TROISIÈME APPENDICE
ENSEIGNEMENTS DE SAINT LOUIS A SON FILS PHILIPPE ET A SA FILLE ISABELLE.
Enseignements de saint Louis à son fils Pliilippe t.
A son cher fils aîné Philippe, salut,
< Cher fils, pour ce que je désire de tout mon cœur ue tu sois bien enseigné en toutes choses, je pense ue je te fasse quelque enseignement par cet écrit ; ir je t'ai quelquefois ouï dire que tu retiendrais plus 3 moi que d'autre personne.
1. Ce teste des Enseignements de saint Louis est celui du oine franciscain, confesseur de la reine Marguerite (J3isriens de France, t. XX, p. 81-86 de l'édit. de 18i0). M. Faure i. suivi dans son Histoire de saint Louis, et nous le reprolisons tel qu'il a été édité par cet écrivain, parce qu'il est plus complet.
La même observation s'applique aux Enseignements de int Louis à sa fille Isabelle.
Nous croyons ne pouvoir mieux terminer ce livre qu'en
« Pour ce, cher fils, je t'enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton cœur et de tout ton pouvoir, car, sans ce, ne peut nul valoir nulle chose. Tu te dois garder de tout ton pouvoir de toutes choses que tu croiras qui lui doivent déplaire ; et, spécialement, tu dois avoir volonté que tu ne ferais pour nulle chose du monde péché mortel , et que tu souffrirais avant que tous tes membres te fussent tranchés et que l'on t'ôtât la vie par cruel martyre, que tu fisses à escient péché mortel.
< Si Notre-Seigneur t'envoie quelque persécution ou maladie, ou autre chose, tu le dois souffrir de bonne volonté, et lui dois rendre grâce et lui en savoir bon gré ; car tu dois penser qu'il le fait pour ton bien; et aussi dois-tu penser que tu l'as bien mérité, et ce et plus, s'il voulait , parce que tu l'as peu aimé et servi, et as fait beaucoup do choses contraires à sa volonté. Et, si Notre-Seigneur t'envoie quelque prospérité, tu lui dois rendre grâce humblement, et dois prendre garde que tu n'empires pas de ce, ni par orgueil, ni par autre vice ; car c'est très-grand péché que faire guerre à Notre-Seigneur pour ses dons mêmes.
€ Cher fils, je t'enseigne que tu t'accoutumes à te confesser souvent, et que tu élises toujours tels con-
mettant sous les yeux de nos lecteurs les pages, dans lesquelles le modèle des pères et des princes nous montre pal e plus beau des exemples ce que sont, sous la loi de l'Évangile, l'autorité paternelle, l'éducation et l'accomplissemen des grands devoirs inhérents à la souveraineté. On j admi rera, avec les inspirations de la foi, la pratique efifective de vertus qui ont élevé si haut la civilisation des peuples chré' tiens. Ce qui s'est offert à nous en Orient comme un débri de la tradition, et mêlé à de grossières superstitions, s'éclaire ici de la plus vive et de la plus pure lumièro.
fesseurs qui soient de sainte vie et de suffisante Bcience, par lesquels tu sois enseiûrné dans les choses que tu dois éviter et quo tu dois faire; et aio eu toi telle manière que tes confesseurs et tes autres amis t'osent enseigner et reprendre hardiment.
c Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de sainte Li^^lise. Et, qu md tu seras en l'église, garde-toi que tu ne muses et ne dises vaines paroles ; dis en paix tes oraisons, ou de bouche ou de pensée; et, spécialement, sois plus en paix et plus attentif à prier Dieu, tant que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera présent à la messe, et encore devant, par un espace de temps.
( Cher fils, aie le cœur débonnaire vers le? pauvres, et vers tous ceux que tu croiras qui aient mésaise de cœur et de corps ; et, selon ce que tu auras de pouvoir, secours-les volontiers, ou de confort ou de quelque aumône. Et, si tu as quelque tribulation de cœur qui soit telle que tu la puisses et doives dire, dis-la à ton confesseur ou à autre que tu croies qui soit lojal et que tu saches qu'il te gardera bien le secret; et tu porteras alors plus en paix ta tribulation.
( Cher fils, aie avec toi compagnie de bonnes gens, ou de religieux ou de séculiers, et évite la compagnie des mauvais, et aie volontiers avec les bons bons entretiens, et écoute volontiers parler de Dieu en sermon et privément, et procure-toi volontiers pardons (indulgences). Aime le bien en autrui, et hais le mal. Ne souffre pas que l'on dise, devant toi, paroles qui puissent tirer les gens à péché. N'écoute pas volontiers dire mal d'autrui. Ne souffre pas en nulle manière parole qui puisse tourner au mépris de Dieu ou de ses saints , que tu n'en prennes vengeance; et, si c'est clerc ou personne si grande que tu ne doives pas justicier, fais-le alors dire à celui qui justicier la pourrait.
40o ENSEIGNEMENTS DE SAINT LOUIS
f Cher fils, pourvois que tu sois si bon, en toutes choses, qu'il appert que tu reconnaisses les bontés et les honneurs que Notre Sire t'a faits, en telle manière que, s'il plaisait à Dieu que tu vinsses au faix et à l'honneur de gouverner le royaume, tu fusses digne de recevoir la sainte onction de laquelle les Rois de France sont consacrés.
4 Cher fils, s'il avient que tu viennes à régner, pourvois que tu aies ce qui à Roi appartient, c'est-à-dire que tu sois si juste que tu ne déclines ni ne dévoies de justice , pour nulle chose qui puisse avenir. S'il avient que quelque querelle qui soit mue entre riche et pauvre vienne devant toi, soutiens plus le pauvre que le riche, et, quand tu entendras la vérité, ainsi fais-leur droit. Et, s'il avient que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'étranger devant ton Conseil , ni ne montre pas que tu aimes fortement ta querelle (ta cause), jusques à tant que tu connaisses la vérité ; car ceux de ton Conseil pourraient être craintifs de parler contre toi, et ce ne dois-tu pas vouloir. Et, si tu entends que tu tiennes quelque chose à tort, ou de ton temps, ou du temps à tes prédécesseurs, fais-le tantôt rendre, combien que la chose soit grande, ou en terre^ ou en deniers, ou en autre chose ; et, si la chose est obscure, pour quoi tu ne puisses pas savoir la vérité, fais telle paix (tel accord), par le conseil de tes prud'hommes, que l'âme de toi et les âmes de tes prédécesseurs en soient du tout déchargées. Et, bien que tu aies ouï dire que tes prédécesseurs aient telles choses rendues , nonobstant aie toujours grande volonté de savoir s'il ne demeure rien de ces choses à rendre ; et, si tu trouves que quelque chose en soit à rendre, fais tantôt que ce soit rendu et rétabli pour le salut de l'âme de toi et des âmes de tes prédécesseurs.
t Sois bien diligent de faire garder toutes manières
de gens par ton royaume, et spécialement les personnes de sainte Eglise, et les défends qu'injure ni violence ne soit faite en leurs personnes et en leurs choses. Et je te veux ici recorder une parole que le roi Philippe, mon aïeul, me dit une fois, ainsi comme un qui était de son Conseil me recorda, qui disait qu'il l'avait ouïe. Le Roi était un jour avec son privé Conseil, et était là celui qui m'a recordé cette parole, tout présent ; et lui disaient ceux de son Conseil que les clercs lui faisaient beaucoup d'injures (de torts), et s'émerveillaient beaucoup de gens comment il pouvait telle chose souffrir. Et alors, le roi Philippe répondit en cette manière : « Je crois bien, dit-il, qu'ils me font assez d'injures ; mais, quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur m'a faits, je veux mieux souffrir mon dommage que faire ce pour quoi discorde viendrait entre moi et sainte Eglise. » Et cette chose je te recorde, pour que tu ne sois pas léger à croire quelques-uns contre les personnes de sainte Église, mais leur portes honneur et les gardes, ainsi qu'ils puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix. Et aussi je t'enseigne que tu aimes spécialement les gens de religion et les secoures volontiers en leurs nécessités. Et aime ceux-là, plus que les autres, que tu sauras qui plus honoreront Dieu et serviront.
e Cher fils, je t'enseigne que tu aimes ta mère et honores, et que tu retiennes volontiers ses bons enseignements, et sois enclin à suivre son bon conseil. Aime tes frères et leur veuille toujours bien, et aime leurs bons avancements, et sois-leur en lieu de père à les enseigner en tout bien ; mais garde, pour amour que tu aies envers aucun, que tu no te dévoies de faire droit (justice), ni ne fais aux autres chose que tu ne doives...
f Cher fils, je t enseigne que tu te gardes à ton pou-
voir, que tu n'aies guerre avec nul chrétien ; et, s'il te faisait quelques injures (torts), essaie plusieurs voies à savoir si tu pourrais trouver quelques bonnes voies par lesquelles tu pusses recouvrer ton droit, sans que tu fisses guerre ; et aie intention telle que ce soit pour éviter les péchés qui sont faits en guerre. Et s'il avenait qu'il te fallût faire guerre, ou parce que quelqu'un de tes hommes défaillirait de prendre droit en ta Cour (se déroberait à la juridiction de la Cour du Roi), ou ferait injure à quelque église ou à quelque autre personne, quelle qu'elle fût, et ne le voudrait pas amender pour toi ou pour aucune autre cause raisonnable, quelle que soit la cause pour laquelle il te faille faire guerre, commande diligemment que les pauvres gens qui n'ont point coopéré au forfait soient gardés, que dommage ne leur vienne, ni pour brûler leurs biens, ni par autre manière ; car il appartient mieux à toi que tu contraignes le malfaiteur (le coupable), en prenant ses choses, ou ses villes, ou ses châteaux par force de siège, que si tu dégâtais les biens des pauvres gens. Et pourvois qu'avant que tu meuves guerre, tu aies eu bon conseil que la cause est bien raisonnable, et que tu aies bien admonesté le malfaiteur, et que tu aies attendu autant que tu devras.
« Cher fils, encore t'enseigné-je que tu entendes diligemment à apaiser à ton pouvoir les guerres et les contestations qui seront en ta terre ou entre tes hommes ; que c'est une chose qui beaucoup plaît à Notre-Seigneur. Et monseigneur Saint-Martin nous donna tros-grand exemple ; car, au temps qu'il sut de par Notre-Seigneur qu'il se devait mourir, il alla pour mettre la paix entre les clercs qui étaient en son archevêché, et lui fut avis qu'en ce faisant il mettait bonne fin à sa vie.
t Cher fils, pourvois bien diligemment que tu aies
bons prévôts et bons baillis en fa terre, et fais souvent pourvoir qu'ils fassent bien justice et qu'ils ne fassent injure (tort) à personne, ni nulle chose qu'ils ne doivent. Et fais aussi pourvoir de ceux mômes de ton hôtel, qu'ils ne fassent chose qu'ils ne doivent. Et bien que tu doives haïr tout mal en autrui, nonobstant tu dois plus haïr le mal de ceux qui ont pouvoir de toi que le mal des autres personnes ; et plus dois garder et défendre que ce n'avienne que tes gens fassent mal.
« Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dcvôt à l'Église de Rome et au Souverain E'vêque notre père, c'est le Pape, et lui porte révérence et honneur, ainsi comme tu dois faire à ton père spirituel.
« Cher fils, donne volontiers pouvoir aux gens de bonne volonté et qui bien en sachent user, et pense par grande diligence que péchés soient ôtés de ta terre, c'est-à-dire vilains serments et toute chose qui est faite et dite en mépris de Dieu, ou de Notre-Dame, ou des saints. Et fais cesser le jeu des dés, et péché de corps, et les tavernes, et les autres péchés à ton pouvoir en ta terre. Et ^ais chasser les bougres (les hérétiques) sagement, et en bonne manière à ton pouvoir, de ta terre, et autres mauvaises gens, de sorte que ta terre en soit bien purgée, ainsi comme tu entendras que ce doit être fait par conseil de bonnes gens Et avance le bien par tous lieux à ton pouvoir, et met: grande entente que tu saches reconnaitie les boute; que Notre Sire t'aura faites, et que tu lui en sachei rendre grâce.
€ Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente à ce que les deniers que tu dépenseras ;■: .ien; dépensés en bons usages, et qu'ils soient justement reçus; et c'est un sens que je voudrais beaucoup que tu eusses, c'est-à-dire que tu te gardasses de folles dépenses et de mauvaises recettes, et que tes deniers
fussent bien dépensés et bien reçus, et ce sens te veuille Notre Sire enseigner ensemble avec les autres scna qui te sont convenables et profitables.
« Cher fils, je te prie que, s'il plaît à Notre-Seigneur que je parte de ce monde avant toi, tu me fasses aider par messes et par autres oraisons, et que tu envoies par les congrégations des religieux du Royaume de France pour requérir leurs prières pour l'âme de moi ; et que tu entendes qu'en tous les biens que tu feras Notre Sire m'y donne partie.
« Cher fils, je te donne toute cette bénédiction que père peut et doit donner à son fils; et prie Notre-Seigneur Jésus-Christ Dieu qu'il, par sa grande miséricorde et par les prières et les mérites de sa benoîte mère la Vierge Marie, et par les mérites d'anges et d'archanges et de tous saints et de toutes saintes, te garde et défende que tu ne fasses nulle chose qui soit contre la volonté de lui, et qu'il te donne grâce de faire sa volonté^ de sorte qu'il soit honoré et servi par toi. Et ce fasse Notre Sire à moi et à toi par sa grande largesse, en telle manière qu'après cette mortelle vie nous le puissions voir, louer et aimer sans fin. Amen,
« Et gloire, et honneur, et louange soient à celui qui est un Dieu avec le Père et le Saint Esprit, sans commencement et sans fin. Amen. »
Enseignements de saint Louis à sa fille Isabelle.
t A sa chère et amée fiUo Isabelle, reine de Navarre, salut et amour de père^
A SA FILLE ISABELLE 40b
c Chère fille, pour ce que je crois que vous retiendrez plus volontiers de moi, pour l'amour que vous avez à moi, que vous ne feriez d'aucuns autres, je pense que je vous ferai quelques enseignements écrits de ma propre main.
c Chère fille, je vous enseigne que vous aimiez Notre-Seigneur Dieu de tout votre cœur et de tout votre pouvoir ; car, sans ce, ne peut nul valoir nulle chose, ni autre chose ne peut être aimée si profîtablement. Celui-là est le Sire à qui toute créature peut dire : t Sire, vous êtes mon Dieu qui n'avez besoin de nul de mes biens. » Celui-là est le Sire qui envoya son benoît fils en terre et l'offrit à la mort, pour qu'il nous délivrât des peines d'enfer.
« Chère fille, si vous l'aimez, le profit en sera vôtre. La créature est bien hors voie qui met ailleurs l'amour de son cœur, fors en lui ou sous lui.
c Chère fille, la mesure par laquelle nous devons Dieu aimer est l'aimer sans mesure : il a bien mérité que nous l'aimions ; car il nous aima premièrement. Je voudrais que vous sussiez bien penser aux œuvres que le benoît fils Dieu a faites pour notre rédemption.
c Chère fille, ayez grand désir comment vous lui puissiez plus plaire, et mettez grand soin et grande diligence à éviter les choses que vous penserez qui lui doivent déplaire. Spécialement, vous devez avoir cette volonté que vous ne feriez péché mortel pour chose qui pût avenir, et que vous souffririez plutôt que l'on vous tranchât tous les membres et que l'on vous otât laSie par cruel martyre, que vous fissiez péché mortel à escient.
« Chère fille , accoutumez-vous à vous confesser souvent, et élisez toujours confesseur qui soit de sainte vie et qui soit suffisamment lettré, de façon que vous soyez par lui enseignée dans les choses que vous
406 ENSEIGNEMliNTS DE SAINT LOUIS
devez éviter et que vous devez faire ; et soyez de telle manière que votre coniesscur et vos autres amis vous osent enseigner et reprendre hardiment.
^ « Chère fille, entendez volontiers le service de sainte Église, et, quand vous serez en l'église, gardez que vous ne musiez et que vous ne disiez vaines paroles. Dites vos oraisons en paix par bouche et par pensée, et spécialement quand le corps de Jésus- Christ sera présent à la messe ; et, par espace de temps avant, soyez plus en paix et plus attentive à oraison.
c Chère fille, entendez volontiers parler de Dieu dans les sermons et en entretiens privés ; mais évitez toujours privés entretiens, fors de gens très-élus en bonté et en sainteté. Procurez-vous volontiers indulgences et pardons.
« Chère fille, si vous avez quelque persécution de maladie ou autre chose en laquelle vous ne puissiez mettre remède en bonne manière, souffrez-la alors de bonne volonté et rendez pour ce grâce à Notre-Seigneur et lui en sachez bon gré; car vous devez croire qu'il le fait pour votre bien, et devez croire que vous l'avez bien mérité et plus, s'il voulait, pour ce que vous l'avez peu aimé et peu servi, et fait beaucoup de choses contraires à sa volonté. Et, si vous avez quelque prospérité de santé de corps , ou autre , remerciez Notre-Seigneur humblement et lui sachez de ce bon gré; et gardez que vous n'empiriez de ce par orgueil ni par autre vice ;. car c'est très-grand péché que faire guerre à Notre-Seigneur par l'occasion de ses dons. Si vous avez quelque tribulation de cœur, si elle est telle que vous la puissiez et deviez dire à votre confesseur, dites-lui ou à autre personne que vous croyez qui soit loyale ef qui vous doive bien garder le secret, afin que vous portiez votre tribulation et souteniez plus en paix. • • ^ '
A SA flLLt: ISABELLE 41)7
€ Chère fille, ayez le cœur débonnaire vers les gens que vous entondez qui sont à mésaise de cœur et de corps, et les secourez volontiers ou de confort, ou d'aumône, selon ce que vous pourrez en bonne manière.
f Chère fille, aimez toutes bonnes gens et de religion et de siècle, ceux que vous entendrez par qui Dieu soit honoré et servi. Aimez les pauvres et les secourez, et spécialement ceux qui pour l'amour de Notre-Seigneur se sont mis à pauvreté.
c Chère fille, pourvoyez-vous à votre pouvoir, que les femmes et les autres personnes de votre maison qui avec vous conversent plus privément et secrètement, soient de bonne vie et de sainte ; et évitez à votre pouvoir toutes gens de mauvaise renommée.
€ Chère fille, obéissez humblement à votre mari, et à votre père et à votre mère, dans les choses qui sont selon Dieu. Vous devez volontiers faire à chacun ce qui à lui appartient, pour l'amour que vous devez avoir à eux ; et encore leur devez-vous mieux faire pour l'amour de Notre-Seigneur, qui a ce ainsi ordonné; mais contre Dieu vous ne devez à nul obéir.
« Chère fille, mettez si grande entente que vous soyez si parfaite, en tout bien, que ceux qui vous verront et entendront parler de vous y puissent prendre bon exemple. Il me semble que ce serait bon que vous n'eussiez pas trop grand surcroît de robes ensemble et de joyaux, selon l'état où vous êtes. Plutôt m'est avis que meilleure chose est que vous en fassiez vos aumônes, au moins de ce qui serait trop ; et m'est avis que ce serait bon que vous ne missiez pas trop grand temps ni trop grande étude à vous parer et atourner ; et gardez bien que vous ne fassiez excès en votre ornement, plutôt soyez plus encline au moins qu'au plus.
c Chère fille, ayez en vous un désir qui jamais de
vo«s ne se parte, c'est-à-dire comment vous puissiez plus plaire à Notre-Seigneur, et mettez votre cœur à ce que, si vous étiez certaine que vous n'auriez jamais récompense de nul bien que vous fissiez, ni ne fussiez punie de nul mal que vous fissiez, nonobstant ainsi vous voudriez vous garder de faire chose qui à Dieu déplût, et entendriez à faire les choses qui lui plairaient, à votre pouvoir, purement pour l'amour de lui.
< Chère fille, procurez-vous volontiers les prières des bonnes gens et m'associez à vous en ces prières ; et, s'il avient qu'il plaise à Dieu que je parte de ce monde plus tôt que vous, je vous prie que vous procuriez messes et oraisons et autres biens faits pour l'âme de moi.
« Je vous commande que nul ne voie cet écrit sans mon congé, excepté votre frère.
t Notre Sire vous fasse si bonne en toutes choses, comme je désire, et plus assez que je ne sache désirer. Amen. »