Prov. XXII
phétie dans la maxime favorite de son père ; car il s'est trouvé un jour en présence de cinq tètes couronnées.
Pendant son séjour en Europe, il avait voulu revoir les lieux qui avaient été le berceau de sa famille, et il avait consulté les registres d'Ecton, pour y recueillir la généalogie de ses devanciers.
En nommant ici Franklin, nous n'avons certes pas la pensée de présenter en lui un modèle ; et ce n'est pas le lieu (chose du reste superflue) d'en expliquer les motifs. Le seul objet qui nous occupe, c'est l'hommage que, selon les vieilles mœurs, il rend à sa famille ; c'est le culte qu'il lui conserve et qu'il désire perpétuer chez les siens. Il déclare lui devoir tout ce qu'il y a de bon en lui. Il remonte jusqu'à ses devanciers, pour leur attribuer la meilleure part des mérites dont il recueille les fruits. On fait honneur à la race anglo-saxonne de posséder, ' presque par privilège, cet esprit héréditaire de respect et ces qualités foncières qui, en produisant la force des caractères individuels, constituent la solidité du caractère national. On a dit que la vertu propre de la société anglaise est « l'effort, première condition du mérite dans la vie temporelle comme dans la vie spirituelle,
l'effort personnel, prolongé, énergique ^ » Un des savants qui chez nos voisins se dévouent à instruire la jeunesse, en lui offrant sous ce rapport les enseignements empruntés à l'observation des faits, nous raconte , dans un intéressant ouvrage 2, quel langage il tenait à ses auditoires populaires : c< Celui qui cultive un lopin de terre, à peine plus grand que ce qu'il en faudra pour l'enterrer, peut travailler avec autant de foi et d'espérance, et dans un but aussi élevé, que celui qui est destiné à hériter d'une grande fortune. L'atelier le plus humble peut devenir pour le dernier des ouvriers une école d'industrie, de science et de moralité... Le pauvre peut être, sous tous les rapports, un parfait « gentilhomme » ^. Il peut être honnête,
1. De Montalembert, De l'avenir politique de l'Angleterre, p. 287.
2. Self-Help, ou caractère, conduite et persévérance, par Samuel Smiles ; traduit de l'anglais par Alfred Talandier. Paris, Pion, 1863.
3. t; A coup sûr, observe le traducteur, le mot gentilhomme est français; il serait donc difficile de traduire par un autre mot l'anglais gentleman. Cependant, quelle qu'ait pu être la synonymie de ces deux versions du même mot dans les temps antérieurs à la révolution française, il est certain qu'aujourd'hui ils ne sont plus exactement synonymes, et que l'idée de titre nobiliaire qui s'attache au mot français et qui le fait de plus en plus tomber en désuétude, ne s'attache point au mot anglais, qui, notamment dans les assemblées publiques, s'applique à toutes les classes de la société. Le
véridique, juste, poli, tempérant, courageux, indépendant, plein de respect pour lui-même, en un mot un vrai gentilhomme. L'homme pauvre de fortune, mais riche de cœur, est de toute façon supérieur à l'homme riche de fortune, mais pauvre de cœur. Pour parler comme saint Paul, le premier « semble ne rien avoir et possède cependant toutes choses, » tandis que l'autre semble posséder toutes choses et en réalité n'a rien. Le premier espère tout et ne craint rien, le second n'espère rien et craint tout. Le vrai gentilhomme est celui dont le caractère s'est formé par les plus beaux modèles. Le Psalmiste en peu de mots le représente, lorsqu'il célèbre celui qui « marche en intégrité, fait ce qui est juste et dit la vérité ainsi qu'elle est dans son cœur '. »
Est-ce seulement chez nos voisins qu'on trouve, consacrées par la tradition, ces mœurs, dans lesquelles se traduit au plus haut degré la civilisation d'un peuple? Notre société française ne les possédait-elle pas, elle aussi, et d'une manière éminente, avant 1 époque lamentable qui a été le
mot gentilhomme est pris ici dans son acception anglaise, et même dans l'acception la plus élevée moralement qu'il puisse avoir en anglais. »
point de départ de son état révolutionnaire ? Bien différents des patriotes anglais, de prétendus apôtres du progrès s'évertuent chez nous, depuis plus d'un siècle, à conspuer tout notre passé national. L'œuvre de civilisation, à laquelle les classes populaires ont dû de voir leur condition individuelle et domestique s'élever beaucoup audessus du niveau où elle était dans les autres contrées de l'Europe, n'est comptée pour rien, et les faits les plus probants sont regardés comme non avenus. En réalité, la France moderne ignore la meilleure partie de son histoire. Or n'est-il pas temps de la lui rappeler ? N'importe-t-il pas plus que jamais de creuser dans les profondeurs de la vie des localités?
Combien seraient instructives pour nous les archives de nos communes rurales et celles des notaires ! Là sont des trésors dont on ne soupçonne pas la richesse, et ce sont ceux-là mêmes qui sont le plus oubliés. Dans ces derniers temps, des érudits consciencieux et exacts ont dressé, paroisse par paroisse, la statistique des écoles primaires qui existaient en France depuis les xiii° et xiv" siècles, et leurs découvertes ont produit une vive impression. Que serait-ce, s'ils abordaient l'étude des familles, s'ils se dévouaient à déchiffrer les con-
trats de mariage, les testaments et autres actes intéressant la vie domestique des classes populaires dans les campagnes i et dans les villes! Combien de races illustres ont commencé par être aussi humbles que possible ! Et, par contraire, combien de grands noms se sont trouvés plus tard portés par des hommes obscurs !
1. Voir dans les Familles, t. II, p. 237etsulv., plusieurs testaments de paysans de la Provence.
Nous prions nos lecteurs de se reporter à ce que nous avons dit dans le premier volume du présent ouvrage, p. 17 et suiv., sur l'idée de dignité personnelle qui s'attachait en Provence à la qualité de Ménager, c'est-à-dire à la situation du petit propriétaire foncier cultivant lui-même son domaine patrimonial.