresse, d'attention, de vigilance, de sollicitude pour ses enfants! Je ne crains point de dire, avec un cœur pénétré de reconnaissance, qu'il nous aimait sans comparaison plus que luimême ; mais son amitié n'était point une affection aveugle...

Désirant la perfection de ses enfants beaucoup plus que leur fortune, à peine leur esprit commençait-il à se développer qu'il commençait aussi 4 jeter dans leur âme encore tendre les premières semences de la vertu, non de cette vertu qui ne fait tout au plus que l'honnête homme, mais de celle qui forme le chrétien, par les grandes idées de religion, sans laquelle mon père disait souvent qu'il ne peut y avoir de vertu sincère, solide et durable. Une précaution infmie pour éloigner de nous toute apparence de vice ou d'irréligion ; des lectures proportionnées à la mesure de notre raison ; des instructions courtes, mais pleines de sens et d'onction; des exemples, encore plus utiles que les paroles , étaient les moyens qu'il employait continuellement pour nous inspirer la piété et l'amour du devoir. Il suffisait de le regarder, pour sentir naître en soi ces sentiments...

îl forma pour mon éducation un plan d'études si naturel, si simple, et en même temps si utile, que plusieurs de ses amis l'ont emprunté de lui, pour élever leurs enfants de la même manière. Mais, peu content de m'avoir ainsi tracé le chemin, il se dérobait souvent à ses plus importantes occupations, pour juger par lui-même delà fidélité avec laquelle je le suivais. C'est alors que par la justesse de son discernement, par la délicatesse de son goût, et encore plus par la vivacité de son sentiment pour le vrai, pour le juste, pour tout ce qui peut former le cœur autant que l'esprit, il m'inspirait une louable ardeur de suivre, au moins de loin, un père qui voulait bien marcher avec moi et redevenir enfant avec son fils, non pour ramasser des coquilles sur le bord de la mer, comme Scipion et Lélius , mais pour m'apprendre à devenir un homme savant et raisonnable.

Le temps de ses fréquents voyages était le plus favorable pour nous. 11 nous menait presque toujours avec lui, et son carrosse devenait une espèce de classe, où nous avions le bonheur de travailler sous les yeux d'un si grand maître. On y observait une règle presque aussi uniforme que si nous eussions été dans le lieu de son séjour ordinaire.

Après la prière des voyageurs, par laquelle ma

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mère commençait toujours sa marche, nous expliquions les auteurs grecs et latins, qui étaient l'objet actuel de notre étude. Mon père se plaisait à nous faire bien pénétrer le sens des passages les plus difficiles ; et ses réflexions nous étaient plus utiles que cette lecture même. Nous apprenions par cœur un certain nombre de vers qui excitaient en lui, lorsque nous les récitions, cette espèce d'enthousiasme qu'il avait naturellement pour la poésie; souvent même il nous obligeait à traduire du français en latin, pour suppléer aux thèmes que le voyage ne permettait pas de faire. Une lecture commune de quelque livre d'histoire ou de morale succédait à ces exercices, ou bien chacun suivait son goût dans une lecture particuUère : car une des choses qu'il nous inspirait le plus, sans l'exiger absolument, était que nous eussions quelque livre de choix pour le lire après nos études ordinaires, afin de nous accoutumer par là à nous passer d\i secours d'un maître, et à contracter, non-seulement l'habitude, mais l'amour du travail.

La raison, qui dirige également la vertu et la science, était si puissante chez lui qu'elle lui suffisait pour régner sans peine sur ses enfants. Il n'avait pas même besoin d'y joindre le secours des peines ou des récompeiises : un vis.ige pkis sérieux

qu'à l'ordinaire, un regard un peu sévère nous paraissait un véritable châtiment ; un air de satisfaction, une parole de louange, le moindre signe d'approbation, nous tenaient lieu de la plus grande récompense. Aussi nous faisait-il sentir, dès la première jeunesse, qu'une raison toujours égale, une vertu qui ne se dément jamais, exercent une autorité qui se suffit pleinement à elle-même, parce qu'on lui obéit par amour, par admiration, et que c'est presque toujours la faute de ceux qui gouvernent, s'ils ont besoin de multiplier les châtiments et les récompenses.

L'attention de mon père suivait le progrès de notre âge, nous la voyions croître avec nous. Les études d'un ordre supérieur trouvaient en lui une supériorité proportionnée. Sans avoir toutes les lumières d'un philosophe de profession, il connaissait mieux que personne le véritable usage de la philosophie.... Mais sa principale attention était de nous faire observer exactement les justes limites de la raison humaine, jusqu'où elle peut aller sans témérité, en quel endroit elle est obligée de s'arrêter et de se remettre entre les mains de la religion, qui seule peut la conduire à son véritable objet, et qui commence précisément où la rais or finit.

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C'était avec ces précautions qu'il me permettait de me livrer à l'étude de la philosophie; et j'y trouvais tant de charmes que j'eus de la peine ensuite à goûter l'étude du droit romain. Mon père sut m'y ramener doucement et avec plaisir, en m'élevant au-dessus du droit positif, pour chercher dans les lois ces premiers principes, tirés de la nature de l'homme et du bien général de la société, qui rendent la science du droit aussi noble qu'utile J'ai encore un écrit qu'il se donna la peine de faire pour m'initier dans la lecture du Digeste, où il me découvrait le véritable esprit dans lequel elle doit être faite, soit pour démêler dans le chaos des lois la pure lumière de la justice naturelle, soit pour bien sentir, d'un côté la nécessité et l'utilité, de l'autre les défauts et les inconvénients du droit positif, remontant comme par degrés jusqu'à la justice suprême et immuable, considérée dans sa source et dans le sein de Dieu même, qui seule peut nous consoler de l'imperfection des lois humaines par l'attente de cette lumière dont nous serons pénétrés, lorsque, suivant les paroles de saint Pierre par lesquelles mon père finissait son ouvrage, novos cœlos, novam terram expectamus, in quibus justicia habitat....

Après que j'eus achevé l'étude de la philoso-

D'aG L'ES SEAU

pbie, il me fit employer une année entière à me fortifier dans l'étude des belles-lettres, par la lecture, par la traduction, et souvent par une imitation libre des plus grands originaux ; exercice qu'il croyait plus propre qu'aucun autre à former le goût d'un jeune homme, en lui faisant prendre le caractère et comme le ton des maîtres de l'éloquence.

J'avais près de dix-neuf ans, lorsque je commençai l'étude de la jurisprudence, et plus de vingtun, quand je fus reçu dans la charge d'avocat du Pioi au Châtelet, qu'il regardait comme le noviciat le plus utile pour la jeunesse. Mais le plus avantageux de tous était celui que je faisais sous ses yeux.

Je ne finirais point, mes chers enfants, si je voulais vous exphquer ici en détail les secours infinis que j'ai reçus de lui dans l'exercice de toutes les charges que j'ai remplies successivement. Il me semblait, tant qu'il a vécu, que nulle difficulté, Bul événement, nulle conjoncture ne pouvaient m' embarrasser ; je recourais à lui comme à la source de la sagesse, de la prudence et du discernement exquis. Cet homme, qu'on accusait quelquefois de trop douter, ne me laissait plus aucun doute dans l'esprit; et, dégagé de toute inquiétude, je sortais d'auprès de lui avec une satisfaction et

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un repos intérieur, qui me mettaient en état d'employer librement le peu que j'avais de talents, pour faire usage des pensées que je tenais de mon père, ou qu'il avait affermies et fortifiées par la soliù/.é de son jugement...

Dans la conduite de sa fortune particulière, il portait par raison le même esprit d'ordre et d'arrangement qu'il avait par inclination dans le soin de la fortune publique... S'il se reposait sur ma mère du détail de la dépense, il veillait avec elle à l'administration générale de son bien. Tous les ans, il s'en rendait un compte fidèle à lui-même; et, par le soin qu il prenait de tenir un registre exact des changements qui arrivaient dans son patrimoine, il se formait chaque année un tableau successif de sa situation actuelle, sans aucun amour pour les richesses, sans trouble pour son état présent, sans sollicitude pour l'avenir... 11 regardait cette attention comme un devoir pénible, mais nécessaire; et il nous disait souvent que tout homme sage était obligé de prendre un soin raisonnable de son bien , soit pour se mettre en état de pourvoir à l'établissement de ses enfants, de soutenir même les accidents imprévus, et d'assister surtout les pauvres dans leurs besoins, qui était un des prin-

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cipaux objets de sa noble et vertueuse économie. Je souhaite, mes chers enfants, que vous profitiez mieux que moi de ces sages leçons. J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui m'a épargné l'embarras de les suivre, et dont la conduite a justifié ma confiance encore plus que ma paresse. Mais, comme vous ne devez pas compter absolument sur un pareil bonheur, j'ai cru vous devoir rapporter celte instruction de mon père, au hasard que vous vous en serviez pour me faire mon procès sur le peu dattention que je donne à mes affaires.

Un tel père de famille était né pour rendre ses domestiques presque aussi heureux que ses enfants. Il les traitait en effet moins en maître qu'en père, d'autant plus commode à servir que, comme je l'ai déjà dit, il ignorait presque l'usage des commodités de la vie.

Un homme qui se réduisait en tout au nécessaire ne pouvait jamais être difficile à contenter. Ceux qui le servaient n'avaient pas plus à craindre son humeur que sa déhcatesse : il lui en coûtait pour prendre sur lui la résolution de les gronder quand ils manquaient à leurs devoirs, et il souffrait plus en les reprenant que ceux mêmes qu'il reprenait. Sa principale attention, comme celle de ma

mère, était de veiller sur leurs mœurs, de les faire instruire de la religion, de leur apprendre à connaître et à servir le seul maître véritable. Mais le soin qu'il prenait du spirituel ne lui faisait point négliger ce qui regardait leur établissement temporel. Ils le trouvaient toujours prêt à entrer dans leurs besoins, et à leur donner tous les secours de libéralité ou de protection que de bons domestiques peuvent attendre d'un bon maître. Sa charité pour eux s'étendait bien au delà des bornes de leur service : il cessait d'être leur maître, et il demeurait toujours leur conseil, leur appui, leur bienfaiteur.

Je voudrais à présent pouvoir faire parler ici ses amis, pour vous dire, mes chers enfants, combien ils ont trouvé de ressources et de charmes dans son amitié. La justesse de son discernement et la connaissance du monde lui avaient appris combien il est difficile d'avoir un grand nombre d'amis; mais, après les avoir bien choisis, il se livrait à eux avec la plus aimable simplicité, et il ne méritait pas moins leur confiance par la sûreté que par la tendresse de son amitié... 11 ne leur arrivait rien dont il ne fût plus occupé quils ne pouvaient l'être. Non-seulement il agissait , mais il pensait peureux; il prévoyait de loin les embarras dans

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lesquels ils pouvaient se trouver, il prévenait jusqu'à leurs désirs, et rien ne le flattait davantage que le plaisir de pouvoir les surprendre agréablement, en leur apprenant qu'il avait fait pour eux ce qu'euxmêmes n'avaient pas encore pensé à demander. Libéral de son temps en leur faveur, quoique ce fût le seul bien dont il fût naturellement avare, il semblait n'avoir jamais rien à faire lorsqu'ils venaient le consulter, et il se prêtait à eux de si bonne foi que Ton eût dit qu'il n'était au monde que pour eux

Il aurait eu naturellement une pente secrète pour la plaisanterie, et il y aurait réussi comme dans tout le reste s'il n'avait méprisé, ou plutôt étouffé en lui ce talent. On s'en apercevait quelquefois par des traits d'une raillerie si fine, et en même temps si douce, qu'elle charmait ceux mêmes sur qui elle tombait. Mais il se permettait rarement ces sortes de traits qui, cependant, ne portaient presque jamais que sur ses enfants ou ses meilleurs amis, et pour l'ordinaire on ne remarquait la délicatesse de sa critique que par un sourire presque insensible...

Il est surprenant qu'un homme si sérieusement occupé de ses devoirs et si attentif à être toujours en garde contre lui-même, ait pu conserver jusqu'à

la fin de sa vie un fonds de joie et même de gaité, que de longues infirmités ne pouvaient altérer.

Personne ne riait de meilleur cœur que lui, et il le faisait avec toute la simplicité d'un enfant, ou plutôt avec cette paix et cette sérénité que la bonne conscience inspire à une âme innocente. Aussi avait-il encore, dans la plus extrême vieillesse, une fleur et une délicatesse d'esprit qui se serait fait admirer dans la plus vive jeunesse. Il n'avait pas même perdu le talent de faire des vers, qui lui était naturel, quoiqu'il ne se fût guère permis de le cultiver; et vous n'avez peut-être pas oublié, mes chers enfants, que, peu de temps avant sa mort, quelqu'un de nous ayant fait, en badinant, un couplet de chanson sur M"' Le Guerchois^, mon père y répondit pour elle par un autre qu'il confia en secret à M™^ la Ghancelière, à condition qu'elle n'en nommerait pas l'auteur; mais le couplet était si bien tourné qu'on n'eut pas de peine à le deviner. Des esprits plus austères que le mien regarderaient peut-être ce récit comme peu digne d'entrer dans la vie d'un si grave magistrat; mais lorsque ces sortes de traits ne servent qu'à donner des grâces à la plus solide vertu, ils embellissent le portrait bien loin de le défigurer...

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